De la révolution aux révoltes est un essai de Jacques Ellul paru en 1972, le deuxième d'une trilogie consacrée au thème de la révolution, entre Autopsie de la révolutionJacques Ellul, Autopsie de la révolution, 1969. Deuxième édition La Table Ronde, 2008 (1969) et Changer de révolution. L'inéluctable prolétariatJacques Ellul, Changer de Révolution. L'inéluctable prolétariat, Paris, Le Seuil, 1982) (1982).
Éditions Paris, Calmann-Lévy, collection Liberté de l'Esprit, 1972 Paris, La Table Ronde, 2011
Présentation de l'œuvre Dans cet ouvrage riche en formules-choc, Ellul reprend l'argument central d'Autopsie de la révolution : toute révolution est « impossible » dans notre société pour la double raison que celle-ci n'est plus seulement « industrielle » mais « technicienne » et que les hommes n'ont pas pris la mesure de cette mutation. Si on ne la conçoit qu'en termes marxistes, la révolution est proprement inconcevable. Le contexte du est en effet totalement différent de celui du , décrit par Marx : « il est vain de déblatérer contre le capitalisme : ce n'est plus lui qui fait le monde mais la machine »Cette citation est en fait extraite d'un livre qu'Ellul a publié en 1954, La technique ou l'Enjeu du siècle. Elle constitue l'axe central de sa réflexion sur la société.. En d'autres termes, si la révolution est un éternel projet mort-né, c'est parce que l'idéal de liberté passe aujourd'hui complètement au second plan, derrière l'idéal de confort, que la technique ne cesse de concrétiser toujours plus. Reprenant les arguments de Marx, Ellul explique que le succès du capitalisme (le fait qu'il résiste à la critique) repose sur le fétichisme de la marchandise vécu par une immense majorité d'individus. Or ce qui à présent stimule ce fétichisme, c'est la technique car c'est sur elle que repose entièrement le renouvellement de l'appareil de production des marchandises. La publicité n'est aux yeux d'Ellul qu'une "technique" permettant de faire passer pour un besoin ce qui n'est qu'un désir, autrement dit de renforcer le fétichisme de la marchandise.
Ellul démontre ensuite que le terme « révolution » sert le plus souvent à désigner ce qui n'est à ses yeux qu'une « révolte ». En effet, une révolution est portée par un projet de type politique : la révolution est une pensée et une organisation. Or, nous n'assistons aujourd'hui qu'à des révoltes, c'est-à-dire des sursauts violents qui marquent la limite de l'acceptable. Selon Ellul, ces révoltes sont très vite assimilées par la société technicienneF. Rognon, Jacques Ellul. Une pensée en dialogue, Genève, Labor et Fides (coll. Le Champ éthique, ), 2007, . .
À ce propos, Christophe Bourseiller écrit : Christophe Bourseiller (Article publié dans Rue Saint-Guillaume , juin 2011), .
Contenu Jacques Ellul distingue nettement les deux concepts de révolution et de révolteJacques Ellul, Autopsie de la révolution, Paris, La Table Ronde, 2008, . F. Rognon, Jacques Ellul. Une pensée en dialogue, Genève, Labor et Fides (coll. Le Champ éthique, n°48), 2007, p. 54. .
Pour Ellul, la révolution n’est pas une révolte qui aurait réussi : « Ce sont des catégories différentes »Jacques Ellul, Autopsie de la révolution, Paris, La Table Ronde, 2008, p.21. F. Rognon, Jacques Ellul. Une pensée en dialogue, Genève, Labor et Fides (coll. Le Champ éthique, ), 2007, . .
Une lecture superficielle de Marx prétend que tous les ouvriers sont des prolétaires, et que le prolétariat est, par essence, révolutionnaire. Cependant, des études montrent la distance qui existe d'une part entre la situation sociale à l'époque de Marx et la situation contemporaine ; d'autre part entre les caractéristiques du prolétariat à l'époque de Marx et le prolétariat français contemporainA. Marc, Le prolétariat, revue Esprit, janvier 1933. Dans les faits, on a montré que les ouvriers sont plutôt passifs, indifférents, voire plutôt conservateurs face aux événements sociaux et qu'ils ne contestent pas l'ordre établivoir J.-P. Labbens, La pauvreté dans la société industrielle, étude sur les Français miséreux de la banlieue parisienne, thèse Lettres, 1968. .
En réalité, le monde ouvrier occidental est très bien intégré dans notre sociétéVoir Arghiri Emmanuel, L'échange inégal. Il est absorbé par la société technicienne. Marcuse écrivait : . C'est donc la société technicienne qui annihile la capacité révolutionnaire du prolétariat : . La prise de conscience de l'ouvrier, lorsqu'il y en a une, serait donc de type réformiste (amélioration de la qualité de vie) plus que révolutionnaire. En revanche, la classe ouvrière est embrigadée par les idéologies dites révolutionnairesVoir J. Frémontier, La forteresse ouvrière: Renault, Fayard, 1971.
Coudray (pseudonyme de Cornelius Castoriadis) écrivait : . Même Roger Caillois écrit : . En bref, pour Jacques Ellul, si la classe ouvrière existe encore, elle n'est pas révolutionnaireJacques Ellul, De la révolution aux révoltes, Paris, La table ronde, 2011, ..
Apparaît alors une idée, pour actualiser la révolution : la jeunesse serait le nouveau prolétariat, comme cela est démontré par les situationnistesVoir Laurent Chollet, Les situationnistes, l'utopie incarnée, Paris, Gallimard, coll. « Découvertes Gallimard / Culture et société » (), 2004, et récupéré par les idéologies révolutionnaires ; les jeunes seraient révolutionnaires par essence. Or, en dehors du caractère fluctuant et indéfinissable de ce que peut être la jeunesse, la situation du jeune . La jeunesse, d'ailleurs, est la cible privilégiée des propagandes de consommation précisément parce qu'elle n'est pas équipée pour résister, pour endurer, bref, pour faire une révolution. . Jacques Ellul précise que , idéologie du progrès, notammentJacques Ellul, De la révolution aux révoltes, Paris, La table ronde, 2011, ..
Enfin, des auteurs comme Galbraith situent la révolution du côté des intellectuels, en misant sur leur participation à l’État : . Or, l’État est une technostructureVoir Jacques Ellul, L'illusion politique, La Table Ronde / La petite vermillon, 2004, c'est-à-dire une structure qui ne peut pas être remise en question de l'intérieur : la révolution ne peut pas se faire par l'État. . De plus, Noam Chomsky a démontré qu'il est inutile d'espérer voir les intellectuels (américains en tout cas) accéder à la conscience révolutionnaireNoam Chomsky, American Power and the New Mandarins, New York, New Press, 2002 précisément parce qu'ils se sont mis au service de la puissance américaine. Ces intellectuels sont pour lui des . Chomsky écrit que la situation dans laquelle se mettent les intellectuels est un Noam Chomsky, American Power and the New Mandarins, New York, New Press, 2002, p.124. . Cette vision de l'Université demanderait une véritable force révolutionnaire chez les universitaires, car la révolution .
Ainsi, pour Jacques Ellul, . Frédéric Rognon écrit : .
. Or, l'on s'aperçoit que la décolonisation ou la désaliénation du tiers monde vis-à-vis de l'Occident ne produit pas nécessairement un mouvement révolutionnaire : le résultat de ces renversements politiques est bien souvent la mise en place d'une société encore plus rétrograde et réactionnaire. Selon Ellul, les difficultés du tiers monde ne proviennent pas des structures (occidentales) contre lesquelles il faudrait lutter, mais du retard technique. Il se réfère ici aux travaux de Jean Baechler, qui écrit : Baechler, Les phénomènes révolutionnaires, 1970, . Edgar Morin, dans Introduction à la politique de l'hommeEdgar Morin, Introduction à la politique de l'homme, Paris, Éditions du Seuil, 1969, montre que c'est la tension entre le désir d'entrer dans la civilisation technicienne et la peur de la perte identitaire qui provoque les mouvements révolutionnaires. Guy Debord, de son côté, écrivait : . Les pays du tiers monde qui font la révolution font leur révolution, et celle-ci ne peut pas atteindre l'Occident – sinon émotionnellement – car la révolution nécessaire à l'Occident serait . De plus, .
Extraits en ligne
http://www.initiationphilo.fr/articles.php?lng=fr&pg=286 http://xlucarno.blogspot.com/2011/11/lectures-de-la-revolution-aux-revoltes.html http://mollat.epagine.fr/telextrait.php?format=5&idl=140385 {PDF}
Notes et références
Catégorie:Essai français des années 1970 Catégorie:Essai paru en 1972 Catégorie:Œuvre de Jacques Ellul