Grégoire Kayibanda (-) est un homme d'État rwandais, premier président du Rwanda indépendant et premier président élu ( - ).
Hutu, Kayibanda est l'un des principaux dirigeants de la révolution rwandaise qui renversent la monarchie féodale tutsi, obtiennent l'indépendance de la part de la Belgique le et établissent la république rwandaise. Dans un régime au départ multipartite, le parti MDR-PARMEHUTU (Mouvement Démocratique Républicain-Parti du mouvement pour l'émancipation des Hutu) s'impose dès 1965 comme un parti unique de facto. Le , le Président Kayibanda est renversé par son ministre de la Défense, le Général Juvénal Habyarimana. Il meurt trois ans plus tard.
Biographie
Origines familiales et formation
Kayibanda est né le à Tare, au sud du Rwanda. Son père, Léonidas Rwamanywa, et sa mère, Caroline Nyirambeba, ont eu 13 enfants dont 5 arrivent à l'âge adultePaternostre de la Mairieu Baudouin - Pour vous mes frères: Vie de Grégoire Kayibanda, premier Président du Rwanda, Pierre Téqui Éditeur, Paris, 1994 . La plupart des informations contenues dans cet article sont tirées de cette biographie dont l'auteur, de nationalité belge, a vécu au Rwanda de 1961 à 1977, comme conseiller aux Affaires étrangères. Il fit ses études primaires, d'abord à Tare (1932-1934) ensuite à Kabgayi (1934-1937). Il fut inscrit en 1937 au Petit-Séminaire Saint-Léon à Kabgayi. Ayant fini ses études secondaires en 1943, il rejoignit le le Grand-Séminaire de Nyakibanda, situé à une douzaine de km au sud de la ville de Butare. C'était à l'époque l'unique institution d'enseignement supérieur au Rwanda. Le , il décida de quitter définitivement le Grand Séminaire et s'orienta vers l'enseignement.
Après avoir quitté le Grand Séminaire, ayant ainsi renoncé à la prêtrise, Grégoire Kayibanda fut obligé de passer deux mois chez ses parents à Tare à cause de la maladie. Le , Grégoire Kayibanda fut engagé comme enseignant à l'Institut Léon Classe où il devait dispenser les cours généraux : français, histoire, géographie et religion. Fondé en 1944 et basé à Kigali, cet institut était une école secondaire professionnelle, qui deviendra plus tard, sous l'égide des Salésiens depuis 1952, l'École technique officielle (ETO).
Il épouse Vérédiana Mukagatare le .
Carrière professionnelle
En 1953, Grégoire Kayibanda fut affecté à Kabgayi au Bureau de l'inspection des écoles au Service chargé de refondre et d'adapter les manuels scolaires. À la tête d'une association de moniteurs (AMR) qui comptait près de 2000 adhérents, Grégoire Kayibanda animait la revue professionnelle Kurerera Imana ("Éduquer pour Dieu"). Lorsque fut annoncée la laïcisation des écoles, l'AMR fut à même de réunir près de pour soutenir les Conseils des parents qui menaçaient de faire des manifestations si l'enseignement de la religion était supprimé des programmes.
En 1952 se formèrent à Kabgayi deux mouvements d'action catholique : la Légion de Marie et la Ligue du Sacré-Cœur. À l'issue du premier présidium, Grégoire Kayibanda fut élu président de la Légion de Marie. Dans ses carnets, il écrivitcité par Paternostre de la Mairieu : « Je n'aimais pas d'abord la forme légionnaire en action catholique. Sa rigidité me paraissait un obstacle à bien des développements et adaptations… Mais quand je vis en pratique la profondeur de l'esprit aventurier - le don de soi - qu'elle peut apporter à un peuple humble, je l'aimai et me suis employé de toutes mes forces à l'aider ». Dès son affectation à l'Inspection des Écoles à Kabgayi, Grégoire Kayibanda entreprit de multiples activités sociales et justifiait ainsi son activisme (cité par Paternostre de la Mairieu): « dans un pays où l'on bâillonne les petits… par dirigisme et par un certain racisme… en me concentrant sur une seule activité, je risquerais de me voir vite réduit à néant… Je préfère éveiller mon pays à la conscience de ses possibilités… repérer autour de moi les aptitudes timides ou inconscientes… les aider à découvrir les besoins de ceux qui les entourent, les pousser et les encourager à rendre service. (…) Je crois que c'est ma vocation sociale, dans un pays qui se cherche encore, qui pose ses jalons pour un démarrage définitif prochain ».
De à , Grégoire Kayibanda fut rédacteur en chef et éditorialiste de la revue L'ami, fondée en 1945 par le père Pierre Boutry à l'intention des intellectuels du Rwanda. À ce poste il bénéficia d'une importante documentation du Vicariat apostolique comprenant outre des documents religieux, tous les textes officiels régissant la vie politique du pays à une époque cruciale de son évolution. La revue L'ami devint très vite une tribune idéale pour agir sur l'opinion des élites de toute la région. Dans un langage mesuré, Grégoire Kayibanda fustigeait les inégalités sociales et politiques basées sur la discrimination ethnique en faveur des Tutsis par l'administration de tutelle (coloniale) belge et par la monarchie féodale tutsi. Il stigmatisait l'exclusion de la majorité hutu des sphères du pouvoir.
Grégoire Kayibanda vit son influence politique s'étendre. En 1953, il fut élu au conseil de la chefferie, puis du Territoire. Il note dans ses carnets (cité par Paternostre de la Mairieu) : « [le Chef présidant le Conseil de chefferie] semble me croire anarchiste, et me craint quelque peu. Il est habitué à en imposer à ses Sous-Chefs, or je n'accepte pas tous ses dogmes! Mon esprit est plein des iniquités subies par mon peuple, et je supporte très mal un régime aussi désuet qu'inopérant ».
Carrière politique
Pour le changement de la situation de son pays, notamment au niveau politique, Grégoire Kayibanda proposait à l'élite l'action sociale à travers les associations, les coopératives. Or la législation en vigueur au Rwanda à l'époque interdisait la constitution d'associations dans la mesure où elles auraient des activités politiques. Il plaidait que le droit d'association soit reconnu sans aucune restriction pour tous les citoyens rwandais. Avec un brin d'ironie, à l'adresse de l'autorité coloniale et de la monarchie féodale tutsi, il écrivait dans la revue L'ami: « Nos éducateurs européens, tout comme leur aide, la hiérarchie coutumière, trouveront dans la promotion d'associations un appui sûr pour mener à bonne fin l'évolution pacifique dans laquelle ils ont jusqu'à présent plus ou moins réussi »Kayibanda Grégoire, "Notre rôle dans la cité" dans L'ami, , janv.1954 (cité par Paternostre de la Mairieu). Le regroupement recherché par les élites entourant Grégoire Kayibanda (le futur Mouvement Social Hutu) affichait des buts à caractère social, mais dut garder longtemps la forme d'une association de fait. Il ne sera reconnu que le par l'administration de tutelle (coloniale).
Au début de l'année 1955, Grégoire Kayibanda passa de l'Inspection des Écoles à la rédaction du journal catholique Kinyamateka sous la direction du père Arthur Dejemeppe, vicaire délégué de depuis 1953. Ce journal laissait poindre depuis un certain temps "un courant revendicatif ou réformiste" faisant grimper son tirage de à . Selon Donat Murego « l'idée-force autour de laquelle tournaient griefs, louanges ou vœux fut celle du progrès (amajyambere) »Murego Donat - La révolution rwandaise 1959-1962, Publications de l'Institut des Sciences sociales, Bruxelles, 1976. et 804. La nomination de Grégoire Kayibanda comme éditeur responsable du Kinyamateka fit l'effet d'une bombe dans les sphères du pouvoir. Par cette promotion, l'Église catholique manifestait ainsi son soutien aux idées de Grégoire Kayibanda, en lui permettant de prendre la direction de L'Ami d'abord et celle de l'unique journal politique du pays, le Kinyamateka, édité en kinyarwanda. Le journal apporta son ferme soutien à ceux qui revendiquaient plus de justice sociale contre la ségrégation socio-ethnique.
En , à l'intention de la prochaine mission de visite de l'ONU, le Conseil supérieur du Pays (sorte de Parlement qui n'en avait pas le nom), presque entièrement tutsi, avait rédigé un document revendicatif intitulé Mise au point adopté en . Passant à côté du problème crucial du monopole du pouvoir par la minorité tutsi estimée à 9 % de la population, les auteurs de la Mise au point se servirent d'un autre problème du racisme tout aussi réel entre l'administration coloniale et la monarchie tutsi : « Une question essentielle qui se pose maintenant dans notre pays est sans conteste celle des relations humaines entre Blancs et Noirs ». La Mise au point dénonçait « la situation de dépendance et le rôle d’exécutants dans lesquels les dirigeants traditionnels rwandais ont été insérés dès le début de la colonisation. Avec le temps et ce, malgré le maintien d’une grande partie de leurs privilèges par le Gouvernement colonial, cette dépendance et ce rôle ont développé des sentiments de frustration dans la mesure où ces dirigeants se rendaient compte qu’ils étaient de moins en moins maîtres des décisions engageant leur pays et leur autorité »Murego Donat, idem, .
En guise de réponse à cette Mise au point, les leaders hutus se réunirent à Gitarama le , pour préparer et signer un document intitulé "Note sur l'aspect social du problème racial au Rwanda" désigné dans la suite par l'administration coloniale sous l'appellation de Manifeste des Bahutu. Ils dénonçaient dans ce document le « colonialisme à double étage », c'est-à-dire la domination de la minorité tutsi, et celle de l'administration de tutelle.
Le , Grégoire Kayibanda fut envoyé en Belgique par André Perraudin (nommé Vicaire apostolique de Kabgayi en ) en stage de journalisme auprès du journal Vers l'avenir - qui avait son siège à Namur - contre un engagement de revenir travailler au journal Kinyamateka à son retour. Son stage ayant pris fin, il regagna le Rwanda le et reprit ses activités au journal Kinyamateka le . Sur le plan non professionnel, il put également retrouver le "Mouvement Social Hutu" (MSH) fondé avec les autres démocrates en , trois mois avant son départ pour l'Europe. Il accepta également son élection comme président du conseil de gestion de la Trafipro (Travail, Fidélité, Progrès), grande coopérative de consommation dont il était devenu membre avant son départ pour l'Europe. Ce conseil, note Paternostre de la Mairieu (idem, ) « devait veiller à ce que le profit économique et social voulu pour les populations soit assuré par une gestion financière rigoureuse sans que des intérêts particuliers viennent en fausser le jeu ». Il redevint à nouveau président national de la Légion de Marie, ce qui lui facilitait les contacts au niveau du pays avec les responsables locaux aux quatre coins du pays. Il fut de plus en plus connu de tous, connaissances qu'il mettra à profit pour organiser un parti politique et établir les futurs Conseils communaux à l'issue des élections communales. Le , à l'issue d'une réunion des principaux leaders du Mouvement Social Hutu (MSH), fut fondé le Parmehutu (Parti du Mouvement de l'Émancipation des Hutu). Ce parti voulait non seulement rassembler les Hutus au sein d'un même parti, mais aussi être le porte-voix des populations exploitées, c'est-à-dire de très nombreux Tutsis et de Twa pauvres, sans se limiter au groupe ethnique des Hutus.