thumb|La poussée démographique, l'urbanisation, le développement de la presse, l'évolution exponentielle des techniques (surtout celle des transports et des communications)... constituent les principaux facteurs déclencheurs de la massification de la société.

Société de masse est une expression forgée dans les années 1950 par des sociologues (essentiellement américains) pour qualifier le monde contemporain depuis l'apparition de l'industrialisation, à la fin du . Plus largement, elle renvoie aux idées de culture de masse et de médias de masse.

Dans les années 1970, elle tend à s'effacer au profit des expressions « société de consommation » et « société post-industrielle ».

Origines de l'expression et de la notion

Depuis la Révolution française, le terme « masse » est utilisé pour désigner un nombre de personnes important mais indéfini (l'expression « se lever en masse », en particulier, date de 1793)Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d'Alain Rey, 1995, . Il peut se définir comme « un ensemble de personnes envisagé comme une totalité » et par conséquent comme un synonyme du mot « peuple »Centre national de ressources textuelles et lexicales, mot « masse ».

En 1821, Maine de Biran parle de « masses populaires »Maine de Biran, Journal, 1821, .

Tocqueville

Dans les années 1830, Alexis de Tocqueville s'inquiète de la perte de liberté des individus en régime démocratique. Celui-ci se caractérise en effet par une règle qui veut que, par le vote, toute décision est celle choisie par le plus grand nombre, même si, en définitive, elle a de grandes chances de ne pas satisfaire l'intérêt général puisqu'une majorité est capable de se constituer dans le seul but de défendre ses intérêts personnels. L'esprit critique est d'autant plus menacé que la gestion de la nation est si complexe que les individus sont contraints de déléguer leurs responsabilités à l'État et de se replier sur eux-mêmes. Or ce qui renforce cet individualisme, c'est que ces individus recherchent éperdument le bien-être et s'en remettent à l'État pour qu'il leur procure de toutes les façons possibles.

Risquent alors de se produire deux phénomènes en apparence contradictoires mais en réalité corrélés : la montée en puissance de l'individualisme et la constitution d'une société où les individus ne sont plus vraiment libres car trop dépendants de l'État :

En choisissant de se replier sur ce que Tocqueville appelle « la petite société », les individus renoncent à exercer leurs prérogatives de citoyen.

La sociologie

À la fin du siècle, quand émerge la sociologie, se développent les premières réflexions sur le comportement des individus à l'ère industrielle.

En 1887, l'Allemand Ferdinand Tönnies estime qu'aux liens de nature individuelle, fondés sur la communauté traditionnelle, se substitueraient des liens d'ordre rationnel fondés sur le contrat et l'intérêt de la société moderneFerdinand Tönnies, Gemeinschaft und Gesellschaft, 1887. Tr. fr. Communauté et société.

En 1893, Émile Durkheim exprime lui aussi une inquiétude sur la cohésion sociale au fur et à mesure que s'accentuent le processus d'industrialisation et d’urbanisation. Plus précisément, il s'interroge sur l'évolution du lien social du fait du processus croissant de la division du travail et de la production en série ou production de masseÉmile Durkheim, De la division du travail social, thèse, 1893..

En 1895, dans son livre Psychologie des foules, Gustave Le Bon (pionnier de la psychologie sociale) souligne non seulement que le comportement d'un individu peut différer sensiblement quand il est dans une foule ou quand il est isolé Gustave Le Bon, Psychologie des foules, Alcan 1895. Réed. Hachette Livre BNF, 2012 : « peu aptes au raisonnement, les foules sont au contraire très aptes à l'action »Le Bon, op. cit. édition 1895, p. 4. La foule, selon Le Bon, est distincte du simple agrégat d'individus. « Dans certaines circonstances, et seulement dans ces circonstances, une agglomération d'hommes possède des caractères nouveaux fort différents de ceux des individus composant cette agglomération. La personnalité consciente s'évanouit, les sentiments et les idées de toutes les unités sont orientés dans une même direction »Le Bon, op. cit. p. 12.

En 1901, Gabriel Tarde, qui a beaucoup correspondu avec Le Bon, publie L'opinion et la foule, où il écrit : « des milliers d'individus séparés peuvent à un moment donné, sous l'influence de certaines émotions violentes, un grand événement national par exemple, acquérir les caractères d'une foule psychologique »Gabriel Tarde, L'opinion et la foule, 1901.

En 1904, dans La foule et le public, le sociologue américain Robert E. Park, passionné par le phénomène de l'urbanisation, théorise la notion d'espace public. Il guidera l'École de Chicago, laquelle influencera les analyses et les pratiques des sociologues pendant des décenniesRobert E. Park, La foule et le public, 1904.

Les recherches s'accentuent dans les années 1920 : En 1921, Sigmund Freud (fondateur de la psychanalyse) écrit Psychologie des masses et analyse du moi. En 1922, le journaliste américain Walter Lippmann forge les notions d'opinion publique et de stéréotype. En 1929, dans La Révolte des masses, l'Espagnol José Ortega y Gasset en vient à dénoncer les "ravages de la démocratie".

L'avènement des grands régimes totalitaires (le communisme en URSS, le fascisme en Italie, puis le nazisme en Allemagne), rendus possibles par une organisation de masse sans précédent, orientent le débat sur la massification de la société. Victimes du nazisme (en tant que Juifs) et émigrés aux États-Unis, les Allemands Emil Lederer (L'esprit des masses, 1939) et Hermann Broch (La folie des masses, rédigé durant les années 1940) estiment que, dès lors qu'ils ne se différencient pas psychologiquement de la population dans laquelle ils sont immergés, les individus contribuent à la naissance des dictatures :

L'année 1951 est décisive : Hannah Arendt reprend et développe les analyses de Lederer et Broch dans Les origines du totalitarisme. Selon elle, le totalitarisme est avant tout une dynamique de destruction de la réalité et des structures sociales, un mouvement « international dans son organisation, universel dans sa visée idéologique, planétaire dans ses aspirations politiques. » Il se distingue du despotisme par le fait qu'il vise la destruction de tout espace politique, la transformation totale de la société en une masse homogène et dépourvue d'initiative et l'extermination des groupes humains qui sont censés entraver la réalisation de ce but. Arendt insiste sur le fait qu'un régime totalitaire ne peut survivre que s'il possède la confiance des masses. En France, le politologue français Maurice Duverger établit une distinction entre partis de cadres et partis de masses, typologie axée sur une dichotomie qu'il établit entre "classe bourgeoise" et "classe populaire"Maurice Duverger, Les partis politiques, Paris, Armand Colin, 1951. Enfin, l'Américain Philip Selznick, chercheur en sociologie du droit, utilise pour la première fois l'expression « société de masse » (mass society) Philip Selznick, "Institutional vulnerability in mass society”, American Journal of Sociology, vol. 56, janvier 1951 . Selon lui, on peut distinguer deux groupes d'intellectuels s'exprimant sur cette question : le premier, qui comprend entre autres José Ortega y Gasset et Karl Mannheim, focalise son attention sur la baisse d'audience des élites, qui étaient autrefois les seules à porter la culture ; le second groupe (principalement représenté par Emil Lederer, Erich Fromm, et Sigmund Neumann) affirme que l'on est entré dans "l'ère de l'homme de masse", qui résulte d'une certaine désintégration sociale : les liens à la famille, à l'Église ou aux structures politiques traditionnelles s'affaiblissant, il se produit une atomisation de la société.

En 1953, toujours aux États-Unis, émerge le concept de « culture de masse »Dwight Macdonald, A theory of mass culture, 1953 puis, deux ans plus tard, celui de « communication de masse »Elihu Katz et Paul F. Lazarsfeld, Personal influence: The part played by people in the flow of mass communications, 1955.

C'est alors que l'expression « société de masse » gagne la France. En 1954, Jacques Ellul écrit :

Approches C. Wright Mills En 1956, dans The Power EliteCharles Wright Mills, The Power Elite, Oxford University Press, New York, 1956. Trad. fr. L'Élite au pouvoir, Agone, Marseille, 2012.C. Wright Mills: The Public and the Mass, Hardway8, 27 septembre 2017, le sociologue américain C. Wright Mills écrit :

Günther Anders La même année, Günther Anders écrit ces lignes :

C. G. Jung En 1957, dans Présent et avenir, le psychanalyste suisse Carl Gustav Jung estime que si les individus en viennent à se fondre dans des masses, c'est parce qu'ils projettent sur l'État un désir inconscient d'être pris intégralement en charge par lui :

Pour ne pas se fondre dans la masse, précise t-il, il faudrait que chaque individu entreprenne un travail d'introspection, qu'il appelle processus d'individuation.

Arthur W. Kornhauser En 1959, dans The Politics of Mass SocietyArthur W. Kornhauser, The Politics of mass society, The Free Press of Glencoe, 1959, le psychologue écrit :

Elias Canetti

En 1960, Masse et Puissance (Masse und Macht) est l'œuvre principale de l'écrivain Elias Canetti qui obtiendra plus tard le prix Nobel de littérature.

Le livre se situe au carrefour de l'anthropologie, de la psychologie sociale, de l'ethnologie, de la philosophie et du mythe et se démarque catégoriquement des concepts classiques de la psychologie des masses forgés par Gustave Le Bon et Sigmund Freud.

La thèse du livre peut se résumer ainsi :

Hannah Arendt

En 1961, dans son livre Between Past and Future (traduit plus tard sous le titre La Crise de la culture), Hannah Arendt écrit :

Jacques Ellul

En 1962, Jacques Ellul écrit :

Notes et références

Voir aussi

Bibliographie (Par ordre chronologique) Gustave Le Bon, Psychologie des foules, 1895. Réed. Hachette Livre BNF, 2012 Gabriel Tarde, L'opinion et la foule, 1901. Réed. P.U.F. 1989 Sigmund Freud, Massenpsychologie und Ich-Analyse, 1921. Trad.fr. Psychologie des masses et analyse du moi, 1924. Réed. PUF, 2010 José Ortega y Gasset, La Rebellion de las Masas, 1929. Trad.fr. La Révolte des masses, 1937. réed. Les belles Lettres, 2010 Hermann Broch, Logik einer zerfallender Welt, 1931. Trad.fr. Logique d'un monde en désintégration . Réed. Éditions de l'Éclat, 2004 Hermann Broch, Massenwahntheorie, ouvrage rédigé entre 1939 et 1948 puis laissé inachevé. Trad. fr. Théorie de la folie des masses. Réed. Éditions de l'Éclat, 2008 Paul Reiwald, Vom Geist der Massen, 1946. Trad.fr. De l'esprit des masses. Traité de psychologie collective, Delachaux et Niestlé, 1949 David Riesman, The Lonely crowd, 1950. Trad. fr. La Foule solitaire, 1964. Réed. Arthaud, 1992 Elihu Katz et Paul Lazarsfeld, Personal influence: The part played by people in the flow of mass communications, 1955Trad. fr. Influence personnelle : Ce que les gens font des médias, Armand Colin/INA, 2008 Charles Wright Mills, The Power Elite, Oxford University Press, New York, 1956. Trad. fr. L'Élite au pouvoir, Agone, Marseille, 2012Lire en particulier le chapitre 13, intitulé "La société de masse" (p. 448-471). Carl Gustav Jung, Gegenwart und Zukunft, 1957. Trad. fr. Présent et avenir, Buchet Chastel, 1962. Réed. Le Livre de Poche, 1995 Hannah Arendt, The Human Condition, 1958. Trad. fr. Condition de l'homme moderne, 1961. Réed. Pocket, 2002 ; Calmann-Lévy, 2018 Hermann Broch, Massenpsychologie, 1959. Trad. fr. Psychologie des masses Elias Canetti, Masse und Macht, 1960. Trad. fr. Masse et puissance, 1960. Réed. Tel/Gallimard, 1986 Jacques Ellul, Propagandes, 1962. Réed. Economica, 1990 Jean Baudrillard, Le Système des objets, 1968. Réed. Gallimard, 1978