Héraclite d'Éphèse (en grec ancien / ) est un des principaux philosophes grecs dits présocratiques.
Nous ne savons presque rien de sa vie, sinon qu’il vécut à Éphèse vers 500 av. J.-C., et ne connaissons sa philosophie qu’à travers les auteurs anciens qui, du jusqu’à la fin de l’Antiquité, l’ont cité et notamment les plus éminents d’entre eux, Platon, Aristote, Lucrèce, Sénèque, Plutarque, Sextus Empiricus, Marc-Aurèle, Diogène Laërce, Plotin et d’autres.
Ses citations, peu nombreuses, environ une centaine, le plus souvent des formules brèves, souvent de style énigmatique à la manière des oracles, ont été rassemblées sous le terme de Fragments par les érudits (Bywater, Oxford, 1877, Diels, Berlin, 1903, 1912, 1922, Diels-Kranz, Berlin, 1934, Marcovich, Florence, 1978, Marcel Conche, France , 1987) qui ont examiné le contexte des œuvres dans lesquelles le mot ou la phrase d’Héraclite apparaissait, discuté leur authenticité et les ont classées. Des travaux récents révèlent qu'Héraclite n'est ni un « skoteinos » ni un philosophe du changementNikoletseas, M. (2015) The Modus Cogitandi of Heraclitus, .
On retient généralement d’Héraclite sa philosophie du devenir à travers ses citations devenues célèbres ( Littéralement « toutes choses s'écoulent ». et ), son relativisme (Platon, Hippias majeur, 288e5-289b8. en comparaison d'une autre espèce) et sa théorie de la contrariété (, , Trois citations d’Héraclite dans Aristote, Éthique à Nicomaque, VIII, 2.).
Biographie On ne sait presque rien de la vie d’Héraclite. La principale source biographique est la notice de Diogène Laërce, écrite près de huit siècles après la mort du philosophe, mais sa notice est surtout un portrait caractérologique, déjà sous l’emprise de la tradition qui fait d’Héraclite le plus solitaire des philosophes, sans guère de précisions biographiques :
Outre cette notice, on dispose d’un autre témoignage encore plus lacunaire. Clément d’Alexandrie dans ses Stromates (I , 65,4) nous apprend, sans que l’on sache le rang social d’Héraclite, ni la part qu’il prit aux activités de sa cité, que :
Éphèse, cité ionienne, particulièrement florissante aux , a changé de régime politique du vivant d’Héraclite, en faveur d’une constitution démocratique, soutenue alors par la Perse. Il semble qu’Héraclite n’ait pas été favorable à ce changement, sans que l’on en sache beaucoup plusHéraclite, Fragments, présentation et traduction par Jean-François Pradeau, Flammarion, 2002, , note 1..
Quant au livre d’Héraclite dont parle Diogène Laërce, les renseignements manquent, mais on peut désormais exclure que l’ouvrage en question ne soit qu’un simple recueil de sentences ou d’opinions héraclitéennesHéraclite, Fragments, présentation et traduction par Jean-François Pradeau, Flammarion, 2002, .. En effet, la découverte récente d'un papyrus d'OxyrhinchosM WHASLAM 1986 London Papyrus Sur Homère Chant XX transmet une scholie astronomique en commentaire d'Homère, qui mentionne une observation versifiée sous le nom d'Héraclite concernant les phases lunaires. Ce témoignage prouve que son ouvrage traitait bien aussi de la nature, hormis l'éthique et la politique. Dans son ouvrage, Héraclite dissertait donc de cosmologie, d'astronomie et non de simples maximes à portée morale.
Les fragments de l'ouvrage d’Héraclite sont le plus souvent des formules brèves, des énigmes qui l’ont fait désigner comme « l’Obscur » (ho skoteinos) par les auteurs anciens. Dès le avant J.-C., la tradition fait de lui un solitaire, voire un misanthrope, qui ne veut pas satisfaire aux exigences de la vie en communauté. Dans la comédie de Lucien de Samosate, les Philosophes à l’encan ( après J.-C.), qui fait défiler tous les philosophes grecs sur l’estrade d’un marchand d’esclaves, il est « l’homme qui pleure » à côté de Démocrite qui est « l’homme qui rit » et reste invendu.
Le traité Sur la nature
Le texte Il reste entre 140 et 152 fragments du texte d'Héraclite Andrei LEBEDEV, New edition of Herclitus sept.22, qui nous est connu à travers les citations qu'on a trouvées chez divers auteurs, de Platon () à Albert le Grand () en passant par Diogène Laërce ().. En 1903, Hermann Diels édite pour la première fois l'ensemble des fragments, un travail qui est revu dans les années 1930 par Walther Kranz. Une des principales questions qui continue à faire débat est de savoir si nous sommes en présence de fragments d'un livre unique ou de véritables aphorismes. D'après Diogène LaërceVies et doctrines des philosophes illustres, 1999 (IX, 5)., l'ouvrage d'Héraclite aurait été composé de trois parties : Sur le tout ou Sur l'univers (en grec ancien )Selon Diogène Laërce, l’ouvrage est différemment intitulé, Sur la politique et Sur la théologie. Selon Jean-François Pradeau, cette division thématique devenue traditionnelle relève cependant d'un anachronisme basé sur des divisions scolaires datant de la période hellénistiquePradeau, 2018, 21.. Il se pourrait que cette répartition provienne partiellement d'une source stoïcienne.
On constate ainsi que les reconstructions des fragments ont commencé très tôt, sans doute en raison de l'obscurité de certaines parties de son discours.
On suppose ainsi raisonnablement en suivant les Anciens, qu'Héraclite écrivit un seul et unique livre en vers en partie énigmatique. Certes, l'encyclopédie médiévale de la Souda note qu', mais cette dernière indication est évidemment très incertaine. L'existence de ce livre a parfois été remise en cause d'une manière très hypothétiquePradeau, 2018, 22., en contradiction avec des témoignages antiques pourtant très fiables comme ceux d'Aristote, ou de Théophraste. Cet ouvrage était écrit en ionien, la langue d’Héraclite ; il était connu sous le titre Sur la nature ( / ). Mais on le connaît également sous le titre de Mousai (les Muses, terme vague qui semble provenir originellement de PlatonLe Sophiste (242d.)). Le découpage de cet ouvrage en trois parties thématiques, cosmologie, discours politique et théologie, semble assez souvent correspondre avec les différents fragments qui nous restent.
Lettres apocryphes Il existe également des lettres attribuées à Héraclite, mais qui sont apocryphes. Elles ont été rédigées par des rhéteurs influencés par la tradition cynico-stoïcienne. Il s'agit d'exercices d'école de rhétorique qui s'étalent du au ap. J.-C., d'inspiration purement rhétorique ou cynico-stoïcienne. Seules les premières lettres de ce catalogue semblent conserver quelques échos réels tirés de la vie et de l'œuvre originelle d'Héraclite (obscurité, son mépris de ses contemporains, son dédain à l'égard du roi de Perse, etc.). Sans doute un examen précis de ces lettres permettrait-il de retrouver quelques informations crédibles pour en apprendre plus sur la figure historique de ce philosophe.
On apprend dans ces lettres que certaines parties de son ouvrage Sur la nature étaient peu compréhensibles, mais aussi que l'ouvrage développait la thématique de la « droite conduite de la vie »Dictionnaire des philosophes antiques, sous la direction de Richard GOULET, Paris, CNRS édition 2000.
Cependant, il est difficile de retrouver un fond doctrinal authentique. Ainsi, dans une autre de ces lettres (la IV), Héraclite défend Hermodore d'Éphèse, puis fustige ses contemporains qui n'ont pas compris que la divinité ne peut vivre que dans le Monde, et non dans un édifice fait de mains d'hommes. Mais cette lettre IV semble être une diatribe cynico-stoïcienne rédigée par un écrivain païen du ap. J.-C. Une autre lettre mentionne la thématique de religion cosmique (dont les stoïciens furent de grands promoteurs). Dans d'autres lettres, on trouve des éléments sur Hermodore, l'ami du philosophe qui semble avoir été exilé d’Éphèse, et des propos sur les bonnes lois pour des hommes savants (c'est-à-dire non esclaves de leur médiocrité intellectuelle). On y lit aussi une critique d'Homère concernant ses propos sur les Érinyes (une allusion remarquable à l'œuvre d'Héraclite).
Hypothèses sur l'œuvre vignette|220px|« Héraclite l'Obscur », détail de L'École d'Athènes de Raphaël, 1509.
Héraclite aurait déposé son œuvre sur l'autel d'Artémis, dans le temple d Artémis à ÉphèseDiogène Laërce, IX, 6.. On peut voir dans ce geste la volonté de mettre son œuvre écrite dans un lieu sûr de sa région natale, pour éviter qu'elle ne soit perdue Maria Helena da Rocha Pereira, Estudos de História da cultura clássica I Volume – Cultura Grega, Lisbonne, Fundação Calouste Gulbenkian, 2006, , 19, .. Héraclite est en effet, avec Anaximandre, l'un des plus anciens auteurs à mettre par écrit des textes en prose. Ce pourrait être un geste d'une générosité calculée, car située à la frontière entre le monde civilisé et le monde sauvage, Artémis aurait ainsi pu en faire bon usage, elle qui préside à l'initiation des adolescents et des animaux.
L'hypothèse que son ouvrage ait été déposé dans ce temple pour à la fois garantir sa valeur et assurer sa renommée, semble très probable. Il existe d'ailleurs une anecdote qui raconte que l'on pouvait voir Héraclite jouer avec des enfants sur le parvis du temple, au lieu de s'occuper de la politique de la cité d’ÉphèseDiogène Laërce, Vie des Philosophes, IX, 1.
En effet, Héraclite était membre de la plus puissante famille aristocratique d’Éphèse selon le témoignage d'Antisthène de Rhodes (cité par Diogène Laërce) et donc pour lui, accéder au sanctuaire principal de sa cité parait chose aisée. De plus, mettre sous le patronage d'une divinité son œuvre correspondrait bien à la haute idée qu'il semble avoir eue de son ouvrage. Enfin, il s'agit d'un moyen prestigieux de diffuser son œuvre (on sait qu'Euripide viendra lire et mémoriserDiogène Laerce, Vie de Socrate, livre II, 22pratique courante dans l'Antiquité, en raison de la rareté et du coût des livres sur place cet ouvrage avant de le retranscrire et le diffuser à Athènes ; selon le témoignage sûr de Diogène LaërceVie des philosophes illustres 11, 10-12, et aussi Tatien oratio ad graecos).
Il est probable que cet ouvrage était mis à disposition dans une annexe située dans le périmètre du temple (de telles annexes existaient près des temples antiques prestigieux pour conserver les archives du lieu de culte (liste et activité des prêtres (par exemple les mégabyzes, prêtres eunuques du sanctuaire d’Artémis à EphèseJérôme Wilgaux, « Infirmités et prêtrise en Méditerranée antique », Pallas, . V. § 11 .), registres des actes d'évergétisme de riches donateurs, et/ou dons offerts par la population à la divinité, ex-voto.). D'ailleurs, on avait aussi coutume d'utiliser une annexe du temple d'Artémis pour la garde du numéraire déposé en gage (dépôt transitoire).
Le temple d’Éphèse a subi au cours du temps plusieurs incendies, et même un pillage des dépôts de valeur, à l'époque de la guerre entre la Perse et la Grèce, et on peut donc aussi imaginer que lors de l'incendie de ce célèbre temple, le jour de la naissance d'Alexandre le Grand, cet ouvrage autographique d'Héraclite a pu être détruit par le feu.
Réception et influence de son œuvre Assez rapidement, l'ouvrage d'Héraclite sera étudié et commenté. Tout comme le fera Euripide, et avant lui de nombreuses personnes sont venues au temple d'Artémis consulter le livre de Parménide. En outre, des érudits et des poètes tels Épicharme, ou Scythinos de Téos () vont contribuer à propager la renommée d'Héraclite.
Selon le témoignage de Diogène Laërce, on trouve plusieurs exégèses qui tentent d'expliquer et de faire connaître les thèses d'Héraclite. Antisthène (en Ionie ?) semble le plus ancien ; vient ensuite surtout Cratyle d'Athènes que fréquenta Platon, sans oublier un certain Diodote, grammairien qui, plus tardivement, avait interprété l'ouvrage d'Héraclite comme un traité à portée morale et politique où les descriptions cosmologiques n'étaient qu'illustrations allégoriques.