Le palais des papes de Sorgues est la première résidence pontificale construite par la papauté d'Avignon au . Il fut voulu par Jean XXII et sa construction précède de 18 ans celle du palais des papes d'Avignon. Cette demeure somptueuse a servi de modèle pour l'édification des livrées cardinalices avignonnaises. Il n'en reste aujourd'hui que des vestiges, le palais ayant été démantelé au cours de la Révolution française par les entrepreneurs en bâtiment auxquels la commune de Sorgues l'avait vendu.
Ce site est encore méconnu, y compris par les historiens, puisqu'il reste d'une part à comparer les archives de Rome et d'Avignon, qui seules peuvent permettre d'affiner les connaissances actuelles sur le bâtiment, ses occupants, ses visiteurs, ses restaurations et sa destruction, d'autre part à engager des fouilles archéologiques, les ruines actuelles (palais, verger, annexes et environnement médiéval) étant toujours enfouies sous deux à trois mètres de limon.
Localisation Le site est situé sur la rive gauche de l'Ouvèze (anciennement appelée SorgueLa Sorgue se ramifie en de nombreux bras avant que l'un d'eux se jette dans l'Ouvèze à Bédarrides ; jusqu'au , l'Ouvèze était souvent appelée Sorgue, comme on peut le voir par exemple sur la carte agronomique de 1901 de la Société d'agriculture de Vaucluse.), tout près de son confluent avec le Rhône. La rivière était alors enjambée par un pont fortifié qui faisait communiquer le Sud et le Nord du Comtat Venaissin, selon le tracé de la vieille voie romaine qui remontait vers Orange..
Il est environné d'une large plaine bordée à l'est par deux collines : la Montagne () et la Sève ().
Historiographie Archives iconographiques thumb|Emplacement du palais des papes de Sorgues, relevé cadastral fait par Digoine, en 1858.|alt=Plan cadastral. Réduit à l'état de ruines, ce palais en grande partie disparu a pu être reconstitué à partir de dessins du et d'une gravure du début du ainsi qu'aux mentions retrouvées dans les comptes de la Révérende Chambre Apostolique d'AvignonBernard Sournia et Jean-Louis Vayssettes, Le Sacré Collège en villégiature : le palais d’un cardinal au temps de la papauté avignonnaise.
Les trois dessins à la plume et au lavis font partie de l'Album de Laincel et se trouvent au musée Calvet. Ni signés, ni datés, ils ont été réalisés entre la fin du et le tout début du .. Leur intérêt premier est de prouver que, contrairement aux assertions longtemps colportées, le palais a résisté à l'assaut de 1562. Il apparaît tel que décrit dans les premiers documents pontificaux et ceux ayant trait à sa vente comme bien national à la fin de la Révolution française..
Sa destruction était bien engagée dès 1805, puisqu'il ne restait alors que deux tours d'angle. La gravure de Jean-Jérôme Baugean, qui se trouve à la Bibliothèque nationale, le montre tel qu'il était en 1817. Le palais n'avait plus qu'une tour debout. C'est celle du Nord Ouest qui fut abattue peu après.
Un dernier relevé intéresse le palais de Sorgues, c'est une carte cadastrale dressée en 1858 qui montre son périmètre et les quelques bâtiments subsistants.
Approche des historiens Anthony Luttrell et Thomas Blagg, formés à Oxford, sont tous deux universitaires et archéologues. Ils ont réalisé, en 1997, les analyses et synthèses les plus complètes du palais des papes de Sorgues. Dans leur étude, ils ont souligné qu'il n'existe pas d'histoire satisfaisante du Pont-de-Sorgues médiéval, car ses archives sont en grande partie perdues.
Jusqu'au milieu du , il était courant d'affirmer que ce palais avait été construit par Urbain V. L'ouverture, en 1881, des archives secrètes du Vatican a permis d'avoir des sources écrites fiables. Les deux premiers historiens qui publièrent sur le palais furent Eugène Müntz, qui édita en 1884 Le palais pontifical de Sorgues (1319-1395), et Maurice Faucon qui, la même année, publia en deux parties Les Arts à la cour d'Avignon sous Clément V et Jean XXII.
Mais bizarrement, ils ont considéré tous deux qu'il ne restait plus aucune trace du palais, alors que quelques vestiges restaient visibles et cette erreur a été reproduite dans de nombreuses publications ultérieures..
Les lacunes des deux historiens, à qui il manquait des sources, ont pu être, en partie, comblées grâce à K. Schäfer qui a étudié les registres , livres de comptabilité du Vatican. Ces comptes ont été publiés en 1910, 1914 et 1934.
Mais il reste à comparer les archives de Rome et d'Avignon. Il est à noter que si les minutes de la vente de 1799 ont été étudiées dans les archives départementales de Vaucluse, celles contenues dans les archives secrètes du Vatican, section , ne le sont toujours pas. Toute étude comparative à venir permettra pour le palais des papes de Sorgues de mieux connaître les visites pontificales, les hôtes d'importance, les occupants du lieu, les conditions d'entretien, de gestion et de défense du palais.
Origine, implantation et construction Raisons structurelles thumb|left|À l'entrée de Sorgues, copie du Pons Sorgie.|alt=Rond point d'entrée de ville à Sorgues. Ce site contrôle une importante voie de communication Nord/Sud. Les fouilles ont montré qu'il fut occupé dès la préhistoire à l'époque d'Hallstatt, au premier Âge du Fer. Une tribu ligure était installée au Mourre de Sève entre les avant notre ère et commerçait avec les Phocéens de Massalia comme l'ont prouvé des amphores massaliotes à pâte micacée, une coupe attique et des pièces de céramiques décorées. La cause de l'abandon de ce site fut la bataille de Vindalium, qui en 122 av. J.-C. opposa le consul Domitius Ahenobarbus, et ses légions, aux Arvernes de Bituit et aux Allobroges de Teutomalius. Les Celtes furent vaincus et la petite cité de Vindalion détruite..
La colonisation romaine donna une autre ampleur à cette voie de communication avec la Via Agrippa. Sur celle-ci, entre Avignon et Orange, l'itinéraire d'Antonin note un relais désigné sous le vocable de Cypresseta, qui vient de Cypris : , surnom d'Aphrodite, port ionien qui se trouvait au lieu-dit « La Traille » , au confluent du Rhône et de l'Ouvèze.
Dans la seconde moitié du , un pont de pierre fut construit en remplacement d'un vétuste pont de bois. Désormais la cité, dès 1063, prit le nom de Pons Sorgie, Pons-de-Sorgo en provençal et Pont-de-Sorgues en français.
Le comte de Toulouse, suzerain du comté de Provence, fit ériger un castrum pour défendre ce passage. Lors de la transaction de 1125, entre Alphonse Jourdain, comte de Toulouse et de Provence, et Raimond Bérenger , fils du comte de Barcelone et comte de Forcalquier, pour le partage de la Provence, le castrum fut laissé dans l'indivision.. Entourée par ses remparts du , la ville était à environ au sud du pont et du château comtalArchéologie du Midi médiéval, Volume 19, Centre d'archéologie médiévale du Languedoc, 2001, ..
Raisons conjoncturelles À Pont-de-Sorgues, qui appartenait au Comtat Venaissin, propriété pontificale depuis 1274, le pape était chez lui. Or, il y avait nécessité pour Jean XXII, premier pape en Avignon, de frapper monnaie au nom de la papauté, ce qui était impossible à Avignon, fief du comté de Provence.. thumb|Carlin de Jean XXII frappé à l'atelier monétaire de Sorgues.|alt=Pièce à l'effigie de Jean XXII. Le pape, en qualité de comte du Venaissin, avait tout droit de frapper monnaie et ce fut d'ailleurs cette formule qui fut gravée sur les gros émis par l'atelier monétaire. Ce fut un élément essentiel de la politique pontificale pour asseoir la prééminence de la papauté avignonnaise.
Opération de prestige qui, en même temps, permit de pallier le manque de contrôle sur la ville d'Avignon et de constituer un réseau local plus assuré. Pour ce faire, le pape ne se contenta pas de Pont-de-Sorgues mais installa, tant dans le Venaissin que dans son ancien évêché d'Avignon, d’autres châteaux neufs à Bédarrides, Barbentane, Châteauneuf-de-Gadagne (alors Giraud-Amic), Châteauneuf-du-Pape (alors Châteauneuf-Calcernier), Noves et Saint-Laurent-des-Arbres. Cette multiplicité, tout comme dans l'Italie du , offrait à la papauté une alternance possible de résidences et permettait surtout une bonne maîtrise des voies menant à AvignonPatrick Boucheron et Jacques Chiffoleau (sous la direction de), Les palais dans la ville: espaces urbains et lieux de la puissance publique, Presses universitaires de Lyon, et alli.. Elle avait aussi comme objectif d'affirmer qu'il était hors de question pour la papauté de retourner dans une Rome déchirée par ses complots internes et la guerre civile..
Pont-de-Sorgues devint ce point d'ancrage territorial à proximité d'Avignon. Jean XXII et sa Révérende Chambre apostolique y parvinrent de deux façons. Tout d'abord grâce à la noblesse locale, principale propriétaire des terres et immeubles. Leur achat par le pape se fit dans d'excellentes conditions financières. Quant à la population (artisans, notaires, manouvriers), elle fut en priorité engagée à participer à la construction du palatium papalis. Les hommes et les femmes qui s'y firent remarquer par leurs capacités virent leur contrat renouvelé pour d'autres chantiers.
Préparatifs des travaux thumb|left|Le palais de Jean XXII à Sorgues, dessin de la fin du .|alt=Dessin d'un Palais. Il n'apparaît pas sur les archives connues de la cité sorguaise que celle-ci, au Moyen Âge, ait profité comme ses voisines de la protection du château comtal en regroupant habitat et église à proximité. Un texte de 1125 indique seulement la présence d'une villa près du et du pont.. thumb|Jean XXII recevant Odoric de Pordenone dans la salle de l'Audience près de son palais de Pont-de-Sorgues. C'est la plus ancienne représentation connue du palais. Miniature tirée d'un manuscrit de l'Itinéraire, vers 1400-1420. BNF, Fr.2810, f.97v.|alt=Miniature représentant deux personnes agenouillées devant le pape pour une audience. La situation était favorable pour que le pape puisse disposer d'un large espace près de la rivière pour faire construire son palais. Entre 1317 et 1318, Jean XXII commença à faire restaurer le , et dès novembre 1317 le vieil hôtel des monnaies qui avait servi aux comtes de Provence et ponctuellement à Clément V. Puis en février 1318, il fit acheter terres et maisons à Pont-de-Sorgues.. Il transigea, le 6 de ce mois, avec Bernard Augier, dont la famille était la plus riche propriétaire de la cité, pour huit domaines. En septembre 1318, Guillaume Augier cédait au pape ses terres jouxtant l'ancien château..
Un nouveau chantier s'ouvrit au printemps pour édifier le premier palais pontifical. Son style était novateur puisqu'il ne tenait ni du château fort du Nord de la France, ni de la villa italienne. Il a été défini comme un manoir fortifié.
Alors qu'à Avignon, Jean XXII avait dû se contenter de restructurer son ancien palais épiscopal, il entreprit ici la construction d'une à laquelle il consacra la plus grande partie des ressources pontificales au cours des huit premières années de son pontificat. Cependant, les travaux s'étendirent pour l’essentiel de 1318 à 1324 (thèse).
Dans cette opération immobilière d'envergure, il apparaît que l'argent fut la ressource la plus facile à trouver. Les comptes, tenus par les clercs gestionnaires des chantiers, font mention d'une somme globale de florins pour le palais de Sorgues, et de florins pour l'aménagement de la résidence épiscopale de Jean XXII à Avignon..
Restauré dans l'ancien château comtal, l'hôtel des Monnaies joua son rôle. Mis en état de fonctionner, dès 1322Mélanges d'archéologie et d'histoire, École française de Rome, 1884, Volume 4, ., il resta opérationnel jusqu'en 1354, date à laquelle il fut transféré à Avignon, cité devenue propriété pontificale depuis 1348.