La révolte des marins de KronstadtOlivier Compagnon, « NEP en URSS », Encyclopédie Universalis, . contre le pouvoir bolchevique se déroule en Russie soviétique en .
Elle est le dernier grand mouvement contre le régime bolchevique et son centralisme vertical sur le territoire russe, pendant la guerre civile et la plus importante manifestation ouvrière d'opposition démocratique au communisme de guerre« Insurrection de Kronchtadt (28 février-18 mars 1921) », Encyclopédie Larousse, .Jacques Perdu, La révolution manquée : l'imposture stalinienne, Éditions Sulliver, 1997, ..
En 1917, les marins de Kronstadt sont à l'avant-garde, Alfred Rosmer, « Soulèvement de Cronstadt », dans Moscou sous Lénine : les origines du communisme, Flore, 1953, .Nicolas Werth, « Octobre 1917 : révolution ou coup d'État ? », dans « Révolution russe », Encyclopédie Universalis, ..
En 1921, les marins, soldats et ouvriers de Kronstadt, y compris de nombreux communistes déçus par la direction du gouvernement bolchevique, exigent une série de réformes et rejoignent les revendications des ouvriers de Petrograd en grève : élections libres et démocratiques des soviets, liberté de la presse et de réunion pour tous les citoyens, toutes les forces socialistes, suppression des réquisitions militaires et rétablissement du marché libreNicolas Werth, « Le tournant de 1921 », dans « URSS - histoire », Encyclopédie Universalis ..
Dénonçant la , les insurgés revendiquent la démocratie ouvrière et paysanne directe, jusqu’alors confisquée par le Parti communiste de l'Union soviétiqueNicolas Werth, Histoire de l'Union soviétique de Lénine à Staline (1917-1953), Que sais-je ?, , Presses Universitaires de France, 27 mars 2013, lire en ligne. : Mireille Massip, La Vérité est fille du temps : Alexandre Kasem-Beg et l'émigration russe en Occident, 1902-1977, Georg éditeur, 1999, .. Les soviets étant synonyme de conseils ouvriers.
Isolée du continent, cette révolte spontanée débute le et est écrasée militairement deux semaines plus tard, le , par l'Armée rouge, sur ordre de Trotsky.
Au même moment se tient à Moscou le congrès du Parti communiste de l'Union soviétique qui, comme en écho, accélère la mise en œuvre de la Nouvelle politique économique (NEP) qui remplace le .
Contexte historique
vignette|droite|290px|Carte de la baie de Saint-Pétersbourg (1890). En haut à gauche, l'ile de Kotline et la ville de Kronstadt. vignette| Marins de Kronstadt sur le cuirassé Petropavlovsk en été 1917.
Importante base navale russe, Kronstadt est une ville de garnison de la flotte de la Baltique sur l'île de Kotline, dans le golfe de Finlande, à de Pétrograd, dont elle constitue un poste de défense avancé. La forteresse est construite en 1703.
En 1921, la population de la ville comprend les marins de la flotte baltique, les soldats de la garnison, artilleurs pour la plupart, quelques milliers d'ouvriers occupés surtout dans les arsenaux militaires et de nombreux officiers, fonctionnaires, commerçants, artisans employés En tout quelque Voline, Cronstadt (1921), La Révolution inconnue, Livre troisième : Les luttes pour la véritable Révolution sociale (1918-1921), lire en ligne..
Souvent d'origine ouvrière, les marins de Kronstadt ont joué un rôle de tout premier plan dans les révolutions russes en 1905 et 1917 Encyclopædia Britannica : « Kronshtadt Rebellion ».« Kronchtadt », Encyclopédie Larousse .. Pendant la révolution d'Octobre, les marins sont considérés comme Sabine Dullin, Histoire de l'URSS, 1917-1991, La Découverte, coll. « Repères », 2010, ..
En raison de leur histoire révolutionnaire, les habitants de Kronstadt sont très tôt partisans du ( ou, en 1921, Jean-Jacques Marie, La guerre civile russe, 1917-1922 : Armées paysannes, rouges, blanches et vertes, Éditions Autrement, 2005, .) et forment, dès 1917, une commune libre relativement autonome par rapport à l'autorité centrale. Ils pratiquent une forme de démocratie directe à base d'assemblées ou de comités réunis place de l'Ancre, énorme espace public dans le centre de la forteresse, servant de forum populaire et pouvant contenir plus de .
Situation militaire
vignette|droite|, le drapeau de la Makhnovchtchina.
En , après la défaite du général Wrangel en Crimée, la guerre civile russe touche à sa fin, les forces blanches sont réduites à quelques poches éliminées progressivement. Beaucoup d'anciens marins de Kronstadt reviennent à la base navale de leurs origines, tandis qu'à travers toute la Russie, les contraintes que la guerre civile deviennent insupportables.
À la fin de 1920 et au début de 1921, le pouvoir affronte une flambée de révoltes paysannes : les Aigles noirs (paysans tatars et bachkirs) de la province de Samara, les détachements anarchistes de Nestor Makhno en Ukraine, l'armée paysanne de l'ancien socialiste révolutionnaire Alexandre Antonov dans la province de Tambov. Les bolcheviques lancent alors de véritables expéditions militaires punitives, utilisant gaz asphyxiants et aviation, déportant les populations de centaines de villages. La résistance paysanne est vaincue avec l'arrivée, en 1921, d'une terrible famine qui ravage les régions de la Volga, où une grande sécheresse, endémique dans ces régions, aggrave les dégâts causés par des années de réquisition. Plus de cinq millions de personnes meurent de faimPierre-François Souyri, « Paul Avrich, La tragédie de Cronstadt, 1921 », Annales, Économies, Sociétés, Civilisations, 1976, vol. 31, ..
Situation économique et sociale Au début de l'année 1921, le pays est ruiné par sept années de guerre. La démocratie prolétarienne dont ont rêvé les ouvriers en 1917 n'est plus qu'un souvenir.
Dans les villes en proie à la famine, où la population a fortement diminué (en 1921, Moscou et Petrograd ont perdu la moitié de leur population par rapport à 1917), l'agitation ouvrière est endémique. En janvier-, les grèves et les marches de la faim se multiplient.
Soutien de Kronstadt aux ouvriers de Pétrograd vignette|droite|290px| Le Petropavlovsk et le Sebastopol à Kronstadt en 1921.
En , à Pétrograd, où la population connaît régulièrement la famine, les ouvriers des principales usines se mettent en grève. Des meetings spontanés ont lieu le 22.
Le 24, une manifestation de se heurte à des détachements d'étudiants de l'Académie militaire, aspirants officiers dits « Koursanti ». Le même jour, le Soviet de Petrograd, dirigé par Grigori Zinoviev, proclame l'état de siègeIda Mett, La Commune de Kronstadt, crépuscule sanglant des soviets, éditions Spartacus, 1977, deuxième partie . et décide le lock-out de centaines d'ouvriers, tandis que la Tchéka procède à des arrestations.
Le , la grève s'élargit. À partir du , un nombre considérable de proclamations sont diffusées qui demandent la libération de tous les socialistes emprisonnés, la fin de l'état de siège, la liberté de parole, de presse et de réunion pour tous ceux qui travaillent et la réélection libre des Comités d'usines et des représentants aux syndicats et aux Soviets. À partir de cette date, le Comité de défense de Petrograd autorise la population à chercher du ravitaillement à la campagne, annonce l’achat de charbon et de blé par le gouvernement, lève les barrages routiers et retire les détachements militaires des usines, ce qui fait cesser les grèves à Petrograd.
Le , informés des événements de Pétrograd, les équipages des navires de la marine soviétique Petropavlovsk et Sebastopol tiennent en urgence une réunion et décident d'envoyer une délégation de trente-deux marins qui, le , se rend à Petrograd, chargée de se renseigner et de faire un rapport à propos de la situation sur le continent. À leur retour, le 28, les délégués informent leurs camarades des grèves, lock-out, arrestations de masse et loi martiale.
Revendications de Kronstadt vignette|droite|La résolution en 15 points du .
Le , les équipages réunis sur le Petropavlovsk prennent connaissance du rapport de la délégation. Lors des débats animés qui suivent, les dirigeants communistes du Soviet de Kronstadt (Vassiliev, président du soviet de Cronstadt, Kouzmine, commissaire politique de la Flotte baltique, et Kalinine, Président du Comité exécutif panrusse des Soviets) tentent en vain de bloquer l'adoption d'une résolution en qui sera rapidement soutenue par l'ensemble de la flotte et de la garnisonAnte Ciliga, L'Insurrection de Cronstadt et la destinée de la révolution russe, Allia, 1983, page 7.Kostas Papaïoannou, Marx et les marxistes, Flammarion, 1972, page 334.Voline, « Cronstadt appuie les ouvriers de Pétrograd - Son premier geste - La riposte et l'attitude du gouvernement », dans La Révolution inconnue, tome 3, Les luttes pour la véritable Révolution sociale, lire en ligne.Anton Ciliga, « L'insurrection de Cronstadt et la destinée de la Révolution russe », La Révolution prolétarienne, , 10 septembre 1938 . :
Selon l'exégèse de ce texte, il ressort que ce programme est en deux parties, politique et économique. Les demandes ne concernent pas les conditions de vie des marins. La plupart des revendications sont conformes à la constitution soviétique de 1918, qui ne fut jamais appliquée. La liberté de presse est réclamée. Le texte ne soutient que des partis de gauche, ce qui montre que ce n'est pas une révolte anti-communiste, à l'image de la révolte de Tambov.
Comité révolutionnaire vignette|droite|Stepan Petritchenko.
Le , le président de l'Exécutif central panrusse Mikhaïl Kalinine et le Commissaire de la flotte baltique Nikolaï Kouzmine arrivent à Kronstadt. Le président du Comité exécutif du Soviet de Cronstadt, le communiste Vassilieff, convoque officiellement une réunion publique, place de l'Ancre, à laquelle assistent les représentants officiels en présence de , soldats de l'Armée rouge et ouvriers, dont un nombre considérable de membres du parti communiste.
Les délégués envoyés à Pétrograd font leurs rapports. La résolution adoptée la veille sur le Petropavlovsk est présentée à l'assemblée. Lors du débat qui suit, Kalinine et Kouzmine attaquent la résolution, les grévistes de Pétrograd et les marins de Kronstadt. La résolution est mise aux voix et adoptée presque à l'unanimité, Kalinine, Kouzmine, Vasiliev et quelques autres votant contrePaul Avrich, La Tragédie de Cronstadt : 1921, Éditions de Seuil, 1975, . Edward Acton, Tom Stableford, The Soviet Union: a documentary history, University of Exeter Press, 2005, page 146 ..
Le compte rendu de cette réunion est publié dans les Izvestia de Cronstadt, le , et explique la façon dont y est constitué le Comité révolutionnaire provisoireMinistère de la guerre (1791-1936), Bulletin périodique de la presse russe, , Paris, 29 avril 1921, lire en ligne sur gallica.bnf..
Le est convoquée une réunion de délégués des vaisseaux, des unités militaires, des ateliers et des unions professionnelles, à raison de deux par organisation (soit 303 délégués au total). La majorité des délégués n'appartient à aucun parti politique, un tiers est communiste.
Présidée par Stepan Petritchenko, l'assemblée élit, au scrutin public, un bureau de cinq membres. La parole est donnée au représentant communiste, le commissaire Kouzmine, lourd de menace : . L'assemblée décide de la mise aux arrêts des deux commissaires (Kouzmine et Vassilieff), mais refuse l'arrestation des délégués communistes présents (peut-être un tiers) en raison de leur comportement loyal pendant la confrontation.
Ainsi, le , sans qu'un seul coup de feu ne soit tiré, le pouvoir bascule à Kronstadt : Ida Mett, La Commune de Kronstadt, crépuscule sanglant des soviets, éditions Spartacus, 1977, troisième partie ..
Le , en présence de 202 délégués et sur proposition de Petritchenko, le Comité révolutionnaire provisoire (CRP) est élargi à quinze membres par une élection à une écrasante majorité parmi les vingt candidats proposés aux votes, chargé de procéder à de nouvelles élections au Soviet et d'organiser la défense.
Pourquoi nous combattons vignette|droite|Marins de Kronstadt.