Cet article, Heidegger avant Être et Temps, constitue un développement particulier du parcours professionnel et de la pensée de Martin Heidegger. Il s'agit d'un développement qui aurait dû prendre place dans l'article général consacré à ce philosophe.

L'œuvre qui précède le grand œuvre de Martin Heidegger, c'est-à-dire Être et Temps (1927), le long d'un cursus biographique agité et qui porte sur la dizaine d'années qui ont précédé la date charnière de 1927, période oubliée jusqu'ici, a fait l'objet de très récentes études et commence à être connue et appréciée en tant que telle (voir la toute récente bibliographie citée de jeunes chercheurs francophones). On y voit émerger une figure de Heidegger, originale, extraordinairement attentive aux développements philosophiques de son temps, existentialisme avec Søren Kierkegaard, phénoménologie husserlienne mais aussi philosophie de la vie (Lebensphilosophie), en dialogue avec des auteurs comme Wilhelm Dilthey, Franz Brentano et Henri Bergson mais également les écoles néo-kantienne Heinrich Rickert, Nicolai Hartmann, Hermann Cohen, Paul Natorp, Ernst Cassirer et d'autres encore comme Rudolf Bultmann, Karl Jaspers ou Max Scheler, ainsi qu'aux développements mathématiques et scientifiques de son temps. C'est autour de quelques thèmes majeurs comme la Phénoménologie de la Vie, la Logique et l'interprétation d'Aristote, le concept de Temps, la toute nouvelle Phénoménologie husserlienne, l'Interprétation de l'Histoire et de l'historicité, à l'occasion de fréquents débats et polémiques avec ses collègues, tenants de courants plus traditionnels (néo-kantisme, psychologisme, historicisme), que s'est forgée la forte originalité intellectuelle du jeune professeur. Autant dire constate Servanne Jollivet, que la pensée de Heidegger s'est élaborée dans une confrontation et un constant dialogue avec ses contemporains et prédécesseurs.

Le travail de recherche et d'enseignement du jeune Heidegger s'articule autour des quelques thèmes majeurs dont les débats faisaient rage, à l'époque, dans son milieu universitaire. Compte tenu de la nouveauté et de la richesse de ces travaux récemment dévoilés par la publication intégrale de ses œuvres, il n'est plus possible, note Marlène Zarader, de considérer cette période comme simplement préparatoire à son livre maître, à savoir Être et TempsÀ ce jour, les principales études francophones sur cette période sont la longue Introduction du livre de Jean Greisch intitulée De l'herméneutique de la facticité à l'ontologie fondamentale (1919-1928), dans « Ontologie et temporalité. Esquisse systématique d'une interprétation intégrale de Sein und Zeit » ainsi que le collectif dirigé par Jean-François Courtine « Heidegger 1919-1929 : De l'herméneutique de la facticité à la métaphysique du Dasein » et l'ouvrage collectif dirigé par S.-J. Arrien et S. Camilleri « Le jeune Heidegger 1909-1926 » ..

Le parcours professionnel 1913-1927 Résumé des principales étapes : Inscrit en 1909 à la Faculté de Théologie de Fribourg. Au séminaire de Fribourg, Heidegger suit aussi le cursus de la faculté de philosophie où il est remarqué par le , un des personnages véhéments du , encouragé par la récente encyclique Pascendi. Braig incite Heidegger à publier des articles anti-modernistes. Heidegger quitte Fribourg puis soutient, en 1913, sa thèse de philosophie sur la théorie du jugement chez Rudolf Hermann Lotze, l'une des figures de la philosophie allemande du . Martin Heidegger prend ensuite ses distances avec un catholicisme par trop intransigeant et d’un antimodernisme auquel il n’adhère pas. 1913 thèse de Doctorat : La doctrine du jugement dans le psychologisme.Une contribution de critique positive à la logique. , Privatdozent à l'Université de Fribourg. Conférence d'habilitation s'intitulait : le Concept de temps dans la science historique été 1915, thèse d'habilitation La doctrine des catégories et de la signification chez Duns Scot, dédiée à Heinrich Rickert Automne 1916, Heidegger devient l'assistant d'Edmund Husserl (1859-1938), à Fribourg, ce qui lui a permis d’acquérir complètement la discipline mentale et le vocabulaire de la phénoménologie. .. 1919, après interruption pour cause de guerre, Heidegger reprend ses cours à Fribourg où sa réputation professorale commence à se répandre dans toute l'Allemagne. Une des raisons de ce succès professoral tenait, selon les témoins, à sa manière vivante d'aborder les grandes œuvres philosophiques. « Avec Heidegger c'était toute la philosophie qui renaissait à elle-même » signale . 1921 cours sur le livre X des Confessions de Saint Augustin qui manifeste l'intérêt de Heidegger pour la problématique du vécu dans le contexte d'un débat avec Natorp sur l'« a-priori » et Wilhelm Dilthey sur le vécu. 1921 Phénoménologie de la vie religieuse. Fin 1922, Heidegger prépare le Natorp-Beritch, ou "Rapport Natorp" considéré comme perdu, retrouvé et publié sous le titre Interprétations phénoménologiques d'Aristote, en vue de sa candidature à Marbourg . , Sur recommandation chaleureuse d'Edmund Husserl, nommé professeur extraordinaire à Marbourg qui est alors le principal centre européen du néo-kantisme (Hermann Cohen, Paul Natorp) Conférence Le problème du péché chez Luther à l'occasion du séminaire de Rudolf Bultmann ; , conférence sur le Concept de Temps , suivent dix Conférences, prononcées à CasselVoir Martin Heidegger, Les Conférences de Cassel 1925, édition bilingue, traduite et annotée par Jean-Claude Gens, Vrin, Textes et Commentaires, 2003. et consacrées à Wilhelm Dilthey et à la question de l'historicité Été 1925, cours sur Prolégomènes à l'histoire du concept du temps. 1926 fin de la rédaction de Sein und Zeit , Être et Temps dédié à Edmund Husserl, livre au retentissement considérable, qui inaugure la renommée internationale de Martin Heidegger mais dont beaucoup méconnurent l'orientation ontologique pour n'y voir qu'une perspective anthropologique ou existentielle classique, manquant ainsi sa signification profonde. Le , Heidegger reçoit après un premier refus de Berlin sa nomination comme professeur ordinaire à Marbourg et il sera ensuite nommé très vite à Fribourg le sur la chaire de Edmund Husserl

En résumé Jean Greisch a tenté de rassembler en trois périodes ce parcours, chaque période privilégiant une problématique particulière : /1910-1918 : le temps de formation et des premiers enseignements, le premier contact avec Aristote avec le livre de Brentano et surtout la prévalence des cours de théologie et de dogmatique à la faculté de théologie de Fribourg, qui lui donne l'occasion de rompre des lances contre le « subjectivisme » et le « modernisme » En 1919 Heidegger rompt pour des raisons philosophiques avec le catholicisme mais non avec le christianisme /1919-1923 : l'enseignement à Fribourg, la découverte de la vie factuelle et le début de l'herméneutique /1923-1928 : l'enseignement à Marbourg dominé par la rédaction de Être et Temps Les deux dernières périodes correspondant selon Jean Greisch à la décennie phénoménologique de Heidegger.

Servanne Jollivet nous offre un découpage sensiblement différent : /1919-1921 : la refondation de la philosophie comme « science originaire » . /1921-1923 : l'herméneutique de la facticité et la question du « sens de l'être ». /1924-1927 : de l'historicité assumée à la refondation de l'ontologie.

Le milieu intellectuel Pour qui s'interesse aux œuvres, travaux et Conférences de jeunesse de Martin Heidegger, le défi consiste essentiellement à les c'est-à-dire à les inscrire dans les discussions intellectuelles de son temps et non à les lire à la lumière de travaux ultérieurs. C'est tout récemment que l'intérêt pour ce premier Heidegger, détaché d'une perspective généalogique sur Être et Temps, s'est manifesté. Le premier ouvrage de langue française consacré au jeune Heidegger, dans cette perspective, date de 1996, issu d'un colloque organisé par Jean-François Marquet et Jean-François Courtine en Paris Sorbonne.

Au début du , des débats très vifs opposent les tenants du néo-kantisme (Heinrich Rickert) , les sociologues (Georg Simmel), les philosophes de la vie (Wilhelm Dilthey, Karl Jaspers) et les historiens (Oswald Spengler) sur la question de l'objectivité des sciences historiques. Heidegger renvoie tout le monde dos à dosÀ ce propos Hans-Georg Gadamer dans les chemins de Heidegger page 132- qualifie de véritablement dramatique son arrivée à Marbourg en trouvant superficielles ces différences qui toutes présupposent une réalité objective originaire restée inquestionnée quant à ses fondements, (succession de génération, de cultures, cycles, sens du progrès), réalité suffisamment stable et déterminée pour faire l'objet d'une science, alors que pour Heidegger la question philosophique principielle qui reste en suspens est celle justement du fondement.

Les grandes questions abordées Résumons ici, les différents thèmes, faisant l'objet des préoccupations du jeune Professeur d'abord à Fribourg puis dans le milieu professoral très particulier de Marbourg, préoccupations et recherches qui vont s'éclairer les unes les autres.

Fondement de la logique

Cette déclaration abrupte de Heidegger dans Être et Temps, ne peut être ainsi avancée que parce que, la question Was ist die Logik est abordée très tôt dans les œuvres de jeunesse notamment dès 1912 dans un article consacré au Recherches récentes sur la Logique puis dans une Dissertation sur La doctrine du jugement dans le psychologisme. Les premiers essais de Heidegger de 1912 à 1915 le portaient en effet à soutenir la nécessité d'une philosophie logique, comme science rigoureuse, dans la lignée des Recherches logiques de Husserl et de l'enseignement de son professeur néo-kantien Heinrich RickertIna Schmidt, La vie comme défi phénoménologique dans . Dans les deux textes cités, Heidegger reconnaît l'importance des Recherches logiques de Husserl qu'il affirmera méditer encore jusqu'en 1963.

Cependant le jeune Heidegger en recherchant un fondement rigoureux à la Logique qui n'appartienne pas à la logique formelle et qui ne soit pas une simple réflexion sur le langage, s'écarte très vite de la voie traditionnelle alors qu'à l'aide de la nouvelle science phénoménologique il entreprend de construire une « logique philosophique » et de l'ontologiser.

Réinterprétation d'Aristote

Pour Hans-Georg Gadamer, seuls ceux qui étaient présents à Marbourg dans les salles de cours ont pu mesurer le poids de la présence réelle d'Aristote dans la pensée du jeune professeur, mais d'un Aristote libéré de toutes les interprétations scolastiques déformantes accumulées.

Dans le cadre de ses travaux sur le fondement philosophique de la logique, Heidegger découvre que même chez Aristote, la theoria n'est pas une activité éthérée, détachée de la vie, de nature intemporelle, mais au contraire le fait d'un , historique, engagé dans une existence déterminée. Son intuition, lui dit que ce ne sont ni les Grecs, ni Aristote, qui furent à l'origine de cette coupure fondamentale entre théorie et pratique, mais leurs interprètes Scolastiques qui l'exagérèrent en portant une attention exclusive à sa métaphysique au détriment des autres œuvres comme l'Éthique à Nicomaque, et De anima. Pour Heidegger, il s'agira, de mettre en évidence l'enracinement de la theoria et de la praxis dans le nouveau concept de « Souci », que lui avait fait découvrir, par ailleurs sa fréquentation du Livre X des confessions de Saint Augustin et ses travaux sur la vie des premiers chrétiens (voir Phénoménologie de la vie religieuse), dont il va s'acharner à trouver les linéament dans l'œuvre même du Stagirite en s'appuyant sur le concept de « prudence », la Phronesis ; «Souci » qui va devenir progressivement l'essence même de l' « être » de l'homme dans Être et Temps