La Maison d'Âpre-Vent, Bleak House en anglais, neuvième roman publié par Charles Dickens – d'abord en vingt feuilletons entre mars 1852 et septembre 1853, puis en un unique volume la même année –, est l'une de ses premières grandes œuvres panoramiquesDoreen Roberts, introduction à Bleak House, Ware, Wordsworth Classics, 1993, .. Il y décrit l'Angleterre comme une , c'est-à-dire une , que ravage un système judiciaire irresponsable et vénal. incarné par le chancelier (), engoncé dans la gloire embrumée de la Chancellerie (). L'histoire s'enracine en effet dans une succession contestée devant le tribunal, l'affaire (), qui affecte de près ou de loin tous les personnages et concerne un testament obscur ainsi que de grosses sommes d'argent.

Les attaques dirigées contre l'appareil judiciaire s'appuient sur l'expérience que Dickens en avait acquise en tant que clerc dans un cabinet d'avocats. Sa mise en scène sans complaisance des lenteurs, du caractère byzantin de la loi et de la cour de justice reflète l'exaspération montante de son époque vis-à-vis du système ; il a parfois été jugé que le roman avait préparé les esprits aux réformes des années 1870. Mais Dickens écrit à un moment où le système est déjà en train de changer : si les cités dans le premier chapitre ont été respectivement supprimés en 1842 et en 1852, la question d'une réforme encore plus radicale est à l'ordre du jour. Ce contexte pose le problème de la période dans laquelle La Maison d'Âpre-Vent est supposé se dérouler ; à s'en tenir aux seuls faits historiques, l'action se situerait avant 1842, ce dont un certain nombre de lecteurs auraient eu conscience, mais cette datation bute sur d'autres aspects du roman, si bien que le débat reste ouvert.

Le stratagème de la double narration – un récit à la troisième personne, rendant compte des démêlés de la loi et du beau monde, et un récit à la première personne, incarnée par Esther Summerson – permet à Dickens de lier, tout en les opposant, l'expérience domestique aux grands problèmes publics.

La Maison d'Âpre-Vent fait en effet écho à de nombreux événements marquants non seulement de la vie de Dickens, mais aussi de l'actualité, reflétant ainsi bon nombre de ses préoccupations personnelles, politiques et sociales et, comme tous ses romans, présentant une véritable anatomie de la société, dont la plupart des caractéristiques s'identifient facilement pour les lecteurs de l'époque. Cette vision, cependant, ne prétend pas à l'objectivité, mais donne la préséance aux opinions, préférences et partis pris de l'auteur, parmi lesquels domine la conviction que le salut dépend de ce qu'il appelle les valeurs du cœur chez chaque individu..

L'actualité de La Maison d'Âpre-Vent Dickens est resté, sa carrière durant, un journaliste rompu à l'observation des abus de la société et des mœurs de son temps, ce qui a permis au romancier qu'il est vite devenu de projeter peu à peu ses vues au fil de ses œuvres. En cela, il avait suivi, jusqu'à ce nouveau roman, la droite ligne de ses maîtres du , en particulier Smollett et Fielding, mais avec La Maison d'Âpre-Vent, le tableau change : ce n'est plus un seul aspect qui se voit privilégié, mais une vue générale qui est proposée, intégrant la diversité de tous les détails précédemment explorés..

(Thomas Carlyle) thumb|upright=0.6|Thomas Carlyle. De plus, les abus dénoncés par Carlyle en 1839, dans ce qu'il a appelé dans Chartism. ., analyse poursuivie avec de nombreux pamphletsG. B. Tennyson, A Carlyle Reader, Cambridge, Cambridge University Press, 1984, ., se trouvent au cœur des préoccupations intellectuelles du moment : devant la misère et la souffrance du peuple, remarque-t-il, deux attitudes sont officiellement pratiquées : et . Ce diagnostic, totalement avalisé par Dickens, se retrouve dans La Maison d'Âpre-Vent, où individus et groupes correspondent aux catégories ainsi délimitées : la foule sans voix des miséreux que représentent Jo, la famille du maçon et les résidents des taudis de « », les défaitistes qu'incarnent Sir Leicester Dedlock et ses hôtes de Chesney World, les philanthropes que sont Mrs Jellyby et Mrs Pardiggle et enfin les dissidents qu'incarne Mr Chadband..

L'an 1851, en outre, suit le en Angleterre, considérée par beaucoup comme une de la part, surtout, des puseyistes, ces disciples d'Edward Bouverie Pusey (1800-1882) qui, élu de Oriel College à Oxford, rejoint le mouvement d'Oxford de Newman et John Keeble. Les puseyistes tiennent une grande place dans La Maison d'Âpre-Vent, surtout avec Mrs Pardiggle qui a prénommé ses enfants d'après les saints de l'église primitive et oblige sa famille à la suivre chaque matin, quand sonne , à l'office de matines.

Les institutions thumb|left|La Cour de la Chancellerie sous le règne de George .|alt=Un grand nombre de personnes en perruques et robes noires sont réunies dans une vaste pièce. Une grande fresque royale orne le mur du fond, devant lequel sont assis quatre juges. Devant eux, une trentaine de greffiers sont assis autour d'une table, sur laquelle reposent un sceptre et un coussin. La scandaleuse Cour de la Chancellerie La dénonciation de la Chancellerie, elle aussi, vient de loin. Dickens en a lui-même souffert à l'occasion du procès intenté par lui contre le plagiat dont il a été victime à propos de son Conte de Noël... Le et le , il publie deux pamphlets dans Household Words, intitulés « Les Martyrs de la Chancellerie ».., dans lesquels il dénonce les emprisonnements de longue durée de prétendus coupables, en réalité des victimes des incohérences du système.

John Forster lui-même enfonce le clou en publiant, d'après un document intitulé , le résumé d'un extrait des « Débats du Parlement au », datant de 1839 et rendant compte, puisque rien n'a pratiquement changé, de la situation. : Une année plus tard, l'institution se trouve aussi mise à mal par le Times qui en fustige l'inertie, les lenteurs, les décisions – quand elles viennent enfin – le plus souvent erratiques, la corruption des juges.. Le cas de Gridley, évoqué dans le roman et mentionné dans la préface, n'est que l'amalgame de deux affaires ayant fait grand bruit en Angleterre, l'une concernant la famille Thomas Cook dans le StaffordshireCharles Dickens, Bleak House and the Staffordshire Moorlands Connection, .Thomas Cook, de Onecote à Lane End Farm, avait légué à son fils cadet Joseph, à toucher après le décès de Mary, sa propre épouse, lequel se produit en 1836. Joseph porta l'affaire en justice pour réclamer son argent, et quatre années plus tard, le dossier restait au point mort et les dépens s'élevaient déjà à .., l'autre étant appelée « le célèbre cas Jenning », relatif à l'héritage d'un vieux banquier immensément riche d'ActonWilliam Jennens, ou Jennings (1701-1798), connu comme « William l'avare » ou « William le riche » ou encore « Le riche d'Acton », était un financier reclus entre les murs de sa résidence d'Acton dans le Suffolk. Décrit comme le roturier le plus riche d'Angleterre, il était resté célibataire et était mort intestat à , laissant une fortune estimée à de livres, soit environ de livres sterling de 2013. La succession ayant été portée devant le tribunal de la Chancellerie, le procès avait traîné pendant plus d'un siècle, et lors du verdict, le trésor tout entier avait été absorbé par les frais de procédure dus aux avocats.... Et le , le Times se remet en campagne pour relater un cas ressemblant beaucoup à ceux de Miss Flite et de Richard Carstone. En fait, lorsque Dickens a commencé son roman en , la loi réformant l'institution n'avait qu'un mois et le public restait sur sa faim. Il ne fait donc que reprendre les accusations généralement admises et plus particulièrement portées par la presse.

Il n'en reste pas moins qu'il craint sans doute d'être allé trop loin, l'un des plus virulents passages étant resté inédit, supprimé par ses soins sur les épreuves : Esther y raconte comment elle a mis Richard en garde, le priant ardemment Victoria and Albert Museum, « The Corrected Proofs of Bleak House », chapitre XXIII.. C'est vraisemblablement Forster qui a conseillé cette suppression., car il pensait que ..

Les choses, en effet, avaient évolué : d'après Sir William Holdsworth, historien des juridictions anglaises, les critiques de Dickens sont valables pour la période à laquelle se situe le récit du roman, qu'il place vers 1827, mais ne le sont plus guère en 1850, les abus les plus criants ayant progressivement disparu sans pour autant que l'hostilité populaire qu'ils avaient créée ait, elle, cédé d'un pouceSir William Holdsworth, Charles Dickens as a Legal Historian, L. 157, 1928, ..

L'inertie des gouvernants De toute façon, Dickens n'a aucune confiance dans le Parlement pour réformer quoi que ce soit, ce qu'il montre à sa façon ironique dans sa description, au chapitre 12, de la soirée tenue à « Chesney Wold », où paradent les clones de Boodle et de Buffy, tous ...

thumb|upright=1.2|Les maisons du Parlement à Westminster. Cette attaque contre le gouvernement fait elle aussi écho à une actualité extrêmement présente aussi bien à Westminster que dans la presse. En février, Lord Russell est mis en minorité et le pays se trouve sans gouvernement pendant quinze jours, son remplaçant lui aussi vite en difficulté. Le Times se déchaîne contre cette incurie, dénonce le népotisme sévissant en haut lieu au sein des deux ou trois familles qui comptent en politiqueThe Times, 5 mars 1851... La Maison d'Âpre-Vent reprend cette critique au chapitre 12, lorsque le narrateur évoque « Boodle et sa suite » à défaut de « Buffy et sa suite », .. Plus tard au chapitre 40, publié en , Sir Leicester commente la campagne électorale en termes ne pouvant qu'évoquer pour les lecteurs le souvenir de celle de . :

Les personnages De même que les institutions, les personnages ne sont pas moins de leur temps que l'action qu'ils engendrent. Les femmes philanthropes thumb|upright=0.8|Edward Bouverie Pusey. À part Mrs Pardiggle, représentant le puseyisme, et sa comparse Mrs Jellyby, bien des femmes de ce roman, autant de correspondantes de Mr Jarndyce, sont , « Les Femmes d'Angleterre »., « Les Filles de Grande-Bretagne », « La Gent féminine d'Amérique », toutes brûlant de ce que Dickens appelle . L'une d'elles, Miss Wisk, fait une brève apparition au mariage de Caddy, unique dans le roman, dans le seul but .. Chaque lecteur comprend bien que le message de Dickens est que « charité bien ordonnée commence par soi-même », mais il sait aussi qu'il dépeint en ces zélotes des personnages d'actualité s'agitant, la plupart du temps en vain, sur la scène publique..

thumb|upright=0.8|left|Mrs Caroline Chishom.