vignette|École artistique de Vitebsk. État actuel 2025 L’École artistique de Vitebsk fut la première école artistique de Biélorussie. Ouverte à Vitebsk en 1897 dans l'atelier du peintre Iouri Pen, elle a vu passer à sa direction : Iouri Pen, Marc Chagall, Kasimir Malevitch et, comme élève ou professeur dans ses murs : notamment Lissitzky (appelé aussi El Lissitzky), Zadkine ; comme groupe d'artistes : les UNOVIS ; comme mouvement : le suprématisme de Malevitch. Ceci sur une période s'étendant sur 26 ans, de 1897 à 1923. Cette école a apporté une contribution significative à la fois à l'avant-garde russe, à l'art juif et à l'art mondial.

Histoire de Vitebsk

À la fin du et au début du , la ville de Vitebsk était une ville pittoresque, nichée dans une courbe de la Dvina occidentale au nord de l'actuelle Biélorussie, mais à l'époque dans les frontières de l'Empire russe. Ce n'est qu'en 1924 qu'elle fut rattachée à la République socialiste soviétique de Biélorussie. Toutefois, la culture et la langue biélorusse y étaient bien présentes avant la mise en concordance des frontières avec la réalité culturelle. En 1924, un décret proclame l'égalité entre le russe, le biélorussien, le yiddish et le polonaisVirginie Symaniec et Alexandra Goujon : Parlons biélorussien, L'Harmattan.1997. ..

Le peintre russe Ilia Répine s'était fait construire dans les environs de Vitebsk, à Zdravnevo, un domaine, le long du fleuve, agrémenté d'une spacieuse villa, où il recevait ses amis, notamment ceux du groupe des Ambulants. C'était dans les années 1892 à 1900. Le peintre Répine comparait la ville de Vitebsk à Tolède par son charme, auquel s'ajoutait le multiculturalisme ambiant qu'il appréciait beaucoup. Il l'écrivait à son ami Léon Tolstoï qui ne comprenait pas son choix de villégiature dans cette ville de provinceClaire Le Foll. L'École artistique de Vitebsk. L'Harmattan. 2002. .

À la fin du , la population juive de la ville de Vitebsk constituait 52,4 % de la population totale de la ville (soit sur un total de habitants)Claire Le Foll. L'école artistique de Vitebsk .L'Harmattan. 2002. , et les différentes populations (russes, biélorusses, baltes, juives, polonaises) coexistaient, en général, pacifiquementClaire Le Foll. L'École artistique de Vitebsk. L'Harmattan. 2002. . La ville avait pour tradition d'accueillir les Juifs chassés de Moscou ou de Vilnius. Elle restait toutefois une ville de la zone de résidence juive. Pour sortir de la zone, les Juifs devaient détenir un passeport et remplir les conditions pour l'obtenir. Par ailleurs, la guerre avec l'Allemagne entre 1914 et 1918 entraîna des pogroms dans la zone du front, les Juifs se voyant parfois accusés des défaites par les soldats russes. Il fallut attendre la révolution russe d'Octobre 1917 pour que soient abrogées les discriminations nationales et religieusesClaire Le Foll. L'École artistique de Vitebsk. L'Harmattan. 2002. . Dans l'Empire russe, à la suite des différents partages de la Pologne au , le gouvernement tsariste russe, face à l'afflux de réfugiés juifs jugé trop important, avait voulu résoudre le problème à sa façon, en assignant les Juifs à une "zone de résidence" délimitée (correspondant aux frontières maximales de l'ancienne République des Deux Nations, Pologne-Lituanie). C'est la révolution russe d'Octobre 1917 qui va permettre aux Juifs de circuler librement dans tout l'ex-Empire russe.

Au point de vue religieux, les Juifs étaient de tradition hassidique traditionaliste. La vie juive s'organisait autour de la religion et des structures traditionnelles. Les lois anti-juives tsaristes les détournaient de l'idée d'assimilationClaire Le Foll. L'école artistique de Vitebsk .L'Harmattan. 2002. . Au point de vue linguistique, ils utilisaient le plus souvent le yiddish. Dans la rue, les gens parlaient les langues russe et biélorusse et encore le polonais et le yiddish. Cette utilisation du yiddish présentait l'avantage de souder la communauté juive. Par contre, elle posait des problèmes aux enfants qui voulaient réussir leurs examens d'entrée à Saint-Pétersbourg, ce qui devait se faire en russe. Par ailleurs, comme cette langue yiddish avait beaucoup de liens avec l'allemand, elle suscitait parfois la méfiance des RussesClaire Le Foll. L'école artistique de Vitebsk. L'Harmattan. 2002. . Cette langue était aussi considérée comme un « jargon » qui dénotait une appartenance sociale considérée par les autres, comme de condition « inférieure ».

L'école de Iouri Pen vignette|gauche|Rue à Vitebsk, par I. Pen vignette| 1914. Chagall par I.Pen Iouri Pen est souvent tenu à l'écart et négligé dans l'historique des mouvements liés à l'école de Vitebsk, du fait de son académisme et surtout du fait de la forte personnalité des artistes qui l'ont suivi. Pourtant, dans l'œuvre de Chagall se retrouve jusqu'à la fin de sa longue vie, la mémoire, sinon de son maître, du moins des sujets d'études qu'ils avaient abordés : le Shtetl, les vieux artisans juifs, Vitebsk et ses faubourgs, les animaux des petites fermes.

La ville de Vitebsk présentait beaucoup d'avantages pour Iouri Pen : elle offrait une vie culturelle riche et son intelligentsia était composée essentiellement de Juifs. Par ailleurs, Ilia Répine, peintre déjà réputé, avait fait construire, près de Vitebsk, le long de la Dvina, une villa de campagne où il recevait des amis artistes dans : le domaine de Zdravnevo. Répine appréciait également la présence des Juifs à Vitebsk, leur vie culturelle. Ils lui permettaient de se plonger dans une atmosphère qu'il disait « biblique » et d'augmenter sa crédibilité historique dans ses toiles sur la vie du Christ. Répine ne créa pas d'école, il contribua seulement à la vie culturelle et fut un attrait supplémentaire de Iouri Pen vers cette ville.

Désireux de se créer une situation stable, dans cet endroit propice, Iouri Pen se décida à y créer une école. Il venait de Lituanie, mais avait étudié à l'Académie des Arts de Saint-Pétersbourg dans les années 1880, où il avait rencontré Valentin Serov, Mikhaïl Vroubel et d'autres artistes attirés par les arts plastiques. À partir de 1897, grâce à des amis, Iouri Pen reçut un appartement de deux pièces au centre de Vitebsk, dans lequel il créa un atelier et son école. C'était le premier peintre originaire de Biélorussie à s'installer au pays et à y créer la seule école d'art juifClaire Le Foll. L'École artistique de Vitebsk. L'Harmattan. 2002. . Le nombre d'élèves était peu élevé : entre dix et vingt-cinq. Ils fréquentaient l'école entre un et six mois. L'élément essentiel pour accepter l'élève était la motivationClaire Le Foll. L'École artistique de Vitebsk. L'Harmattan. 2002. . Quand ils étaient de familles pauvres, ils ne payaient pas. Iouri Pen organisait aussi des expositions à Vitebsk et même à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Les témoignages de Chagall lui-même sont éloquents quant à la capacité de Iouri Pen à devenir un maître appréciéChagall : Ma Vie. Éditions Stock 2003.. Les critiques ont souvent reproché à Iouri Pen son « académisme banal » ou pédant, sans création véritable. Mais Pen se considérait comme un « artiste juif » avant tout. Il aimait la peinture de genre avec comme sujet la vie des juifs à Vitebsk, celle des métiers, des pauvres gens. Par ailleurs, il fut influencé par la peinture européenne (en particulier Rembrandt), dont il s'est inspiré pour peindre avec beaucoup de détails des visages en clair-obscur. Pour certains de ses élèves, son atelier n'a été que la première étape de longues carrières et Iouri Pen, en bon pédagogue, n'a pas essayé d'étouffer par son académisme leur désir de créer et de trouver leur propre style. (El) Lissitzky, Zadkine, Ilia Tchachnik, Abram Brazer sont avec Chagall ses élèves les plus réputés. Iouri Pen a jeté les bases d'une esthétique commune à ceux qui l'ont fréquenté : la représentation de la vie quotidienne de Vitebsk, des faubourgs de la ville, de la vie du shtetl. À partir de là, chacun a élaboré sa propre esthétique, souvent bien loin du réalisme. Chagall, prenant le contre-pied de son maître, a donné à cette école populaire une autre dimensionClaire Le Foll. L'École artistique de Vitebsk. L'Harmattan. 2002. . Pourtant Chagall a conservé les thèmes qu'il avait appris à aimer à Vitebsk jusqu'à la fin de sa longue carrière (1887-1985). Les images de son enfance à Vitebsk se sont soudées à son être et lui ont permis de préserver merveilleusement en lui le don de l'enfanceRené Huyghe: L'art et l'âme. Flammarion.1980..

Entre cette première partie de la vie de cette école et la seconde, il y eut la Révolution d'Octobre 1917. La première école était organisée par un artiste, la seconde va être organisée par des autorités académiques avec plusieurs professeurs et un directeur payés par les pouvoirs publics.

La période de Marc Chagall vignette|gauche|Chagall :Чырвоная аголеная (1908)/nu vignette|droite|Professeurs de l'école populaire des beaux arts. Vitebsk, 26 juillet 1919. Assis de gauche à droite : El Lissitzky, Vera Ermolaeva, Marc Chagall, David Yakerson, Iouri Pen, Nina Kogan, Alexandre Romm. Debout : un élève de l'école