vignette|Affiche publicitaire pour Les Mystères de la Franc-maçonnerie, l'un des ouvrages antimaçonniques de Léo Taxil (1896). L'affaire Léo Taxil (parfois nommée mystification de Léo Taxil ou canular de Taxil) est une imposture antimaçonnique française qui débuta en 1885 et se poursuivit jusqu'en 1897. Son auteur, Marie Joseph Gabriel Antoine Jogand-Pagès alias Léo Taxil, conçut une mystification qui visait à discréditer la franc-maçonnerie et à duper l'Église catholique.

Léo Taxil était un journaliste et écrivain connu pour son anticléricalisme violent, qui se fit connaître par des publications qui suscitèrent de nombreux scandales. Il fut affilié à la franc-maçonnerie, mais après en avoir été exclu, il garda un fort ressentiment contre cette fraternité. Il fit une volte-face spectaculaire en 1885, quand il abjura tous ses écrits et annonça sa conversion au catholicisme.

Rejoignant l’Église, Léo Taxil se fit un adversaire résolu de la franc-maçonnerie, dont les représentants étaient influents dans les gouvernements de la Troisième République. Dans une optique principalement politique, il commença sa mystification par des ouvrages complotistes antimaçonniques prétendant dévoiler des secrets de la fraternité, souvent déjà publiés, et parfois inventés.

En raison de son expérience d’écrivain anticlérical, Taxil savait suivre les tendances du moment pour en faire des succès d’édition, il exploita donc la curiosité du public pour l’occultisme et le satanisme. Le satanisme devint au fil des années le thème central de la mystification : il formula d’abord des accusations vagues contre les maçons des hauts grades, avant d’élaborer progressivement le Palladium, une organisation dirigeant secrètement la franc-maçonnerie dans le monde entier. Le Palladium était conçu comme une véritable religion du diable, construite en miroir inversé du christianisme : il avait son clergé, ses sanctuaires, ses doctrines, ses rituels, ses miracles, son livre sacré et son messie — l’Antichrist — devant accomplir des prophéties eschatologiques. Faisant une place croissante au surnaturel, les récits décrivaient de manière récurrente l’apparition de démons, leur reproduction avec des humains et autres prodiges attribués au diable. Toutes ces révélations blasphématoires avaient un public catholique convaincu de la sincérité de Léo Taxil.

Pour faire passer auprès du public des thèses de moins en moins crédibles, Léo Taxil utilisa de multiples pseudonymes (Adolphe Ricoux, E. Viator) et fit relayer ses inventions par des auteurs complices ou dupés par lui (Domenico Margiotta, Leo Meurin). Parmi ces auteurs, réels ou fictifs, figuraient plusieurs anciens maçons « convertis » au catholicisme, dont la conversion était soigneusement mise en scène auprès du public catholique.

Cette littérature volumineuse — environ 10 000 pages imprimées dans des livres et revues — s’est inspirée d’une multitude d’ouvrages antérieurs dans les domaines de la démonologie (Joseph Bizouard, Alexis Berbiguier), de l’occultisme (Éliphas Lévi) et l’antimaçonnisme (Paul Rosen, Louis-Gaston de Ségur, Jacques-François Lefranc).. Elle opérait un syncrétisme entre des thèses très diverses et souvent contradictoires : ainsi Taxil attribua tour à tour les origines de la franc-maçonnerie au protestantisme, au socinianisme, aux Templiers, aux gnostiques, aux Assassins ou aux alchimistes de la Rose-Croix.

Histoire Contexte L'antimaçonnisme est une tendance marquée dans les milieux catholiques depuis le . La franc-maçonnerie était attaquée par le Saint-Siège tout comme par des auteurs catholiques écrivant en leur propre nom, sur la base de griefs variés : suspicion d’hérésie, dénonciation de complots ou même l’adoration du Diable.

En 1738, Clément XII publia la bulle In eminenti apostolatus specula, qui considérait les francs-maçons comme suspects en raison des serments faits sur le secret de leurs activités maçonniques. La bulle interdisait aux catholiques de s’associer à la franc-maçonnerie ou même de lui apporter la moindre assistance, sous peine d’excommunication. Un édit des États pontificaux de l’année suivante prévoyait la condamnation à mort pour les mêmes motifs. La bulle Providas romanorum, émise par Benoît XIV en 1751 renouvelait la condamnation de la franc-maçonnerie au motif que celle-ci faisait s’associer des hommes de différentes religions..

Après la Révolution française, l’abbé Augustin Barruel développa l’idée du complot maçonnique dans ses Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme. Sous une optique essentiellement politique, il estimait que la Révolution était un complot fomenté par les francs-maçons, qu’il pensait être des ennemis acharnés de l’Église et de la monarchie.

Tout au long du , l’Église tira de nouvelles salves contre la franc-maçonnerie à cause de ses liens avec le carbonarisme, un mouvement initiatique et secret, qui militait pour l’unification de l'Italie, et était donc en conflit ouvert avec les États pontificaux. Léon XII, Pie V, Grégoire XVI et Pie IX ont condamné chacun à leur tour les sociétés secrètes, carbonarisme et franc-maçonnerie, comme foyers de subversion..

À la fin du , l’antimaçonnisme catholique assimile couramment franc-maçonnerie à Satan. Cette accusation de satanisme peut se comprendre de deux manières : étant déclarés ennemis de la religion par les catholiques, les francs-maçons serviraient les intérêts du Diable, ou bien les francs-maçons adoreraient réellement l’esprit du mal.

La première vision est appuyée par l’épître Scite profecto du , puis dans l’encyclique Humanum genus de Léon XIII (1884), laquelle divise le monde en deux camps : le premier « est le royaume de Dieu sur la terre », le second est appelé « royaume de Satan » et regroupe « les fauteurs du mal […] coalisés dans un immense effort, sous l’impulsion et avec l’aide d’une Société répandue en un grand nombre de lieux et fortement organisée, la Société des francs-maçons »..

Certains auteurs avant Taxil ont affirmé l’existence d'un culte satanique chez les francs-maçons. L’évêque Louis-Gaston de Ségur, dans Les francs-maçons, ce qu’ils sont, ce qu’ils font, ce qu’ils veulent (1867), mentionnait une « haute-maçonnerie » secrète, où l’on n’était admis qu’après avoir commis un meurtre pour la société secrète, et dont le rituel d’initiation comprenait la profanation d’hosties.. Emmanuel Chabauty, chanoine et essayiste antisémite, écrivait en 1880 que les francs-maçons se livraient aux pratiques magiques de la Kabbale et invoquaient les démons.

Les ouvrages de Paul Rosen ont pu servir d'inspiration à Léo Taxil. Cet ancien rabbin et franc-maçon se convertit au catholicisme, il prétendait révéler les secrets de la franc-maçonnerie. Rosen mêlait d'authentiques documents maçonniques à des rituels issus de divers courants ésotériques et à ses propres inventions. Selon lui, la franc-maçonnerie avait une direction mondiale à Berlin et l’initiation n’avait d’autre but que de mener les maçons à reconnaître Satan comme le vrai dieu..

Conversion de Taxil vignette|Affiche publicitaire pour Les Amours secrètes de Pie IX, roman de Léo Taxil publié par la Librairie-Anticléricale. vignette|La conversion de Léo Taxil caricaturée par Le Grelot.

Gabriel Jogand-Pagès est issu de la petite bourgeoisie catholique de Marseille, né en 1854 dans une famille de quincaillers profondément catholiques. À l’âge de quatorze ans, il s’éloigna de la religion et adhéra aux idées radicales d’Henri Rochefort, qui publiait le journal satirique clandestin La Lanterne. Rêvant de rejoindre Rochefort dans son exil à Bruxelles, il fugua avec son frère ainé, mais fut interpellé par la gendarmerie de Barrême. Son père décida le faire interner dans la colonie pénitentiaire de Mettray, où il ne passa que deux mois, mais « jura à la religion une haine éternelle », pensant que la décision de son père était due à ses amis catholiques.

Après son expulsion du lycée pour indiscipline le jeune Jogand-Pagès commença une carrière de journaliste et adopta le pseudonyme de Léo Taxil. Plus tard, il s’établit à Paris, il se fit remarquer pour ses pamphlets et romans anticléricaux ; ses détracteurs estimaient qu’il n’avait pas de talent littéraire particulier.., mais il s’imposait par son goût du scandale, ses récits sensationnels et volontiers mensongers ou pornographiques. Il attaquait la religion à travers ses ministres et à travers ses dogmes, dans une Bible amusante ou une Vie de Jésus qui insultaient les sentiments religieux des catholiques. Non seulement auteur, il dirigea un journal l’Anti-clérical, se fit éditeur avec sa Librairie Anti-cléricale, installée dans le quartier latin, et contribua à fonder la Ligue anticléricale, qui comptait environ 17 000 membres dans les années 1880. Il envoya un de ses romans, Le fils du jésuite au pape Léon XIII, ainsi dédicacé : « en formant les vœux les plus sincères pour la chute prochaine et définitive de la Papauté. Léo Taxil, baptisé malgré lui. » Cette provocation lui valut d’être excommunié par la Congrégation de l’Index en . Son roman le plus scandaleux, Les amours secrètes de Pie IX- le pape était décédé en 1878 -, fut publié sous le pseudonyme de Carlo Sebastiona Volpi, « ancien camérier secret du pape Mastaï », il s’en disait simplement éditeur, même s’il est considéré comme son auteur.. Ce roman, qui prétendait comme d’autres raconter les débauches de l’Église, en attribuant de nombreuses maîtresses au pape défunt, lui valut son plus important procès : Girolamo Mastaï, neveu du souverain pontife, l’attaqua en diffamation et obtint 60 000 francs de dommages-intérêts en .

Léo Taxil fut initié à la franc-maçonnerie dans la loge parisienne Le Temple des amis de l’honneur français, le . Il fut accusé de fraude littéraire dans sa loge, à cause de ses activités de rédacteur en chef du journal Le Midi Républicain de Montpellier. Il avait reproduit des lettres de soutien de Victor Hugo et Louis Blanc, que les intéressés démentaient avoir écrites. Taxil affirma avoir produit les lettres devant ses accusateurs, mais ils auraient voté son exclusion pour avoir outragé Victor Hugo et Louis Blanc, qu’il avait traités de « vénérable débris d’un glorieux passé ». L’exclusion fut confirmée par le Grand Orient de France, , alors que Taxil n’avait pas dépassé le grade d’apprenti.

La conversion de Léo Taxil serait due à Jeanne d'Arc, à laquelle il a consacré l’ouvrage Jeanne d'Arc, victime des prêtres, Étude historique avec Révélations et Documents, publiés en 51 livrets. Il avait choisi cette figure patriotique à la mode après la guerre franco-allemande de 1870 pour en faire une biographie sensationnaliste et anticléricale : il niait les visions de l’héroïne lorraine et accusait l’Église catholique de l’avoir éliminée par un procès d’inquisition et même de l'avoir violée. Le récit était accompagné d’une traduction des actes du procès, Taxil aurait pris conscience de sa mauvaise foi en comparant ses propres écrits à ceux-ci, mais il aurait coupé les passages contraires à ses vues anticléricales. Ce travail aurait inspiré des doutes à Taxil, qui se serait ensuite convaincu du rôle surnaturel de Jeanne d’Arc, avant de retourner à la foi catholique de son enfance. En , Taxil annonce à grand renfort de publicité sa « conversion » au catholicisme avant de fonder le journal La France chrétienne - Jeanne d'Arc..

Il semble que cette conversion a été motivée par des revers financiers. Léo Taxil publiait des livres anticléricaux via la Librairie Anti-cléricale, dont son épouse Marie Besson était gérante, mais cette entreprise fut déclarée en faillite le .. Ses attaques virulentes contre la religion lui avaient valu de nombreux procès intentés par des catholiques, avec des condamnations à des dommages et intérêts, qui ont porté préjudice à la Librairie Anti-cléricale..

Écrits antimaçonniques vignette|gauche|Dans Les Mystères de la Franc-maçonnerie (1886), Léo Taxil prétend que les francs-maçons adorent Baphomet.