Chen Lifu, ou Ch'en Li-fu (陳立夫, - ), est un bureaucrate et homme politique anti-communiste chinois de la république de Chine.
Chen est né à Wuxing (actuelle ville de Huzhou) au Zhejiang. En 1925, il rejoint officiellement le Kuomintang à San Francisco après avoir reçu son master en génie minier de l'université de Pittsburgh. Le , Tchang Kaï-chek l'embauche pour devenir son secrétaire confidentiel. Chen est promu en 1927 à la tête de la section d'investigation du département de l'Organisation du Kuomintang. En 1938, il est de nouveau promu et devient ministre de l'Éducation jusqu'en 1944.
Chen Lifu est le frère cadet de Chen Guofu. Ayant une grande influence sur le gouvernement du Kuomintang, ils fondent une faction politique appelée la clique du Club central, généralement classé à la droite ou à l'extrême-droite du mouvement nationaliste chinois. Après la défaite du KMT face aux communistes, il s'exile aux États-Unis.
Biographie
Un jeune ingénieur Chen Lifu voit le jour à Wuxing, dans une famille de riches marchands du Zhejiang. Son grand frère, de huit ans son ainé, Chen Guofu, fait de bonnes études et entre à l'académie militaire régionale. Tout aussi brillant, Chen Lifu étudie d'abord à Shanghai et cherche à devenir ingénieur. Cependant, les engagements militants de son oncle, Chen Qimei et de son grand frère impactent les finances de la famille. Engagé d'abord dans le Tongmenghui de Sun Yat-sen, puis encartés au Kuomintang (KMT), Chen Qimei devient une figure majeure du mouvement nationaliste chinois et participe à la révolution de 1911 qui met à bas le régime impérial des Qing. Chen Guofu, qui a rejoint son oncle en 1911 avant l'éclatement du conflit, participe aussi au renversement de l'Empire. La victoire des républicains amène cependant un militaire autoritaire au pouvoir, le général Yuan Shikai qui décide de réprimer le mouvement nationaliste. Il fait ainsi interdire le KMT et saisit les propriétés des familles des militants du parti. Ainsi, malgré les difficultés financières, Chen Lifu postule en ingénierie de minage à l'. Reçu cinquième au concours d'entrée en 1917, il obtient un soutien financier de sa famille pour poursuivre ses études et dessine des plans pour les riches propriétaires de sa ville natale pour joindre les deux bouts. Il part poursuivre son éducation aux États-Unis, à l'université de Pittsburgh où il reçoit un diplôme en métallurgie en 1924. Après huit mois dans les mines de charbon de Scranton (Pennsylvanie), il reçoit un télégramme de son frère l'enjoignant à revenir en Chine pour participer au nouveau mouvement nationaliste.vignette|Chen Lifu après avoir reçu son diplôme de l'université de Pittsburgh|gaucheEn 1925, la Chine est entrée dans l'ère des seigneurs de la guerre, provoquée par le décès soudain de Yuan Shikai. Regroupés autour de Sun Yat-sen, les nationalistes se sont reformés et regroupés dans le sud du pays, à Guangzhou, où une base révolutionnaire est établie en 1923. Chen Guofu, de son côté, a participé au financement du KMT depuis Shanghai, où il a ouvert une société de courtage avec Chiang Kai-shek, le frère de serment de Chen Qimei.
Chen Lifu finit par accepter de rejoindre Guangzhou à l'insistance de son frère et de son oncle de serment, qui est devenu directeur de l'Académie militaire de Huangpu. Chen est fait secrétaire confidentiel de Chiang. Très proche du chef des armées nationalistes, avec qui il partage le petit-déjeuner, Chen s'avère extrêmement important pour Chiang, du fait de ses capacités d'organisations mais aussi et surtout de ses capacités de codage et de décodage. Il est, en sus, partie prenante aux intrigues qui font suite à la mort de Sun Yat-sen et soutient Chiang dans sa lutte politique contre Wang Jingwei et l'aile gauche du parti. Il aurait ainsi notamment réussi à convaincre Chiang de ne pas suivre les ordres de Wang de partir en Union soviétique en février 1926, ce qui aurait donné à ce dernier toute latitude pour purger le général avec l'aide des conseillers envoyés par Moscou en Chine.
Toujours secrétaire, c'est en cette qualité qu'il participe à l'expédition vers le Nord que le KMT mène contre les seigneurs de la guerre. Chen Lifu soutient la fin de l'alliance avec les communistes, signée sous Sun Yat-sen en 1924 et assiste son frère et Chiang Kai-shek dans l'élimination brutale du PCC lors du massacre de Shanghai en 1927. S'il se souvient dans ses mémoires du massacre, il finit par admettre que « beaucoup d'innocents ont été tués » et remarque que la manière dont l'aile droitière avait mené sa purge était « radicale, voire impropre » et « sanguinaire ».
À la tête de la Clique CC Pour autant, Chen Lifu continue de monter dans les rangs du KMT, de même que son frère Guofu. À l'occasion du , tenu après la réussite de l'Expédition vers le Nord en 1929, Chen et son frère sont nommés secrétaires de l'organisation du parti et Lifu, en particulier, secrétaire général du Comité exécutif du Kuomintang.
Il constitue avec son frère, alors même que le nouveau gouvernement s'installe à Nankin, une faction informelle, la Clique du Club Central (Clique CC, 中央俱樂部組織). La Clique base son pouvoir au sein des structures d'organisation du parti, ce qui lui permettre de contrôler les nominations et infiltrer les administrations provinciales, en particulier dans le Jiangsu et à Shanghai, les centres du pouvoir des frères Chen. La CC chapeaute aussi à la fois les questions de communications de masse et le renseignement au sein du parti. vignette|Chen Guofu, le grand frère de Chen Lifu avec qui il dirige la Clique CC Effectivement, d'un côté, Chen Guofu se consacre au développement de la radio. Il fonde ainsi le Service Central de Radiodiffusion (actuel Radio Taiwan International), pour lequel Chen Lifu recrute plusieurs de ses camarades ingénieurs, notamment qui en devient le premier présidentWilliam Moriarty, "Tuning in: Nationalist Radio in China, 1928-1937", Département des Études Extrême-Orientales, université de Cambridge, 2022, ., ou encore de Wu Baofeng, qui dirigera les programmes de la radio jusqu'à sa défection en 1949 aux communistes. Chen soutient d'autant la main-mise sur la presse de la Clique CC qu'elle permet de poursuivre la lutte contre l'influence de Wang Jingwei. C'est ainsi que les frères Chen s'emparent de l'organe de presse du parti, le en obtenant l'expulsion de .
De l'autre, Chen Lifu se passionne pour le cinéma et la production cinématographique de propagandeMatthew Johnson, "International and Wartime Origins of the Propaganda State : The Motion Picture in China, 1897-1955", université de Californie, (Mémoire) San Diego, 2008.. Il s'intéresse notamment au développement des studios de cinéma en Italie fasciste et en URSS et soutient la création d'une Société nationale éducative de cinématographie pour influencer sur les studios privés et imposer une « partification » de la culture cinématographique naissante du pays. L'objectif est de faire du cinéma un moyen de diffusion des idées nationalistes mais aussi un liant nationale, la construction nationale chinoise étant encore, à l'époque, très limitée. À partir de 1933, à l'occasion d'une conférence où il explique que le cinéma chinois « doit prendre une nouvelle route » et s'éloigner du cinéma américain, qu'il juge nuisible, Chen Lifu s'empare du sujet et met en place des institutions de contrôle qui lui permettent de diriger le développement de l'industrie cinématographique chinoise. Il défend notamment la réalisation de films documentaires vantant les travaux d'ingénierie sur les canaux fluviaux, afin de montrer l'importance et l'impact de ces chantiers sur le quotidien des chinois, à la manière des films soviétiques sur les plans quinquennaux, afin de pousser les « spectateurs ordinaires de participer à la production nationale et d’être moins paresseux ». Un Comité de censure du cinéma (電影檢查委員會) et un Comité de censure des scénarios (電影劇本審查委員會) sont ainsi mis en place pour juguler les productions privées.
S'appuyant d'abord sur la compagnie privée pro nationaliste Lianhua, qui tourne notamment des films d'actualités à l'honneur des héros de la résistance antijaponaise Ma Zhanshan ou Su Bingwen, la section propagande du parti décide aussi de constituer le sous les conseils des frères Chen. Ce studio se consacre principalement à la production de films pour le parti, de documentaires officiels, des films d'informations diffusés dans les cinémas et des films anti-communistes. Dans une position conservatrice, Chen Lifu défend aussi l'adoption de sujets traitants de ce qu'il appelle la « vrai Chine », loin des centres urbains majeurs et se concentrant sur la vie agraire et le dur labeur des paysans. Il défend ainsi que le cinéma « doit quitter la ville ». Le film d'actualité du Studio Central de Cinéma, Nouvelles de Chine furent ainsi diffusés à la fois dans les grands cinémas du pays mais aussi via des projections itinérantes allant dans les villages et les écoles. Les travaux gouvernementaux de reconstruction et de développement ont aussi une bonne place dans les films d'actualités diffusés. Certains films, aussi, ont un objectif hygiéniste, répondant aux objectifs fixés par le mouvement de la nouvelle vie, comme un film sur l'eau potable, appelé Hygiène de l'eau à boire (飲水衛生) et écrit par Chen Lifu lui-même.
Chen Lifu participe d'ailleurs à plein à ce Mouvement de la Vie Nouvelle dont il est l'un des principaux fondateurs. Le mouvement tirerait effectivement son origine d'une discussion entre la première dame Song Meiling, le journaliste australien et Chen sur les conditions abyssales d'hygiène en Chine. Chen Lifu propose l'intégration à ce mouvement des vertus confucéennes de Li (coutumes), Yi (droiture), Lian (intégrité) et Chi (conscience ou honte). L'objectif du mouvement est à la fois de combattre le communisme avec une forme de révolution sociale à la fois moderniste et conservatrice et montrer la capacité du gouvernement à réformer la société. Chiang Kai-shek lance ainsi très officiellement le mouvement à Nanchang, le 19 février 1934, alors en campagne militaire contre les communistes. Le mouvement doit être porté dans le pays par les Chemises bleues, un mouvement proche du fascisme, fondé par des proches de Chiang comme Hu Zongnan. Si l'idéologie de ce groupuscule est assez proche de celle de la Clique CC, les frères Chen s'en tiennent éloignés pour des raisons de conflits de factions. Dans le cinéma, Chen Lifu se charge de la translitération du mouvement sur grand écran. Il défend ainsi la naissance d'un cinéma anti-impérialiste, éducatif et moral, soucieux des traditions chinoises qui lutte à la fois contre le modèle hollywoodien et le modèle prolétarien.
Parmi ses autres activités dans la propagande, Chen Lifu fonde aussi la , qui diffuse puis publie des publications anticommunistes et pro nationalistes. vignette|Chen Lifu en 1930