Sous le nom d'Acéphale, avec son ami physicien Georges Ambrosino et Pierre Klossowski, Georges Bataille a constitué et dirigé entre 1936 et 1939 une revue publique, qui ne connut que cinq numéros, ainsi qu'une société secrète, dont l'histoire demeure entourée de mystère. Les quatre premiers numéros de la revue Acéphale ont été publiés, entre 1936 et 1937, par les Éditions GLM de Guy Lévis Mano, qui publie aussi Sacrifices (1936), un album de cinq eaux-fortes par André MassonCes cinq eaux-fortes, qui firent l'objet d'une exposition à la Galerie Jeanne Bucher en juin 1933, sont titrées : Mithra, Orphée, Le Crucifié, Minotaure, Osiris (tirage limité à 150 exemplaires). Le texte de Bataille est repris dans Œuvres complètes, t. I, Paris, Gallimard, 1970, p. 87-96. Il se termine par cette phrase : « La mort qui me délivre du monde qui me tue a enfermé ce monde réel dans l'irréalité du moi qui meurt. » Avec des modifications assez importantes, il a été repris dans L'Expérience intérieure, sous le titre « La mort est en un sens une imposture », Œuvres complètes, t. V, Paris, Gallimard, 1973, p. 83-92. Sacrifices a été réédité avec L'Anus solaire, Paris, Éditions Lignes, 2011., accompagné d'un texte de Bataille, ce qui inscrit la revue dans un contexte particulièrement dynamique d'écrivains, de poètes et d'illustrateurs.
La revue Acéphale
Le premier numéro est daté du . Il ne comporte que huit pages, et s'ouvre sur un texte de Bataille, intitulé « La conjuration sacrée », suivi d'un texte de Pierre Klossowski sur l'outrance du désir, intitulé « Le Monstre ». La couverture est illustrée d’un dessin d’André Masson qui couvre 80 % de la page. Ce dessin du « bonhomme Acéphale », selon l'expression de Georges Duthuit reprise par Masson lui-mêmeAndré Masson, « Le soc de la charrue », Critique, Hommage à Georges Bataille, août-septembre 1963, , p. 701., s’inspire ouvertement du célèbre dessin de Léonard de Vinci intitulé Homme de Vitruve, mais la figure de Masson montre un homme décapité, dont le sexe est occulté par une tête de mort. Sous le titre on trouve les mentions Religion. Sociologie. Philosophie, suivies du titre du numéro : La conjuration sacrée.
Cette effigie incarne « la joie devant la mort » et porte sa tête, donc son regard, à la place de son sexe, pour voir l'inavouable, car pour Bataille, comme dans Histoire de l'œil, il s'agit de voir l'irregardable, de pénétrer des sphères inexplorées et mettre l'homme à nu, comme il l'écrira dans sa préface à Madame Edwarda (1956) : « Que signifie la vérité, en dehors de la représentation de l’excès, si nous ne voyons ce qui excède la possibilité de voir, ce qu’il est intolérable de voir »Georges Bataille, Madame Edwarda, dans Romans et récits, préface de Denis Hollier, édition publiée sous la direction de Jean-François Louette, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2004, .. Ni dieu ni homme, Acéphale est donc une figure hybride, surhumaine, liée au Dionysos nietzschéen de la volonté de puissance. Il est, selon la description qu'en fait Vincent Teixeira, « l’emblème mythique et tragique d’une souveraineté autant sociale que politique, psychologique, esthétique et érotique. Un être sans tête se tient debout, les jambes légèrement écartées, reposant solidement sur la terre, un poignard dans la main gauche, appel de la violence et du sang, un cœur-grenade enflammé dans la main droite, flambeau pour voir l’inavouable : le soleil, le sang, la nudité, les cadavres, la guerre, la folie, la mort. Il a deux étoiles pour seins sur la poitrine et ses intestins apparaissent à travers son ventre, dédale dans lequel il se perd, labyrinthe intérieur de l’absence de vérité, labyrinthe de la vie où la seule certitude est celle de la mort. Cet être transparent a un crâne à l’endroit du sexe, désignant ainsi le lien tragique de l’érotisme et de la mort »Vincent Teixeira, Georges Bataille, la part de l'art : la peinture du non-savoir, Paris, L'Harmattan, coll. « L'Ouverture philosophique », 1997, p. ..
Figure de l'exubérance, conçue par Masson en , alors que Bataille séjournait chez lui, dans sa maison de Tossa de Mar, Acéphale apparaît comme un « monstre dans la nuit du labyrinthe », faisant référence à la fois à Dionysos, Héraclite, la Terre-Mère, le taureau qui affronte le danger et la mort, le soleil, mais aussi aux figures de Zarathoustra et Don Juan, à l'effervescence de l'Ouverture de Don Giovanni de MozartDans son article sur « Don Juan selon Kierkegaard », dans le numéro 3-4 de la revue, Pierre Klossowski insiste sur « l'érotique musical » à l'œuvre dans l'opéra de Mozart, qui était une référence majeure pour Bataille et Masson, et voit « en Don Juan l'incarnation du phénomène dionysiaque de l'immédiat érotique », Acéphale, , Paris, Éditions GLM, juillet 1937, p. 27.. À part son effigie sur les trois couvertures, d'autres dessins de Masson le montrent en Minotaure cruel ou Dionysos déchaîné, dans des décors de volcans en éruption ; l'un d'eux, dans le premier numéro, est intitulé « Le glaive, c'est la passerelle », et désigne l'épée au-dessus de l'abîme comme une violence nécessaire. Avec « cette tête [qui] chez les hommes se prolonge toujours dans le cœur et jusqu'aux génitoires », l'homme acéphale exalte les transes de l'extase, l'érotisme, l'ivresse, la folie, « ce non-mental que Georges Bataille préconisait. (Acéphale, c'était sans doute la recherche la plus aiguisée.) »André Masson, « Le soc de la charrue », Critique, Hommage à Georges Bataille, août-septembre 1963, , p. 705. Résumant cette libération du mental, de la tête, Georges Bataille écrit dans son texte inaugural : « L’homme a échappé à sa tête comme le condamné à la prison. [...] Il réunit dans une même éruption la Naissance et la Mort. Il n'est pas un homme. Il n'est pas non plus un dieu. Il n'est pas moi, mais il est plus que moi : son ventre est le dédale dans lequel il s'est égaré lui-même, m'égare avec lui et dans lequel je me retrouve étant lui, c'est-à-dire monstre. »Georges Bataille, « La conjuration sacrée », Acéphale, , 24 juin 1936, dans Œuvres complètes, t. I, Paris, Gallimard, 1970, . Dans un article de la revue Documents, Bataille évoquait déjà « un être anthropomorphe dépourvu de tête », « Soleil pourri », Documents, 1930, , repris dans Œuvres complètes, t. I, p. 232.
Le , daté du , porte le titre Nietzsche et les fascistes (en couverture), ou Réparation à Nietzsche (sur la page du sommaire), et dénonce les falsifications de l'œuvre de Nietzsche par les nazis et les fascistes. Les articles sont signés de Bataille, Jean Wahl, Roger Caillois, Jean Rollin, Jules Monnerot, Pierre Klossowski. Le (), également illustré de quatre dessins par André Masson, est consacré à Dionysos et comprend « Dionysos philosophe » par Jules Monnerot, « Les Vertus dionysiaques » par Roger Caillois, « Don Juan selon Kierkegaard » par Pierre Klossowski et « Chronique nietzschéenne » par Georges Bataille, plus une importante « Note sur la fondation d'un Collège de Sociologie », qui annonce les réflexions de Bataille et des autres collaborateurs autour de la sociologie sacrée. Aucun numéro d'Acéphale ne paraît en 1938. Le (), titré Folie, Guerre et Mort (même si le titre, proposé par André Masson, aurait dû être Terre érotiqueAndré Masson, « Le soc de la charrue », Critique, Hommage à Georges Bataille, août-septembre 1963, , p. 702.), est anonyme, mais en fait entièrement écrit par Bataille. Préparé mais non publié, il est « placé sous le signe tragique de La Pratique de la joie devant la mort »Ce texte a été publié en plaquette au Mercure de France en 1968 par les soins de Bernard Noël., et comprend les textes « La Folie de Nietzsche », « La Menace de guerre » et « La Pratique de la joie devant la mort », sorte d'exercice spirituel à l'usage d'un mystique athée.
L’ambition de Bataille
Le premier article est signé de Bataille et s’intitule « La conjuration sacrée », texte dans lequel il revendique le caractère impérieux de l'entreprise : « NOUS SOMMES FAROUCHEMENT RELIGIEUX [...] Ce que nous entreprenons est une guerre. Il est temps d’abandonner le monde des civilisés et sa lumière. Il est trop tard pour tenir à être raisonnable et instruit — ce qui a mené à une vie sans attrait. Secrètement ou non, il est nécessaire de devenir tout autres ou de cesser d’être. » Et il ajoute que l'existence n'a de valeur que comme danse ou extase, au-delà de la pensée conceptuelle, dans le non-savoir : « Celui qui tient à ignorer ou à méconnaître l’extase, est un être incomplet dont la pensée est réduite à l’analyse. »Georges Bataille, « La conjuration sacrée », Œuvres complètes, t. I, .
Bataille explicite le titre Acéphale un peu plus loin dans son article : « La vie humaine est excédée de servir de tête et de raison à l’univers. Dans la mesure où elle devient cette tête et cette raison, dans la mesure où elle devient nécessaire à l’univers, elle accepte un servage. »Georges Bataille, « La conjuration sacrée », Œuvres complètes, t. I, . C’est ce refus du servage que Bataille va tenter de développer dans les numéros suivants à travers sa vision de la philosophie nietzschéenne, sa lutte contre le fascisme, et les thématiques – constantes chez lui – de la mort et du religieux. Il s'agit donc aussi de donner un corps à la pensée, par-delà toutes les constructions de l'intelligence et prisons de la raison. D'une certaine façon, Bataille entend abandonner ainsi le monde connu des civilisés, par sa conception d'une violence qu'il juge nécessaire pour que l'être atteigne à « la souveraineté », car il estime par exemple que, comme l'extase religieuse, « les guerres sont pour le moment les plus forts stimulants de l'imagination »Georges Bataille, Manuel de l'Anti-Chrétien, Œuvres complètes, t. II, Paris, Gallimard, 1970, ., comme il l'écrit quelque temps après Acéphale dans ses fragments non publiés de son vivant du Manuel de l'Anti-Chrétien. D'où certaines critiques qui lui sont adressées de « surfascime », expression avancée par l'un de ses proches, Jean Dautry, membre de la société secrète Acéphale.