thumb|right|Les États croisés d’Outremer vers 1110

Outremer est le nom générique donné aux États latins d’Orient créés après la première croisade : le comté d’Édesse (1097-1150), la principauté d’Antioche (1098-1268), le royaume de Jérusalem (1099-1291) et le comté de Tripoli (1102-1289).

Les croisés tentèrent de transposer en Terre sainte les institutions féodales existant en Europe, basées sur les relations entre suzerains et vassaux. Toutefois, ce système ne concerna pratiquement que la société des nouveaux venus, la majeure partie de la population qu’elle soit chrétienne de diverses confessions, musulmane ou juive continua à être régie par les coutumes qui avaient été les siennes avant la conquête. La défense constitua le point fragile de ces États. Jusqu’au traité de Jaffa en 1192, les rivalités sont fortes entre seigneurs occidentaux et entre ceux-ci et les différents mini-États qui les entourent, après la prise du pouvoir par les Mamelouks en Égypte. La défense se concentra sur le sud du pays et visa, sans succès, à empêcher son encerclement par Nur ad-Din. Cette nouvelle géopolitique conféra une importance primordiale aux ordres militaires d’une part, à la marine d’autre part essentielle à son commerce et, de ce fait, à sa survie.

La colonisation latine demeura inégale en Outremer et semble s’être concentrée là où la communauté locale était déjà chrétienne. La Terre sainte étant un pays pauvre en vallées bien irriguées, l’agriculture demeura essentiellement une de subsistance. Toutefois, l’exploitation de la canne à sucre permis l’apparition d’un réseau commercial qui alimenta en sucre l’Europe occidentale. Les ports de Terre sainte prirent une importance croissante pour le commerce entre l’Asie et l’Europe et les taxes perçues pour la traversée des marchandises contribuèrent substantiellement au budget des États. Pour le royaume de Jérusalem, l’ensemble des négoces reliés aux pèlerinages constituèrent un élément vital de la vie économique.

Si la noblesse franque vécut rélativement isolée du reste de la population, peu d'entre-eux étaient capable de parler l’arabe ou d'autres langues, il semble que les relations entre colons latins et communautés locales, surtout celles qui étaient chrétiennes quoique de rites différents, soient devenues au fil du temps plus pacifiées, sauf dans les zones frontalières. Toutefois la présence franque dans la région fut de trop courte durée pour permettre une véritable acculturation qui aurait accouchée à une identité collective distincte.

Géographie Le territoire sur lequel devaient s’installer les croisés est constitué d’une bande de terre d’environ 700 kilomètres de longueur allant du golfe d’Alexandrette (aujourd’hui Iskenderum en Turquie) et de la Cilicie au nord jusqu’au golfe d'Aqaba et à la mer Rouge au sud. Cette région est dominée au nord par les montagnes des Alaouites culminant à plus de 1 500 mètres entre la côte syrienne et la basse vallée de l’Oronte ; elle se poursuit au centre par les deux chaines du Mont Liban et de l’Anti-Liban au centre desquelles se trouve la vallée de la Bekaa d’une superficie de 4 000 kilomètres carrés ; au sud, on atteint les collines de la Judée et de la Samarie qui, quoique plus basses peuvent s’élever jusqu’à 1 000 mètresTyerman (2006) . À l’ouest, on trouve une plaine côtière fertile parsemée de rangées de collines bien irriguées par les pluies d’hiver ; dans le sud où la plaine est plus large, les collines s’abaissent jusqu’au désert du Néguev. À l’est des montagnes, une vaste dépression contient les vallées de l’Oronte, du Litani et du Jourdain auxquelles succède, sauf là où l’Anti-Liban s’élève au-dessus de la Bekaa, un plateau fertile ; plus loin, les arbres disparaissent progressivement pour laisser place au désert au sud et à l’est.

Histoire

Le comté d’Édesse

thumb|left|Blason de la maison de Courtenay.

Le comté d’Édesse fut le premier État croisé à être créé dans la région. D’abord arménienne, puis prise en 1087 par les Turcs seldjoukidesCheynet (2006), , la ville d’Édesse fut reprise par un Arménien, Thoros, qui pour repousser une contrattaque de l’émir de Mossoul dut faire appel aux croisés qui venaient de mettre le siège devant Antioche en 1097. Baudouin de Boulogne (comte d’Édesse : 1098-1110) qui rêvait de se tailler une principauté, répondit à son appel et, prenant en cours de route possession des villes de Turbessel et Ravendel dont les populations étaient aussi arméniennes, rejoignit Édesse où Thoros, vieillissant, en fit son collaborateur et héritierRunciman (2006) Harris (2006) . Baudouin ne devait toutefois pas demeurer longtemps régent avec Thoros. Une conspiration ourdie contre ce dernier qui n’était guère aimé de la population l’obligea à se retirer peu après, laissant Baudouin seul maitre d’Édesse en Runciman (2006) . Pour se rallier la population, celui-ci épousa une princesse arménienne, Arda d’Arménie, qu’il répudiera par la suite. Bien qu’éloigné de la Terre sainte, un État franc, sur le cours moyen de l’Euphrate, pouvait servir d’avant-poste défensif pour les futurs États chrétiens de Palestine, bien que sa position près des puissants seigneurs de Mossoul et d’Alep le rendait vulnérable à leurs attaquesTyerman (2006) . Un trésor byzantin (que les exactions de Thoros avaient fortement augmenté) ayant été découvert dans la citadelle, Baudouin put agrandir son domaine en achetant la principauté de l’émir Baldouk de SamosateRunciman (2006) . Apprenant la bonne fortune de Baudouin, nombre de chevaliers qui faisaient toujours le siège d’Antioche vinrent le rejoindre. Il les accueillit en les encourageant à épouser des princesses locales et à s’installer à titre de vassaux.

Dès le départ se dessinait ainsi le système de gouvernement qui s’étendra progressivement à l’ensemble de l’Outremer : le pouvoir était assuré par le prince franc et ses vassaux, mais chrétiens d’Orient (Arméniens, Grecs orthodoxes, coptes, jacobites, nestoriens et maronitesJusqu’au les juristes les appelleront « ceux qui ne sont pas sous la gouverne de Rome » (MacEvitt (2008) ), ainsi que musulmans continueront à assumer dans les gouvernements locaux les fonctions qui étaient les leurs auparavantRunciman (2006) .

thumb|right|Expansion du comté d’Édesse de 1098-1131.

En Godefroy de Bouillon, devenu entretemps roi de Jérusalem, mourut. Choisi pour le remplacer, Baudouin de Boulogne dont la réputation avait pris une grande ampleur, partit pour Jérusalem, confiant le comté d’Édesse à son cousin Baudouin du Bourg (comte d’Édesse : 1110-1118), lequel continuera sa politique en nouant des alliances avec les seigneurs arméniens de Marash et de MélitèneTyerman (2006) . À la mort de Baudouin en 1118, on fera appel à lui pour succéder à son cousinGrousset (1934), . Son successeur fut Jocelyn (comte d’Édesse : 1119-1131)Grousset (1934), qui réussit à agrandir le comté jusqu’aux rives du Tigre au nord de Mossoul. Grièvement blessé en 1131, il meurt durant le siège de KaisûnGrousset (1935), . Son fils, Jocelyn II (comte d’Édesse : 1131-1149) qui n’avait ni le prestige, ni l’énergie, ni le sens politique de son pèreRunciman (2006) Tyerman (2006) lui succéda.

Après s’être allié à la princesse Alix d’Antioche contre Foulques d’Anjou, roi de Jérusalem, il participa en 1138, avec Raymond de Poitiers, prince d’Antioche, à la croisade franco-byzantine contre Alep. L’appui des Latins n’ayant pas été suffisant, Jean II Comnène (r. 1118-1143) abandonna l’entreprise et Jocelyn se brouilla avec Raymond de Poitiers. Les musulmans devaient en profiter et Zenghi, le fils du gouverneur d’Alep sous le sultan Malik Shah , en profita pour prendre Édesse en 1144Runciman (2006) . L’assassinat de Zenghi en permettra à Jocelyn de reprendre la ville le mois suivant. Sa victoire fut éphémère, car le fils de Zenghi, Nur ad-Din (vers 1117/8 - émir d’Alep 1146 – décédé ), assiégea de nouveau la ville dont Jocelyn s’enfuit le . Le lendemain, la ville était priseSur la chute d’Édesse, voir Runciman (2006) . Le comté est alors réduit à la rive ouest de l’Euphrate où Jocelyn s’est réfugié à Turbessel. Capturé alors qu’il se rendait à Antioche, Jocelyn mourut en captivité en 1150Runciman (2006) Tyerman (2006) ; sa femme obtient alors du roi Baudouin III (r. 1143-1162) la permission de vendre ce qui restait de ses possessions aux ByzantinsHarris (2006) . Premier État croisé d’Outremer, le comté d’Édesse devait aussi être le premier à disparaitre, cinquante ans après sa fondation.

La principauté d’Antioche

thumb|left|Blason de Baudouin VI d’Antioche.

Lors de leur passage à Constantinople, les croisés s’étaient engagés par serment à remettre les anciennes possessions byzantines à leur souverain légitime, le basileus. Malgré son serment, Bohémond de Tarente, fils de Robert Guiscard, entendait bien se créer un fief dans les territoires conquisSur le caractère de Bohémond tel que rapporté par Anne Comnène et les raisons qui l’amenèrent à se joindre à la croisade, voir Tyerman (2006) .

Antioche, située sur la route principale menant d’Asie mineure en Palestine, fut la première ville importante que les croisés rencontrèrent en route vers la Terre sainteHarris (2006) Runciman (2006) . Ville byzantine puissamment fortifiée, Antioche n’avait été conquise par les musulmans qu’en 1084Harris (2006) . Le siège de la ville par l’armée croisée dura du au Voir la description du long siège dans Runciman (2006) , période au cours de laquelle Baudouin de Boulogne quitta l’armée pour aller fonder le comté d’Édesse. Bohémond de Tarente (vers 1054-) menaça également de retourner en Italie chercher des renforts. Toutefois, ses capacités de stratège et l’importance de son contingent étaient nécessaires aux croisés si bien que les autres chefs croisés lui accordèrent tout ce qu’il exigeait y compris la promesse qu’Antioche appartiendrait au premier qui y entrerait. S’étant assuré de complicités dans la ville, il réussit à y pénétrer au matin du et à y faire flotter son étendardTyerman (2006) . Malgré les protestations de Raymond IV, comte de Toulouse, il refusa de restituer la ville au basileus byzantin qui, si l’on en croit la Gesta francorum et aliorum Hierosolimitanorum, était prêt à le nommer gouverneur de la régionGesta francorum et aliorum Hierosolimitanorum, cité par Harris (2006) et se déclara lui-même « prince », marquant ainsi son indépendance face à l’Empire byzantin ainsi qu’aux autres États croisés qui seront créés par la suiteTyerman (2006) Runciman (2006) .

thumb|right|La principauté d’Antioche en 1135.

Sa situation était cependant précaire et il devait faire face tant aux empereurs byzantins désireux de reprendre leurs anciens territoires qu’aux Fatimides et aux Seldjoukides qui voulaient contrôler la Syrie du NordTyerman (2006) . Capturé en 1100 par l’émir de Silva, il ne sera relâché qu’en 1103; il alla d’abord en Italie chercher de nouvelles troupes, mais fut mis en échec dès son retour par Alexis devant DyrrachiumHarris (2006) . Par le traité de Déabolis (Devol) (1108), il dut reconnaitre l’autorité de Constantinople sur sa principautéTyerman (2006) Harris (2006) , mais le traité fut immédiatement rejeté par Tancrède de Hauteville, déjà prince de Galilée et de Tibériade qui gouvernait Antioche en l’absence de BohémondIl est à remarquer que Tancrède s’en tiendra à son rôle de régent et ne prendra jamais le titre de « prince d’Antioche » (Runciman (2006) .. Il fut toutefois celui qui transforma le territoire en véritable principauté, établissant son autorité sur les princes arméniens au nord, incorporant la vallée de la Ruj et les environs après la bataille d’Artah contre les Aleppiens en 1105, annexant de fait Édesse entre 1104 et 1108 et occupant Tarse, les ports de Lattaquié, Banyas et, brièvement, JubailTyerman (2006) Runciman (2006) .