Ruben Um NyobèAccent grave. Graphie retenue notamment par Enoh Meyomesse, Richard Joseph et autres., surnommé « Mpodol » (« celui qui porte la parole des siens », en bassa), c'est-à-dire le « porte-parole »Patrick Pesnot, Les dessous de la Françafrique, Nouveau Monde éditions, 2011 63., né le à Eog Makon et mort assassiné le à Libelingoï, près de Boumnyébel (actuel département du Nyong-et-Kéllé, région du Centre), est un militant indépendantiste et anticolonialiste camerounais.
Enfance Ruben Um Nyobè est né en 1913 à Song Mpeck non loin de Boumnyébel, ville du Cameroun située dans l'arrondissement de Ngog-Mapubi, à environ de Yaoundé, de l'union de Nyobé Nsounga et de Ngo Um Nonos, tous deux paysans bassa. Le Cameroun, alors encore sous occupation allemande, se trouve partagé après la Première Guerre mondiale entre la France et le Royaume-Uni.
Um Nyobè est scolarisé dans les écoles presbytériennes de la partie du pays occupée par la France. Il fait partie de la minorité d'indigènes ayant accès à cette scolarisation. Par la suite, il est promu fonctionnaire, d'abord dans le domaine des finances, puis dans l'administration judiciaire.
Vie privée Marié à Marthe Françoise Ngo Mayack, BadjôbBadjôb est le nom d'une des familles du peuple bassa http://adina-bassa.com/index.php?option=com_content&view=article&id=72:les-grandes-familles-bassa&catid=11&Itemid=105, en 1944, Um Nyobè s'en serait séparé pour prendre le maquis en 1955. Sa compagne de clandestinité est, jusqu'à sa mort, Marie Ngo Njock Yébga, de laquelle il eut un fils, Daniel, né le dans le maquis. Polyglotte, il parle le français, le bassa, le bulu, et le douala.
Militantisme pour l'indépendance du Cameroun
Il est une des premières personnalités politiques à revendiquer l'indépendance de son pays, le Cameroun, en Afrique francophone, et la réunification des parties orientale (sous tutelle française) et occidentale (sous tutelle britannique).
D'ethnie bassa, Um Nyobè est la figure de proue de la lutte armée pour l'indépendance du Cameroun. Il est tué en 1958 par l'armée française alors qu'il menait une rébellion armée. Ses compagnons d'armes furent notamment Félix-Roland Moumié et Ernest Ouandié.
Débuts Il devient fonctionnaire et s’intéresse assez tôt à la politique. Il s’engage à la fin des années 1930 dans la Jeunesse camerounaise française (JeuCaFra), une organisation mise sur pied par l’administration française pour contrecarrer la propagande nazie, avant de prendre part, à la fin de la seconde guerre mondiale, au Cercle d’études marxistes – lancé à Yaoundé par l'instituteur et syndicaliste français Gaston Donnat – qui allait devenir une véritable pépinière du nationalisme camerounais. L'association se propose de lutter dans un mème élan contre « le nazisme, le racisme et le colonialisme ». Pour lui, c’est un tournant : « C'est la première fois que je m'assois à la table d'un Blanc : je considère cela comme un grand événement au Cameroun. Je ne l’oublierai pas. »
Syndicalisme Um Nyobè rejoint également l'Union des syndicats confédérés du Cameroun (USCC), soutenue par la CGT, dont le secrétaire général est le Français Maurice Soulier et le secrétaire général adjoint administratif Léopold Moumé Etia.. Dans les colonies, les revendications syndicales se mêlent inévitablement à la question du colonialisme ; les syndicats militent pour l'égalité salariale entre travailleurs blancs et indigènes, pour la fin des discriminations dans les promotions et finalement contre les relations d'autorité entre l’administration française et les populations camerounaises. En , le Cercle d'études marxistes (devenu "Cercles d'études sociales et syndicales") s'oriente vers la création d'un « mouvement national camerounais avec comme objectif l'indépendance ».
Rapidement, deux événements accélèrent le développement d'un sentiment nationaliste et anticolonial. En , à Douala, des colons ouvrent le feu sur une manifestation de grévistes la faisant dégénérer en émeute. Les affrontements s'étendent et un avion est même utilisé pour mitrailler les émeutiers. Officiellement, selon les autorités coloniales, le bilan serait de huit morts et vingt blessés. Selon l'historien Richard Joseph, en réalité, les morts se compteraient en dizaines. La répression qui s'ensuit contre l'USCC et contre ses dirigeants Soulier et Moumé Etia, conduit une nouvelle génération de militants à en assumer la direction. Um Nyobè devient le secrétaire général du syndicat en 1947.
Le second événement majeur est la création du Rassemblement démocratique africain. Um Nyobè est présent à Bamako avec Léopold Moumé Etia, en , pour le premier congrès du parti, en tant que représentants de l'USCC.. De retour au Cameroun, l'USCC travaille à la création d'un parti camerounais suivant cette dynamique, qui aboutit à la fondation de l'Union des populations du Cameroun (UPC) par des syndicalistes de l'USCC, la nuit du dans un café-bar de Douala. S'il n'est pas présent lors de la fondation de l'UPC, Um Nyobè en est néanmoins propulsé à la tête au mois de Enoh Meyomesse, Le Carnet Politique de Ruben Um Nyobè, Chronique d'un combat héroïque, ., à la suite du désistement de Léopold Moumé Etia qui a refusé de prendre la tête du Parti et a proposé son nom.
Engagement dans l'UPC Le parti se dote ensuite d'une branche féminine en 1952, l'Union démocratique des femmes camerounaises, notamment pour lutter contre les discriminations spécifiques aux femmes, puis d'une organisation de jeunesse en 1954, la Jeunesse démocratique du Cameroun. Il insiste particulièrement sur « les efforts à déployer pour élever le niveau idéologique des militants et responsables », et des écoles du parti sont créées. Sur le plan organisationnel, il défend le renforcement des « comités de base » pour construire un parti agissant par le bas et préfère pour cette raison parler de « mouvement » plutôt que de « parti ».
En dépit de ses faibles moyens financiers, l'UPC diffuse trois journaux (La Voix du Cameroun, l’Étoile et Lumière) grâce à la mobilisation de ses militants. Il milite autour de trois thèmes principaux : l'indépendance nationale, la réunification de l'ex-Kamerun allemand et la justice sociale. Um Nyobè parcourt le territoire pour donner partout des conférences. Selon l'historien Louis Ngongo, « l'expérience syndicale de Ruben Um Nyobè lui donne un avantage indéniable sur d'autres leaders politiques. Au lien de s'envoler dans des théories fumeuses de liberté, d'indépendance..., le secrétaire général de l'UPC fait passer ses idées en assumant les préoccupations des manœuvres des villes et des paysans des brousses : le prix du cacao, comparé au prix du sel et des menus articles importés d'Europe, l'accroissent du chômage, l'insuffisance des hôpitaux et des écoles ».
L'administration coloniale cherche à le dénigrer en le présentant comme un agent du communisme international, ayant été formé « au-delà du rideau de fer, à Moscou, à Varsovie, à Prague. » Ces mensonges seront d'ailleurs repris par certains titres de presse en France y compris après sa mort.
Um Nyobè s'oppose au tribalisme et à son instrumentalisation par le colonialisme comme facteur de division : « une telle situation nous impose de rompre avec un tribalisme périmé et un régionalisme rétrograde qui, à l'heure actuelle comme dans l'avenir, représentent un réel danger pour l'épanouissement de cette nation camerounaise ». Cette approche le conduit aussi à s'opposer aux intégrismes religieux, ainsi qu'à dénoncer la discrimination envers les blancs. Opposé à la lutte armée et à la violence, il incite ses partisans à ne conduire que des actions pacifiques telles que les boycotts, les grèves et les manifestations. Jusqu'en 1955, signe de son emprise incontestée sur l'UPC, aucun colon n'est tué, pas même à l'occasion d'un débordement. En 1953, les meetings de l'UPC se terminent encore par l'hymne camerounais et par La Marseillaise, tandis qu'Um Nyobé répète ne pas confondre « le peuple de France avec les colonialistes français »Thomas Deltombe, Manuel Domergue, Jacob Tatsita, KAMERUN !, La Découverte, 2018.
Interventions à l'ONU Ruben Um Nyobè manifeste une grande confiance envers l'ONU, alors récemment créée, et envers le droit international. Le Cameroun, étant placé « sous régime de tutelle » selon le chapitre 12 de la Charte de l’ONU, n'est plus une colonie allemande, c'est l'un des (article 77 de la Charte) sous mandat d’États membres des Nations unies. Dans ce cas les autorités chargées de l'administration de la tutelle sont la France et le Royaume-Uni. Um Nyobè espère les utiliser afin d'éviter d'avoir à recourir à la violence pour gagner l'indépendance. Il multiplie les pétitions au Conseil de tutelle de l'ONU, organise des manifestations chaque fois qu'une mission de l'ONU se rend au Cameroun et intervient à trois reprises devant la commission de tutelle de l'ONU, entre 1952 et 1954.
Ses demandes de visa se heurtent à des mesures discriminatoires à l’ambassade des États-Unis à Paris. En 1952, il est bloqué à Paris pendant près d’un mois. C’est sous la pression et l’appui du Parti communiste (PCF), des intellectuels de gauche français, et de l’Union nationale des étudiants camerounais, que le visa lui est remis. Le visa arrive assez en retard et il n'assiste qu’aux dernières séances à l'ONU, après avoir été retenu encore plus de trois heures dans les locaux des services de l’immigration à l’aéroport de New York.
Ruben Um Nyobè plaçait la réunification en dehors de l’indépendance. Il estimait que l'unification, étant un prérequis à l’indépendance, devait se produire bien avant cette dernière. Il déclara ainsi dans son discours devant la Commission de tutelle de l'Assemblée générale de l'ONU au mois de : « il est question de demander à l'organisation des Nations unies de trouver de véritables solutions qui permettront aux Camerounais d'accéder à leur indépendance dans un avenir raisonnable, c'est- à-dire le plus proche possible. Et nous sommes modérés dans notre action. Nous ne demandons pas d'indépendance immédiate. Nous demandons l'unification immédiate de notre pays et la fixation d'un délai pour l'indépendance »Bouopda Pierre Kamé, Cameroun. Du protectorat vers la démocratie - 1884-1992, L'Harmattan, 2008, p. 84. Il reçoit le soutien de l'Union soviétique, des pays d'Europe de l'Est et de certains pays d’Amérique latineAbel Eyinga, L’Upc : une révolution manquée ?, Chaka, 1991..
Engagement au maquis Um Nyobè est initialement opposé à la violence. En 1952, il affirme que « la lutte armée a été menée une fois pour toutes par les Camerounais qui ont largement contribué à la défaite du fascisme allemand. Les libertés fondamentales dont nous revendiquons l'application et l'indépendance vers laquelle nous devons marcher résolument ne sont plus des choses à conquérir par la lutte armée. C'est justement pour prévenir une telle éventualité que la Charte des Nations unies a préconisé le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ».
Il reconnaît le droit des peuples à la lutte armée ailleurs sur la planète, lorsque les circonstances l'imposent. Il salue ainsi les « luttes héroïques » menées par les Vietnamiens du Việt Minh et par les Algériens du FLN
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