Jean C. Lallemand (né Jean Joseph Clovis Lallemand) est un industriel, philanthrope, esthète et mécène québécois, né à Montréal le et décédé dans la même ville le . Officier de l'ordre du Canada, il est l'un des trois fondateurs de l'Orchestre symphonique de Montréal en 1934, avec Antonia Nantel et Henri Letondal. Il en devient le président de 1941 à 1945 et de 1957 à 1959, puis président honoraire à vie. De 1952 à 1960, il est président de l'Alliance française et vice-président de France-Amériques de Montréal.
Surnommé le dernier homme de la Renaissance par Yolande Grisé, « il partage avec les princes de la Renaissance trois privilèges exceptionnels : la richesse, l'amour de l'art et la générosité ».
Millionnaire à sa naissance, héritier d'une fortune colossale bâtie par son père, Jean C. Lallemand joue, à partir des années 1930 à Montréal, un rôle majeur dans la création et le soutien d'initiatives et d'institutions dans le monde des arts et des lettres ; il participe également à la mise sur pied de plusieurs œuvres caritatives et engage ses ressources personnelles et financières dans des associations de coopération culturelle notoires entre la France et le Québec.
Notes biographiques Jean C. Lallemand est le plus jeune fils de Frédéric Alfred Surhuvier dit Lallemand (1859-1934) et d'Albertina Laurendeau (1861-1949), fille de Joseph-Olivier Laurendeau (1830-1897), médecin de St-Gabriel-de-Brandon et de Céline Casaubon Dostaler (1835-1923). Albertina est la nièce d'Omer Dostaler, député libéral de la circonscription provinciale de Berthier en 1890, la petite-fille de Pierre-Eustache Dostaler, député de la circonscription fédérale de Berthier de 1854 à 1858, puis de 1861 à 1863., et la tante d'André Laurendeau, qui deviendra rédacteur en chef du Devoir en 1957Registres paroissiaux et Actes d'état civil du Québec (Collection Drouin) (abonnement requis) : soit les registres des paroisses Ste-Geneviève de Berthierville 1855 (mariage de Joseph-Olivier Laurendeau et Céline Dostaler), Saint-Gabriel-de-Brandon 1861 (naissance d'Albertina Laurendeau) et 1888 (mariage de Frédéric Alfred Lallemand et Albertina Laurendeau), Notre-Dame de Montréal 1894 (inhumation d'Amable Lallemand) et 1904 (inhumation de Delphine Lallemand), 1898 (naissance de Jean Clovis Lallemand)..Recensement du Canada 1911.
Frédéric Alfred Lallemand a 29 ans quand il épouse Albertina Laurendeau en 1888 et Il était probablement déjà riche et prospère, comme le laisse entendre son fils Jean C. Lallemand dans ses récits autobiographiques. Le couple a cinq enfants, tous des garçons. La mère de Jean C. Lallemand, une « excellente pianiste », est également la sœur d'Arthur Laurendeau.
Études Jean C. Lallemand fait son cours classique au Collège Sainte-Marie, où il obtient un Baccalauréat ès arts en 1919. « (…) À la fin des vacances, Fred Lallemand dit à son fils qu'il n'avait pas de travail pour lui à l'usine et lui conseilla de faire son droit à McGill. L'idée lui plut et il s'inscrivit aux cours sans avoir l'idée de ne jamais pratiquer, mais pour être au courant de ce que les lois permettent et ne permettent pas. Trois années de cours au coin des rues Université et Milton. Trois ans avec les professeurs Fabre-Surveyer, Aimé Geoffrion, Marler, Rinfret, des juristes français éminents. Trois ans d'études intéressantes, mais pas trop astreignantes, tout de même », écrit le biographe Bertrand Vac.
La fortune familiale C'est en 1882 que Frédéric Alfred Lallemand entreprend, à Montréal, de faire le commerce et le traitement des graisses animales et végétales en vue de produire un substitut du beurre (margarine ou shortening), alors vendu sous l'appellation « Creamine » et principalement utilisé dans la boulangerie ; à cette activité première il ajoute, vers 1921, la fabrication et la vente de levures destinées à l'industrie alimentaire. En 1915, l'entreprise est incorporée sous la dénomination sociale de Fred Lallemand Refining Company of Canada .
New York Les États-Unis achetaient à cette époque des quantités industrielles de cette margarine, si bien que Frédéric Alfred Lallemand décide, vers 1907, de se rapprocher de ce marché très lucratif pour augmenter la rentabilité de son produit ; il construit donc une usine de traitement à New York, sur la , une exploitation qui génère des revenus de quelque par jour, soit environ de 2012... Mais les moyens de transport de ce temps ne permettant pas de faire facilement la navette entre Montréal et New York, Frédéric Alfred Lallemand transplante toute sa famille à New York, qui logera au Plaza Hotel, récemment construit (1907) en face de Central Park.
« Mes quatre frères allèrent au collège des jésuites à quelques pas de l'hôtel sur la rue entre les sixième et septième avenues », raconte Jean Lallemand. « Quant à moi, qui n'avait fait qu'un an au Jardin de l'Enfance des Sœurs de la Providence, un instituteur venait tous les jours me donner des leçons à l'hôtel ».
Le Golden Square Mile L'usine ferme deux années plus tard par suite de l'adoption par le Congrès américain en 1906 de la loi Pure Food and Drug Act, réglementant entre autres la margarine, et la famille Lallemand revient à Montréal et s'installe dans ce qu'on appelait à l'époque le Golden Square Mile, un quadrilatère formé par les rues Guy, Université, le boulevard de Maisonneuve et le flanc du Mont-Royal. La résidence familiale se trouvait au 1637, rue Sherbrooke ouest. « Les trois quarts des richesses de tout le pays appartenaient à des gens qui habitaient cette enclave ».
À son retour de New York, Frédéric Alfred Lallemand « s'était demandé de quel côté tourner ses activités. Il voulait rester dans l'alimentation. Après réflexions et consultations, il en avait conclu que les levures seraient son champ d'action. Tout le monde mange du pain, beaucoup aiment les gâteaux; la bière se vend toujours ; la levure est une nécessité quotidienne et de tous les temps. » (…) Il est toutefois « resté fidèle au lucratif traitement des graisses qui l'avait amené à New York. », écrit Bertrand Vac.
Les levures et les deux usines Lallemand En 1915, Frédéric Alfred Lallemand construit deux usines de traitement des graisses, l'une située aux 1620-1650, rue Préfontaine, dans l'est de Montréal, et l'autre dans la ville de La Prairie. En 1921, il importe des levures pour répondre à la demande de son marché, puis, en 1923, il décide de fabriquer lui-même des levures fraîches.
Au tournant du , les affaires de Frédéric Alfred Lallemand sont extrêmement prospères et lui permettent, à lui et sa famille, de jouir d'une fortune colossale.
Sans cette richesse, Jean C. Lallemand ne serait pas devenu ce mécène et philanthrope, survivant d'un mode de vie à jamais révolu. Il aura ainsi connu « une longue vie de riche célibataire écoulée dans une très grande liberté de moyens et d'esprit, ce qui fut du plus heureux effet », souligne Yolande Grisé.
Le krach de 1929 En 1929 survient le krach boursier de Wall Street. Pendant que les fortunes croulaient tout autour, celle de la famille Lallemand est indemne. « Les gens mangeront toujours du pain, n'est-ce pas ? », avait dit Frédéric Alfred Lallemand. (…) « Alors les affaires continuaient à peu près comme avant. (…) Non! nous n'avons vraiment pas souffert de la crise. Nous l'avons traversée en spectateurs. », écrit Jean Lallemand.
Décès du père Une fois ses études de droit terminées, Jean Lallemand fait son entrée dans l'entreprise familiale où il assume la gestion du personnel des usines de la rue Préfontaine et de Laprairie, « une centaine d'employés à peu près, à chaque endroit. Sa première responsabilité. Elle était importante car le commerce rapportait beaucoup », écrit Bertrand Vac. « Aussi, dès le départ, son salaire — cent fois celui d'un contrôleur de tramway — lui permettait de vivre d'une façon princière, poursuit Vac, d'autant plus qu'il habitait chez ses parents et qu'il pouvait y recevoir sans avoir à régler l'addition, les domestiques de la maison étant aussi bien les siens que ceux de ses parents. (...) Le père menait cette affaire avec une ponctualité de chef d'entreprise consciencieux. Ses photos nous rappellent Clemenceau. Belle chevelure blanche, moustache abondante, regard de meneur — un bel homme. Il y a deux travers qu'il aurait difficilement tolérés chez ses fils, l'alcool et le jeu. Bien sûr, il acceptait qu'on bût du vin à table, mais c'est l'excès qu'il rejetait. Heureusement, aucun de ses fils n'était porté vers la bouteille ou les cartes ».
Durant l'hiver de 1934 cependant, Frédéric Alfred, le patriarche de la famille, meurt d'une pneumonie. Il a 76 ans. Le monument funéraire érigé à la mémoire de Fred Lallemand au cimetière Notre-Dame-des-Neiges est un ouvrage du renommé sculpteur québécois Émile Brunet. L'ainé, Frédéric, devient alors président et Jean, vice-président et directeur général de l'entreprise.
Frédéric Alfred avait tout légué par testament à sa femme, Albertina. Mais celle-ci, à 73 ans et ne connaissant rien aux affaires, réunit ses fils et, devant notaire, leur lègue tout son héritage dès maintenant. La fortune de Frédéric Alfred Lallemand est alors partagée en parts égales entre les quatre garçons qui, d'un commun accord et devant notaire également, s'engagent à fournir à leur mère « un revenu annuel suffisant pour maintenir le genre d'existence qui avait été le sien ».
La Banque d'Épargne En 1934, Jean Lallemand est nommé administrateur puis vice-président du conseil d'administration de la Banque d'Épargne de la Cité et du District de Montréal et des Fiduciaires de la Cité et du District de Montréal., devenue aujourd'hui la Banque Laurentienne.
, note Jean Lallemand. , écrit-il.
Philanthropie et mécénat
L'Orpheum Jean C. Lallemand a grandi dans une famille dont les parents avaient un grand intérêt pour les arts, les lettres, la musique et les choses de l'esprit en général.
Il a été témoin du mécénat exercé par son père, Frédéric Alfred. Ainsi en 1913, celui-ci achète le déjà célèbre théâtre l'Orpheum, rue Sainte-Catherine, près de la rue City Concillors, à Montréal, répondant ainsi au souhait du comédien d'origine belge Edgar Becman, qui avait épousé à New York Irène Bordoni. Les autres comédiens de la troupe étaient Geneviève Lantelme, Gilda Darthy., Gustave Scheler, Blanche David, Thérèse Dorgeval. Le répertoire de la troupe était français. « Ils avaient le feu sacré », raconte Jean Lallemand.
La Collection Frédéric Alfred Lallemand Frédéric Alfred Lallemand était aussi un grand collectionneur de tableaux, pour lesquels il fit construire, dans la résidence familiale de la rue Sherbrooke, une galerie d'art qui « avait soixante-quinze pieds de long et vingt-cinq de large, un plafond à vingt pieds du sol. C'était donc suffisant pour accrocher une grande collection privée et pour y recevoir aussi trois à quatre cents invités à la fois, à l'occasion. C'était vital pour les Lallemand, car on recevait toujours beaucoup », écrit Bertrand Vac. La collection Frédéric-Alfred Lallemand est répertoriée dans un catalogue réalisé par Maurice Gagnon publié en 1936.
La musique et les choses de l'esprit Une biographe, Isabelle Papineau-Couture, souligne que Jean Clovis Lallemand « demeura toujours respectueux de la liberté d'action de ceux qu'il appuya de ses contributions financières remarquablement diversifiées »
« Bien qu'il n'ait jamais étudié la musique, il s'y intéressa au point d'exercer un mécénat varié pour favoriser la vie musicale de sa ville. Son nom figure dans nombre de programmes, témoignant de l'aide qu'il avait accordée à de jeunes musiciens au moment de leurs études ou de leurs débuts, et comme bienfaiteur de divers organismes musicaux et sociaux », écrit-elle.
« Son attrait pour les choses de l'esprit était profond et il savait s'entourer d'amis et d'artistes qui le partageaient, comme ils partageaient avec lui et entre eux leur immense érudition, écrit Yolande Grisé.