(traduction française : Histoire de la lutte entre la science et la théologie) est le titre d’un ouvrage paru en 1896 et rédigé par l’historien et diplomate américain Andrew Dickson White, cofondateur de l’université Cornell. L’auteur y tient une sorte de chronique, en deux volumes et vingt chapitres, de l’émancipation graduelle de la science occidentale vis-à-vis de la théologie chrétienne ― du moins sous sa forme dogmatique ― dans divers domaines. L’histoire scientifique et intellectuelle de la chrétienté s'y trouve ainsi expliquée par une opposition dialectique entre les pôles contraires de la religion révélée et de la science rationnelle.
Si l’embryon de ce livre fut certes un opuscule du même auteur destiné à répliquer aux attaques cléricales dont faisait l’objet, en raison de son orientation explicitement laïque, l’université Cornell dans les premières années de son existence, Dickson White, qui se défend de toute hostilité envers la religion chrétienne, postule au contraire que celle-ci a tout à gagner à abandonner le terrain du savoir objectif, à ne plus s’acharner à défendre les mythes bibliques contre les vérités historiques et scientifiques, et à se confiner désormais à ce qu’il nomme son champ propre, savoir : la moralité (la Règle d’or) et l’examen des fins dernières et de l'être suprême (reconnaissance d’une Puissance de l’univers).
L’ouvrage, qui eut un grand retentissement et connut plusieurs rééditions et traductions (notamment en français), reçoit un accueil mitigé de la part des historiens modernes, qui critiquent sa grille d’interprétation par trop manichéiste et mécanique, impropre à appréhender une réalité beaucoup plus nuancée que ce qu'en dit l"auteur, et dénoncent les a priori idéologiques de celui-ci.
Genèse et contexte
La genèse de l’ouvrage est évoquée et mise en contexte par l’auteur lui-même dans son introduction. White fait le lien avec l’université Cornell, cofondée par lui une trentaine d’années auparavant, et avec les tentatives entreprises par des prêtres zélés, dans les premières années d’existence de cette institution, de dissuader les jeunes gens à s’y inscrire. White, alors âgé de 37 ans, adopta tout d’abord une attitude défensive et bienveillante, s’employant à apaiser les réticences du public; cependant, s’apercevant bientôt qu’une attitude défensive ne faisait qu’empirer les choses, White résolut de passer à l’offensive et de répliquer vigoureusement aux diverses attaques lancées depuis les chaires à prêcher et par la presse religieuse contre la charte de l’université, laquelle prévoyait que l’institution ne devait être sous la domination d’aucun parti politique ni d’aucune secte religieuse. Cette nouvelle attitude de White se traduisit notamment par la tenue en décembre 1869 d’une conférence intitulée The Battlefields of Science (litt. les Champs de bataille de la science), conférence dont le texte fut reproduit le lendemain dans le New-York Tribune, puis incorporé dans un opuscule titré The Warfare of Science, dont la republication en Angleterre sera préfacée par John Tyndall.
Sur ces entrefaites, le professeur John William Draper avait fait paraître son The Conflict between Science and Religion, livre dont White, quelque admiratif qu’il fût de cet ouvrage, tint à se démarquer, en ce sens qu’il ne voyait pas ce conflit comme une lutte entre science et religion, mais entre science et théologie dogmatique.
Dans les années qui suivirent, White étoffa encore, en l’illustrant de nouveaux cas, son histoire de l’antagonisme entre science et religion. Cependant, dans le même temps, il s’appliqua à rétrécir la cible de ses attaques : de religion en 1869, l’auteur passa à ecclésiasticisme en 1876, dans le susnommé opuscule, et enfin à théologie dogmatique, terme dont il usera dans le livre complet en deux tomes, intitulé History of the Warfare of Science with Theology in Christendom, qu’il fera finalement paraître en 1896. Dans cette ultime version de sa thèse du conflit, White eut à cœur de distinguer nettement entre la théologie, qui s’obstinait à produire sans preuves des assertions sur le monde et se servait de la bible comme texte scientifique, et la religion, qui schématiquement consistait à reconnaître une Puissance de l’univers et à vivre selon la Loi. La religion, ainsi définie, cesse d’être en contradiction avec la science, voire en favorise le développement, alors que la théologie au contraire l’étouffe.
Dans son introduction, White rappelle l’idée qui sous-tendait originellement sa conférence de 1874 sur les champs de bataille de la science et qu’il énonce ainsi :
vignette|L'auteur de l'ouvrage, Andrew D. White, en 1902. Dickson White se défend de tout anticléricalisme ou de toute hostilité vis-à-vis de la religion. Lui-même, aime-t-il à rappeler, avait été élevé en homme religieux, avait récemment été élu membre du conseil d’administration d’un établissement confessionnel d’enseignement supérieur, et nommé professeur dans un autre ; les personnes qui lui étaient les plus proches et les plus chères étaient de fervents croyants ; sur un plan plus personnel encore, ses plus intimes amitiés se portaient sur des hommes et des femmes profondément religieux ; et ses plus grandes sources de jouissance étaient l’architecture religieuse, la musique sacrée, et les formes plus pieuses de l’expression poétique. Ainsi, lui et Ezra Cornell, loin de vouloir nuire à la chrétienté, espéraient-ils au contraire, en donnant une orientation laïque à leur université, la favoriser ; mais, insiste-t-il, « nous ne confondions pas religion et sectarisme, et nous voyions dans le caractère sectaire des écoles supérieures et universités américaines dans leur ensemble une cause de la pauvreté de l’instruction de haut niveau que l’on dispensait alors dans nombre d’entre elles ».
White utilise la métaphore de la débâcle d’un fleuve au dégel, laquelle peut avoir des effets destructeurs par la masse de matériaux soudain mis en mouvement et susceptibles d’entraîner tout sur son passage ; de même le flux des connaissances en constant accroissement et des aperçus nouveaux risque d’emporter la barrière dressée par les croyances religieuses, laquelle barrière,
Contenu
vignette|Page de titre de la version française de 1899. Le livre se décompose en vingt chapitres, consacrés chacun à un champ particulier de l’activité scientifique (astronomie, archéologie, chimie, etc.). Le texte, écrit à l’intention du public général, s’applique, selon la volonté de l’auteur, à éviter autant que faire se peut les termes techniques et spécialisés, et, souligne l’auteur, à dire la vérité simplement telle qu’elle se présente à lui. Le succinct résumé, chapitre par chapitre, qui est donné ci-dessous se bornera à exposer brièvement les opinions et points de vue de l’auteur.
Chapitre 1 De la création à l’évolution L’interprétation littérale du livre de la Genèse, qui avait conduit à la négation de la mort et de l’existence d’animaux sans utilité pour l’homme avant la survenue du péché, fit place à la reconnaissance du nombre énorme d’espèces animales au monde. Diverses idées évolutionnistes soulevées progressivement par Linné, Cuvier et Agassiz avaient permis l’avènement de la théorie de la sélection naturelle telle que proposée par Charles Darwin et Alfred Russel Wallace. L’opposition initiale de la théologie contre cette théorie céda graduellement la place à une attitude de compromis dans la plupart des Églises.
Chapitre 2 Géographie Les représentations sphériques de Pythagore, Platon et Aristote s’étaient substituées aux idées antérieures provenant des mythologies chaldéenne et égyptienne et postulant une terre plate. Les Pères de l'Église penchaient pour l’idée d’un toit solide ou firmament couvrant la terre, mais au Moyen Âge, la plupart préféreront se ranger à l’opinion d’autorités telles que Thomas d’Aquin et admettre la sphéricité de la terre ; Jérusalem était désignée centre du monde et le refus d’admettre l’existence des antipodes porta beaucoup d’auteurs à supposer que l’autre face du monde était totalement aqueuse. La contestation des antipodes ne cessera même pas plusieurs siècles après les voyages de Magellan et contribuera d’autre part à sous-estimer la taille de la terre, ce qui incidemment aida Christophe Colomb. Les sentiments religieux par ailleurs stimulèrent l’expansion européenne à travers le globe.
Chapitre 3 Astronomie La vision ptoléméenne d’un univers géocentrique fut, en dépit de représentations antérieures plus littérales, pleinement adoptée par l’Église, moyennant addition d’une sphère céleste immuable au-dessus des étoiles et d’un enfer sous la terre. Au seizième siècle, Copernic mit cette vision en doute, mais son livre ne fut publié qu’après sa mort, assorti d’une préface suggérant qu’il ne s’agissait que d’une simple hypothèse. Lorsque Galilée trouva à l’aide de son télescope des motifs supplémentaires à rejeter le système ptoléméen, il dut faire face à l’opposition tant des catholiques que des protestants, et fut contraint de renoncer à sa vision héliocentrique, laquelle ne fut pas acceptée formellement par l’Église avant le dix-neuvième siècle. En Angleterre, les attaques se poursuivirent jusqu’au dix-huitième.
Chapitre 4 Des « signes et présages » à la loi des cieux Les comètes, météores et éclipses étaient généralement perçus par la plupart des civilisations anciennes comme signes avant-coureurs de quelque malheur. Bien que des explications naturelles des éclipses eussent été données dans l’ère chrétienne, les comètes et météores continuèrent d’être considérées comme des avertissements par Bède le Vénérable, Thomas d’Aquin et d’autres, ces phénomènes ne pouvant en effet se concilier avec les conceptions en vigueur relativement aux sphères célestes. Les tentatives d’écarter des universités et des congrégations ecclésiastiques les explications astronomiques persisteront jusqu’à la fin du dix-septième siècle.
Chapitre 5 De la Genèse à la géologie Avant Léonard de Vinci, la chrétienté ne voulut prêter aucune attention aux débuts d’explication des fossiles fournies par les Grecs anciens, et au milieu du dix-neuvième siècle encore, Buffon se vit forcé par la faculté de théologie de la Sorbonne de rétracter de simples vérités géologiques. La doctrine de la création était incompatible avec l’existence d’animaux, en particulier de carnivores, antérieurs à la chute d’Adam, et la plupart des théories géologiques s’appuyaient sur le déluge, par lequel auraient fait éruption les « fontaines des grandes profondeurs ». Les attaques menées par des religieux contre des géologues comme William Buckland, Dean Conybeare et Adam Sedgwick se poursuivirent jusqu’au dix-neuvième siècle, au motif que la géologie n’était pas un « sujet licite de recherche » et qu’elle « attaquait la vérité de Dieu ». Buckland finit cependant par renoncer à sa croyance à un rôle particulier du déluge dans l’histoire géologique, tandis que la doctrine uniformitariste de Charles Lyell devait finir par l’emporter. Par la suite, la découverte par George Smith que le récit de la Genèse était une adaptation de mythes chaldéens plus anciens mit fin à la plupart des tentatives d’utiliser le déluge dans les sciences.
Chapitre 6 Antiquité de l’Homme, égyptologie et assyriologie