Le royaume de Hongrie (en latin : Regnum Hungaria ; en allemand : Königreich Ungarn ; en hongrois : Magyar Királyság) forme, entre 1867 et 1918, l'essentiel des pays de la Couronne de saint Étienne (ou « Transleithanie »), au sein de la double monarchie d'Autriche-Hongrie. Unifié en 1867 lors du sacre de François-Joseph en tant que roi de Hongrie, le royaume de Hongrie est gouverné par une élite centralisatrice qui refuse les solutions fédéralistes comme le trialisme ou l'austroslavisme, de sorte qu'à l'issue de la Première Guerre mondiale, il se disloque et est remplacé par une république qui n'en contrôle de fait que le centre. Structure et composition du royaume

Avant le compromis austro-hongrois, le royaume de Hongrie était, depuis sa formation, composé de plusieurs parties distinctes et, depuis les réformes, en 1711, du roi Charles III d'Autriche, il était organisé en grands bezirke. La population des pays de la Couronne de saint Étienne issus du compromis austro-hongrois () est composée de Magyars (groupe le plus nombreux, mais minoritaire), de Slaves du Nord (Ruthènes et Slovaques) et du Sud (Croates et Serbes), de Roumains et aussi d'Allemands installés à partir du début du sur des territoires où ils bénéficient d'exemptions fiscales, comme les Souabes du Banat. On recense également des Juifs et des Roms en grand nombre, ainsi que des Italiens à Fiume, Buccari, Zengg et quelques autres ports de la côte adriatique.

Unification du royaume vignette|Groupes ethno-linguistiques du royaume de Hongrie en 1910.|gauche Par le compromis avec l'Autriche, les dirigeants hongrois obtiennent de leur monarque Habsbourg l'unification du territoire hongrois, réorganisé en 64 nouveaux comitats et regroupant le royaume médiéval créé en 1001 (37 comitats) et ses états vassaux : royaume de Croatie-Slavonie (qui conserve une autonomie partielle, avec 8 comitats), voïvodat serbe, Banat et Transylvanie (ensemble 19 comitats)Le roi de Hongrie, François-Joseph suivi par Charles IV, portent le titre de Grand-Voïvode de Serbie et de Grand-Prince de Transylvanie..

Les dirigeants hongrois ne parviennent toutefois pas à unir au royaume hongrois la Dalmatie, vénitienne pendant cinq siècles, dont l'empire d'Autriche s'est emparé lors de la paix de Campo-Formio mais qu'ils considèrent aussi comme une partie de la , la történelmi Magyarország. Le royaume unifié représente pour eux, à partir de 1896, la , le millenáriumi Magyarország, marquant le millième anniversaire de l'arrivée des Magyars dans le pays en 896. Ces mêmes nationalistes hongrois considèrent son unification comme une et une .

Les minorités majoritaires d'un royaume multi-ethnique gauche|vignette|Costumes des divers peuples du royaume de Hongrie. En 1900, le royaume est peuplé de près de 18 millions d'habitants, dont 47 % de Magyars. Deux millions de Slovaques habitent la Haute-Hongrie, 2 millions de Croates sont pour la plupart autonomes au sein du royaume de Croatie-Slavonie, 1 million de Serbes peuplent la vallée de la Save, la Bácska et le Banat, 1 million de Ruthènes vivent dans les comitats du nord-est le long des Carpates et 3 millions de Roumains se répartissent entre le Maramureș, le Körösvidék, le Banat et la Transylvanie. Le royaume compte également près d'un million d'Austro-allemands (dont des Saxons, des Souabes, des Szepesiens), ainsi que des Juifs, des Roms, des Bulgares et des Tchèques.

Magyarisation

En dépit du caractère officiellement libéral du royaume de Hongrie, les différents courants magyars représentés au parlement de Budapest sont partisans d'une intense politique de magyarisation des populations non hongroises du royaumeHenri Bogdan, L'Autriche-Hongrie et la question nationale, Confluences méditerranéennes 2010, vol. 2, n° 73, p. 13-20 dont le mode de scrutin favorise largement les Magyars : sur , . Ils reçoivent le soutien des quelques députés représentants des Volksdeutsche établis dans le royaume depuis le .

Leur politique de magyarisation s'appuie sur la « loi des nationalités » votée en 1868, qui définit le royaume comme un ensemble unitaire, se fonde sur une politique de discrimination des minorités, d'intimidation policière et sur la multiplication des entraves au droit de réunion, pourtant garanti par la constitution de 1868, afin de mettre en avant la petite minorité aristocratique et les allogènes assimiliés : un « ascenseur social » existe dans le Royaume, mais il exige que l'on devienne Magyar et, si possible, noble.

La se met en place à partir des années 1895-1896, marquée par la querelle de l'État avec les églises autour de l'obligation du mariage civil et par l'adoption des noms magyars des lieux et des localités qui sont les seuls officiels et les seuls à être considérés comme historiques ; de nombreux villages et villes qui n'avaient que des noms slaves ou roumains sont rebaptisés d'une traduction hongroise ; les conscrits voient leurs noms et prénoms magyarisés, et la langue magyare est imposée dans les écoles de façon systématique. Dans le même ordre d'idées, la justice n'est rendue qu'en langue magyare, en contradiction avec la constitutionSelon la constitution de 1868, la langue majoritairement parlée dans le comitat doit être la langue de la justice..

Conséquences

Sur le plan intérieur, en réaction à la politique de magyarisation des dirigeants hongrois, les minorités du Royaume soutiennent, dans leur majorité, les Autrichiens dans le conflit larvé entre les deux parties de la double monarchie : ils bénéficient ainsi du soutien des responsables autrichiens, satisfaits de de leurs partenaires hongrois.

Sur le plan extérieur, les représentants des minorités se cherchent des alliés parmi les pays voisins du Royaume : les nouveaux États des Balkans, essentiellement la Roumanie et la Serbie tentent de protéger les locuteurs de leurs langues vivant dans la double monarchie. Les revendications des minorités non-magyares de Hongrie pèsent ainsi sur les relations entre la double monarchie et certains de ses voisins : en 1883, l'adhésion de la Roumanie à la Triplice est compliquée par la présence de fortes minorités roumaines en Autriche et en Hongrie ; en 1914, le roi de Roumanie Charles informe le représentant austro-hongrois à Bucarest, Ottokar Czernin, que l'oppression des Roumains de Hongrie crée les conditions d'une orientation de la politique étrangère roumaine moins favorable à l'Autriche-Hongrie et au Reich allemand.

En 1918-1919, lors des négociations de paix entre la Hongrie, alors fraîchement indépendante, et les Alliés de la Première Guerre mondiale, la délégation hongroise, menée par le géographe Pal Teleki, tente de défendre l’intégrité des territoires ayant dépendu du royaume de Budapest jusqu’en 1918 en présentant ainsi une analyse géographique et ethnographique richement documentée de la situation du royaume en 1910, date du dernier recensement hongrois, qui constitue selon eux un ensemble territorial unifié et cohérent autour du bassin des Carpates et de la plaine de Pannonie. Mais les Alliés opposent aux délégués hongrois l’idée de nation comme source de la souveraineté, qui avait déjà été exprimée lors de différentes révoltes : transylvaine de 1784 et « Printemps des Peuples » de 1848, notamment les révolutions autrichienne, hongroise et roumaine. Cela aboutira au traité de Trianon.

Les dirigeants et les assemblées des différents peuples non-magyars du Royaume s’appuient alors sur le « droit des peuples à disposer d'eux-mêmes » et sur les déclarations du président américain Woodrow Wilson, qui, dans le dixième de ses « quatorze points pour la paix », propose à l’Europe l’autodétermination des peuples basée sur la langue (et non sur l’histoire ou la tradition). L’idée d’un Royaume supranational dont la souveraineté s’incarnait en une dynastie, les Habsbourg-Lorraine, n’est plus considérée comme valide. Par ailleurs, le royaume de Hongrie était le seul État d’Europe dans lequel l’ethnie dominante, les Magyars, constituait (dans les frontières d’avant 1918) moins de la moitié de la population totale du royaume et cette particularité fragilise l’argumentation de la délégation hongroise.

Institutions et vie politique

Issu du processus d'émancipation des territoires hongrois des Habsbourg qui commence dans les années 1860, le royaume acquiert une autonomie interne quasi-totale à partir de la conclusion de l’Ausgleich de 1867.

Le roi de Hongrie

Le roi de Hongrie est, en vertu de l’ qui unit la Hongrie à l'Autriche, souverain des pays de la couronne de Saint-Étienne. Deux rois se succèdent entre 1867 et 1918 : François-Joseph et son petit-neveu Charles IV.

En vertu de la pragmatique sanction de 1717, le roi, toujours un membre de la famille des Habsbourg, est également le dépositaire du pouvoir dans les pays autrichiens.

Le roi est sacré à Budapest : François-Joseph le , puis Charles IV, son successeur, le Le sacre du roi Charles est la dernière grande cérémonie du royaume avant la défaite de 1918.. Lors de cette cérémonie, le roi est oint par le primat catholique du royaume, puis ceint de la couronne de Hongrie, tandis que son manteau a été rapiécé par la nouvelle reine, conformément à la tradition. Enfin, joignant le geste à la parole, le roi doit gravir à cheval un tertre artificiel, formé avec de mottes de terres venant de chacun des 64 comitats du royaume, puis, brandissant l'épée du sacre aux quatre points cardinaux, il s'engage à défendre le royaume.

Constitution et institutions du royaume

Le royaume est refondé en 1867 sur des bases libérales. Une constitution est adoptée. Cette constitution, mettant en place un régime centralisé, permet la dissolution des diètes provinciales, à l'image de celle de Transylvanie, dissoute par le chef du gouvernement hongrois, Gyula Andrássy, dès l'unification du royaume en 1868.

Le gouvernement est responsable devant le parlement, composé de deux chambres : la Chambre des magnats (főrendiház) et la Chambre des représentants (képviselőház). Le mode de scrutin censitaire ne permet qu'à 6 % des hommes du Royaume (et à aucune femme) de voter, et l'essentiel des députés, tous masculins, appartient à la noblesse hongroise, environ qui possèdent un tiers des terres du Royaume. Cette classe politique affiche son hostilité à l'encontre de toute réforme institutionnelle visant à élargir le droit de suffrage, ce qui la place souvent en opposition avec les velléités réformatrices du roi.

Vie politique

La constitution de 1868 garantit au royaume des une vie politique.

Des partis politiques se mettent rapidement en place à partir de 1867. Rapidement, la vie politique du royaume s'ordonne autour de l'opposition entre le parti libéral (ou son continuateur, le parti national du travail), dit « parti de 1867 », et le parti de l'indépendance. Ces partis sont contrôlés de père en fils par les grandes familles du royaume : les Tisza, Kalman et son fils, Istvan, les Andrassy, Gyula l'aîné et son fils Gyula, les Kossuth, Lajos et son fils . Contrôlant le pouvoir pendant quarante ans, le parti libéral, ou parti de 1867, est défait lors des élections législatives de 1905. À l'issue de cette consultation, le parti de l'Indépendance, ou parti de 1848, majoritaire, contrôle une majorité du Reichstag de Budapest. Étant tous favorables à la magyarisation, les partis hongrois n'attirent pas les représentants des minorités linguistiques du Royaume, qui créent leurs propres partis : ainsi, en 1881 est fondé le parti national roumain de Hongrie, mais l'usage de la loi électorale par les autorités et les magnats magyars prive de fait ces minorités de possibilités de disposer d'une représentation en mesure de peser sur les votes au Reichstag de Budapest. Outre les partis visant à représenter les minorités, apparaît aussi un parti social-démocrate qui représente les classes magyares non-dominantes et qui obtient quelques élus lors des élections au tournant du siècle, mais demeure marginal.