vignette|Exemples de toponymes.

La toponymie (du grec ancien : « lieu » et « nom ») est une discipline linguistique qui étudie les toponymes, c'est-à-dire les noms propres désignant un lieu. Elle se propose de rechercher leur ancienneté, leur signification, leur étymologie, leur évolution, leurs rapports avec la langue parlée actuellement ou avec des langues disparues. Avec l'anthroponymie (étude des noms de personnes), elle est l'une des deux branches principales de l'onomastique (étude des noms propres), elle-même branche de la linguistique.

En outre, la toponymie s'intéresse aussi aux contextes et motivations de la détermination des noms de lieux et à leur impact sur les sociétés. À ce titre, elle emprunte donc également de façon importante à l'histoire et à la géographie, mais aussi à la sociologie, à l'anthropologie, à l'archéologie et à la géopolitique, et mobilise les outils et les approches de l'ensemble des sciences sociales.

Le terme de « toponymie » renvoie également à l'ensemble du matériau que composent les toponymes, également désignés comme « noms de lieux » ou « noms géographiques ». Un même vocable désigne donc à la fois l'objet et ses acteurs, et la discipline qui les étudient, « l'état et la science des noms des lieux » selon les mots du géographe Roger Brunet., comme c'est le cas de la topographie. Le présent article traite des deux acceptions.

Les changements phonétiques, phonologiques et morphologiques qui affectent généralement les noms de lieux au point de les rendre opaques, ont suscité des interprétations des plus fantaisistes (telles les étymologies populaires) de la part d'auteurs qui ignorent ou négligent la méthode scientifique mise en place par les philologues et les linguistes..

Marqueurs tangibles et symboliques des sociétés humaines, les toponymes sont l'objet d'importants débats de société, et sont traversés par plusieurs dynamiques d'appropriation (normalisation linguistique, patrimonialisation, instrumentalisation politique).

Toponymie comme discipline Champ d'application et spécialisations La discipline toponymique a pour objet « l'étude de la formation et de l'évolution des noms de lieux ». ; elle s'attache à étudier les noms dans leur forme, leur origine et leur sens, et emprunte ainsi à la linguistique. Suivant cette perspective étymologique, deux approches générales sont combinées : une étude « descriptive » (relevé et analyse des noms dans un espace-temps donné) ou une étude « évolutive » (lecture de l'évolution des noms, des langues et des significations dans le temps).

Outre l'étude des noms de lieux habités (villes, bourgs, villages, hameaux) ou non habités (tels certains lieux-dits), la toponymie étudie également les noms liés au relief (oronymes), aux cours d'eau (hydronymes), aux voies de communication (odonymes ou hodonymes), aux occupations végétales du sol (phytotoponymes), aux noms de lieu ou de région issus d’une caractéristique géographique physique ou une particularité environnementale (choronymes), aux entités politiques (politonymes) ainsi qu'à des domaines plus restreints (microtoponymes), à des domonymes (noms de villas, d'hôtels) Naftali Kadmon, Glossary of Toponymic Terminology, version 4.1, New York, United Nations Group of Experts on Geographical Names, 2000., des noms d'équipements sportifs ou de stations de transport.

Au-delà de l'approche étymologique, des études contemporaines en toponymie s'attachent aussi à analyser de façon critique les tenants et aboutissants de la toponymie, les circonstances de l'attribution des noms (acteurs impliqués, représentations mobilisées, intentions sous-tendues), en ce qu'ils peuvent éclairer la compréhension des dynamiques sociales, culturelles et politiques.

Épistémologie de la toponymie vignette|Boîtes du Glossaire des patois de la Suisse romande, conservées à Neuchâtel, en Suisse. Les premières recherches en toponymie à l'époque moderne ont commencé presque simultanément en France et en Grande-Bretagne, durant la seconde moitié du . Le terme même de « toponymie » apparaît au milieu du (toponymique est attesté en 1853 dans un ouvrage qu'Alexandre-Édouard Baudrimont consacre à l'histoire des Basques, toponymie en 1869 dans un écrit de Jean-François Bladé consacré au même sujet). et ce, vers la même époque que toponomastique qui désigne l'« onomastique des noms de lieux », mot aujourd'hui désuet.

À cette époque, la discipline est intrinsèquement liée à la géographie historique qui privilégie la valeur documentaire de la toponymie cartographique mais . On privilégie l'établissement de dictionnaires topographiques (gazeteers en anglais). Ces dictionnaires ont permis aux linguistes d'accéder plus facilement aux formes anciennes des noms de lieux, c'est-à-dire aux formes attestées au cours des siècles dans les chartes, cartulaires, pouillés et dont la recherche dans les bibliothèques exigeait de longues heures.

La toponymie a ensuite largement concentré ses recherches sur l'étymologie des noms de lieux ; dans ce cadre, on a pu établir une évolution assez linéaire dans la toponymie ouest-européenne. En effet, il existe un substrat pré-indo-européen, indo-européen ou pré-celtique dans les toponymes européens ; on y rattache généralement toutes les étymologies toponymiques inexpliquéesCharles Rostaing, Les Noms de Lieux, Paris, Presses universitaires de France, « Que sais-je ? », 1969..

En France, un projet fut lancé dès 1860 sous l'égide du Comité des travaux historiques et scientifiques (CTHS) visant à l'établissement de dictionnaires topographiques des départements. Une partie de ces dictionnaires sont en accès libre en ligne..

Le premier pays où fut publiée une synthèse sur la toponymie est l'Allemagne (Ernst Förstemann et ). Dans la tradition française, Auguste Longnon (1844-1911) est considéré comme le fondateur en France d'une toponymie véritablement méthodique et systématique., avec son ouvrage Noms de lieux de la France, paru en 1920. Par la suite, d'autres chercheurs ont développé les travaux de Longnon, notamment Albert Dauzat (1877-1955), Marcel Baudot (1902-1992), Charles Rostaing (1904-1999) et Ernest Nègre (1907-2000) avec la Toponymie générale de la France en trois volumes.

Dans le monde anglo-saxon, on peut citer les Britanniques , , , , Isaac Taylor, William J. Watson, et les Américains George R. Stewart et .

Initialement assez largement présentée et utilisée comme « substitut de l'archéologie », perçue comme la succession de couches d'histoire, la toponymie est progressivement reconsidérée à partir des années 1980 avec le développement des technologies d'archéologie préventive et la prise de conscience de la grande variabilité des héritages linguistiques et de leurs significations, qui nuancent parfois fortement cette dimension archéologique..

Dans les années 1990 émerge un nouveau courant scientifique qui cherche à dépasser la simple ambition de reconstitution du rapport des sociétés à l'espace géographique par la toponymie, en étudiant la dimension géopolitique de celle-ci. Dans les années 2000 et 2010, les chercheurs s'évertuent à proposer un cadrage théorique à ces nouveaux champs de réflexion. Plusieurs approches critiques sont développées, mobilisant les corpus philosophiques de différents penseurs, appliqués à la toponymie et sa pratique contemporaine (tels les concepts du dispositif de Michel Foucault, décliné en « dispositif spatial » par Michel Lussault, ou de l'hégémonie culturelle d'Antonio Gramsci)... Parmi ces chercheurs figurent , Reuben Rose-Redwood, Hervé Guillorel, Myriam Houssay-Holzschuch, Frédéric Giraut, Jani Vuolteenaho, Lawrence Berg, Derek Alderman, etc. Leurs recherches s'inscrivent dans une perspective résolument postmoderniste. Les terrains africains et américains font dès lors l'objet de nombreux travaux..... Les croisements interdisciplinaires sont croissants (avec la littérature. ou l'écologie scientifique et l'écophysiologie.). Roger Brunet, figure majeure de la géographie française de la fin du , s'intéresse également à la toponymie hexagonale à la fin de sa carrière (Trésor du terroir. Les noms de lieux de la France en 2016, Nouveaux territoires, nouveaux noms de la France en 2021), bien que ces écrits fassent l'objet de critiques relatives à l'omission des processus politiques en jeu..

L'analyse des représentations mobilisées par les toponymes est un autre champ d'études fécond.....

Des récompenses peuvent être décernées à certaines recherches en toponymie, comme c'est le cas en France du prix Albert-Dauzat.

Toponymie comme pratique et comme matériau vignette|Des toponymes aborigènes australiens mis en évidence sur une carte de Brisbane, ou le couplage des fonctions pratique et mémorielle.

Morphologie Sur le plan syntaxique, et dans un contexte linguistique indo-européen, le toponyme peut comprendre un terme générique (qui définit l'entité géographique désignée) et un terme spécifique (qui précise et isole l'élément géographique) ; dans « delta de l'Okavango », delta est générique, Okavango est spécifique.

Le toponyme peut n'être composé que d'un mot (Séoul, Denali, Danube), ou composé (Las Vegas Strip, Charente-Maritime, Burkina Faso, Papouasie-Nouvelle-Guinée). En français, certains sont utilisés moyennant un article défini (la Pologne, les Émirats arabes unis, le Cantal, l'Antarctique), d'autres ne le requièrent pas (bon nombre de localités, certains États comme Israël ou Bahreïn, etc.).

Les toponymes sont soumis à des règles de graphie parfois complexes et relatives dans le tempsUne orthographe officielle fixe et unique finit par se substituer aux graphies non normalisées et diverses du passé, voire à être imposée comme nouvelle norme (Cette devenue Sète en 1927). ou selon la langue d'usage.

Fonction du toponyme Le toponyme combine deux fonctions : une fonction pratique : localiser les lieux, faciliter le repérage et l'orientation des individus ; une fonction symbolique et culturelle : consigner et fixer dans une mémoire collective les faits, valeurs, langues, événements et acteurs retenus par les sociétés. Cette fonction peut être délibérée ou non. Il convient toutefois de considérer avec précaution les toponymes anciens, dont la dimension archéologique n'est pas forcément attestée..

Ville de Montréal, Catégories de toponymes..

honorifique commémorativeLa commémoration toponymique et odonymique concerne notamment les toponymes et odonymes anthroponymiques (glorification de personnalités célèbres, devoir de mémoire pour perpétuer le souvenir d'une personnalité moins illustre). Ce phénomène relève d'un processus de visualisation et réification du passé, masquant souvent le fait qu'il s'agit d'une histoire reconstituée. Cf historique géographique thématique

Les toponymes peuvent aussi constituer une ressource territoriale importante (support de patrimonialisation, de stimulation démocratique et militante, de création artistique).

Histoire vignette|Les armes du Mexique font écho au nom de la ville de Tenochtitlan. Il est impossible de savoir précisément à partir de quelle date les humains ont attribué des noms aux lieux qui les entouraient. Néanmoins, il semble que ce soient les rivières et les montagnes qui aient été nommées en premier. Selon le géographe Paul Claval, ce sont la sédentarisation et la structuration des populations qui ont créé le besoin de déterminer des noms pour les lieux, qui désormais étaient durablement habités et territorialisésPaul Claval, Géographie culturelle : une nouvelle approche des sociétés et des milieux, Paris, Armand Colin, 2012..

La toponymie naît de la médiation entre l'espace habité et l'espace approprié par le travail de la terre et l'enracinement d'une société..