Les mascarades souletines (xiberoko maskaradak en souletin, zuberoako maskaradak en basque unifié) sont un rite carnavalesque itinérant propre à la Soule, une province du pays basque français.

Comme d'autres fêtes hivernales en Europe, elles puisent leurs motifs dans les carnavals anciens, les fêtes des fous et des rites nuptiaux. Leur forme actuelle s'est fixée au cours du ; après avoir presque disparu au sortir de la Seconde Guerre mondiale, elles retrouvent depuis les années 1980 une vigueur nouvelle, imprégnée par le nationalisme basque. Les pratiques des maîtres à danser et des écoles de danse en Soule sur lesquelles elles s'appuient ont été inscrites en 2017 à l'Inventaire du patrimoine culturel immatériel en France.

Un groupe de jeunes prend en charge chaque année leur organisation. Les dimanches de janvier à avril, il se rend dans un village des alentours pour y donner son spectacle et dialoguer avec les habitants. Les mascarades constituent ainsi un moyen de communion et de communication qui irrigue tout le territoire.

La troupe, forte de quelques dizaines d'acteurs, se divise dans une opposition de façade entre : les « Rouges », personnages muets, habiles danseurs, vêtus avec raffinement de tenues aux couleurs vives et franches évoquant les soldats napoléoniens, qui personnifient la société souletine, l'ordre et le mérite ; les « Noirs », chahuteurs sales et sauvages, vêtus de hardes ou de peaux qui représentent les étrangers, les nomades, le chaos.

En émerge une petite dizaine de personnages principaux, dont l'homme-cheval Zamalzain, Jauna et Anderea pour les Rouges et Pitxu pour les Noirs.

Le matin, la troupe doit gagner par ses danses le droit de franchir les barricades symboliques que les habitants ont érigées dans différents quartiers du village invitant. L'après-midi, elle donne sur la place centrale une représentation qui combine danses, chants, saynètes et interactions avec le public local.

Contexte géographique et historique

La Soule est le plus petit des sept territoires historiques du Pays basque. Sa superficie de sur le versant français des Pyrénées est peuplée au d'environ . Elle correspond géographiquement à la vallée du Saison et comprend le massif forestier des Arbailles. Le territoire est administrativement découpé en deux cantons, dont les villes principales sont Mauléon-Licharre et Tardets-Sorholus. Il se partage historiquement en communautés paysannes (herria) constituées en villages diffus de maisons (etxe) d'ancienneté séculaire.

thumb|Paysage de Basse-Soule.|alt=Un paysage de campagne vallonnée et verdoyante, parsemé de quelques hameaux.

Au la Soule est traversée par une opposition forte, toujours perceptible, entre la capitale Mauléon, ville royale, et la société rurale. La Révolution française l'intègre au département des Basses-Pyrénées, où elle se retrouve dans l'orbite des villes béarnaises et protestantes de Pau et d'Oloron-Sainte-Marie, sans rapports avec son aire culturelle basque. Avec l'arrivée du réseau ferré, la société rurale plus ou moins autarcique se désagrège progressivement à partir du et surtout après la Seconde Guerre mondiale. Une petite industrie de l'espadrille se développe, pour péricliter assez vite sous les coups de la mondialisation. L'exode rural est massif dans la seconde moitié du et le patriotisme basque se développe chez les jeunes.

C'est un territoire à forte tradition, notamment grâce aux pastorales, des pièces de théâtre qui font revivre chaque été de nombreux personnages du folklore basque traditionnel sur des thèmes religieux ou de la vie quotidienne. Comme dans le reste du Pays basque, les danses constituent une partie très importante de la culture et sont une des bases de la construction du folklore.

Personnages La troupe des mascarades, forte de vingt-cinq à quatre-vingts acteurs, se divise en deux bandes, d'où le pluriel du mot maskaradak.

Les membres de l'une portent des costumes élégants et propres, aux couleurs vives et franches dominées par le rouge qui leur vaut leur surnom, gorriak, « les Rouges ». Leur rôle est muet et leurs danses, aux points rigoureusement ordonnés (bakun, frisat, entrexat…), sont raffinées et élaborées. Ils figurent la société souletine.

L'autre groupe est composé d'acteurs d'apparence sale et sauvage, vêtus de hardes ou de peaux : ce sont « les Noirs », beltzak. Ils chahutent en désordre plus qu'ils ne dansent ; certains ont un rôle chanté, d'autres haranguent la foule. Ils représentent les étrangers, le chaos.

Gorriak, « les Rouges » vignette|Les cinq personnages principaux des « Rouges » se préparent à danser : Enseñari, Zamalzain, Kantiniersa, Gatüzain, Txerrero.|alt=Cinq personnages alignés, vêtus d'uniformes militaires différents, de couleurs vives et claires.

Aintzindariak, « ceux qui marchent devant » Ils forment le groupe des danseurs principaux. Par ordre de marche : Txerrero ouvre le cortège des danseurs en balayant les mauvais esprits du sol avec sa txerra, bâton terminé par une queue de cheval. Il est vêtu de rouge, de noir et de blanc, porte un béret rouge à pompon et des sonnettes à la taille ; Gatüzain, « le gardien du chat », danse en faisant claquer sa grande pince de bois, instrument utilisé pour manier la charcuterie pendue dans les caves, représentant les griffes du chat qu'il personnifie. Il est vêtu d'un pantalon jaune et d'une veste bleue avec un béret blanc à pompon. Son rôle s'apparente à celui d'un bouffon ou au personnage d'Arlequin ; Kantiniersa, « la cantinière », danseuse sanglée dans un haut bleu et une jupe rouge, porte un tonnelet à la ceinture. Elle danse avec Zamalzain et lui offre les provisions qu'elle transporte dans son tablier ; Zamalzain, « le palefrenier », danseur coiffé d'une toque emplumée couronnée de perles, ornée de rubans qui retombent sur ses épaules. Il doit être particulièrement habile pour maîtriser en dansant les mouvements du chevalet qui imite sa monture ; Entseinari, « le porte-drapeau », danseur vêtu d'un costume noir couturé d'argent, ferme le cortège de danseurs. Il brandit l'emblème de la Soule, de gueule au lion d'or, qui a remplacé dans les années 1970 le drapeau français tricolore, lequel avait surclassé au un fanion blanc aux fleurs de lys dorées.

Autres personnages rouges Jauna et Anderea, « le seigneur et la dame » : lui, vêtu d'une redingote et coiffé d'un haut-de-forme, est armé d'une épée ; elle, porte une robe de mariée. Laboraria et Laborarisa, « le laboureur » et « la maîtresse de maison », portent les habits du dimanche traditionnels des paysans. Les marexalak, « les maréchaux-ferrants », vont poser des fers à Zamalzain. Ils sont habillés en soldats d’opérette rouges. Les kükülleroak composent un groupe de jeunes danseurs en formation.

Beltzak, « les Noirs » thumb|droite|Les « Noirs », buhameak et bauterak, fomentent un mauvais coup.|alt=Des personnages vêtus de noir ou de couleurs bariolées attendent à l'écart. Les khestuak, « les hongreurs » sont parfois classés dans les Rouges par leur proximité avec Zamalzain, dont ils miment la castration. Mais leur parler béarnais et leur costume de velours sombre les apparentent davantage aux Noirs. Les xorrotxak, « les rémouleurs », sont vêtus de velours sombre et coiffés de casquettes ornées d'un écureuil empaillé. Ils se déplacent en chantant des moqueries sur les autres acteurs. Les buhameak, « les bohémiens », sont des personnages au rôle burlesque. Ils sont bruyants, voleurs et maladroits, portent des costumes bariolés et de grosses épées de bois. Sous les ordres de leur chef Basagaitz (« mauvais sauvage » en basque), le Maître des bohémiens (buhame-jauna), ils prônent la paresse et le vol, commentent grossièrement l'actualité du pays et interagissent avec le public. Les kauterak, « les chaudronniers » auvergnats sont vêtus de noir, masqués, visages passés à la suie. Dans leur dos pendent une queue de renard et un écriteau portant leur nom et quelques mots de description. Ils excellent dans la raillerie et la dérision, éclaboussant les villageois et enlevant les jeunes filles. Leur rôle est de semer la pagaille. Parmi eux : Kabana leur chef tient au public un discours, le perediküak, pour narrer les anecdotes de l'année sur le lieu de la représentation ; Pitxu est un pitre, personnage central de la mascarade. Il passe la journée à saboter le travail des autres personnages, meurt puis ressuscite à la fin du spectacle. Les bedeziak, « les guérisseurs », parfois un « médecin » et un « apothicaire », qui soignent Pitxu à la fin de la représentation.

Les musiciens thumb|Accompagnement en 2014.|alt=Groupe de musiciens debout, avec un tambour et des instruments à corde. Pour ses danses, le cortège est accompagné au son de la txürüla (flûte à trois trous), du ttun-ttun (instrument traditionnel à corde) et de l'atabala (tambour). Les partitions, recensées notamment par l'avocat et folkloriste basque Jean Dominique Julian Sallaberry en 1899, sont pour beaucoup apparentées à des airs des .

Déroulement Organisation Les jeunes d'un village décident de monter une mascarade pour le début de l'année suivante. Ils se distribuent les rôles, apprennent les points de danse et les chants et répètent sous les conseils d'anciens. La transmission de la danse basque en Soule se fait à travers un réseau dense d'écoles rurales. Les élèves y entrent vers l'âge de pour intégrer après plusieurs années d'apprentissage le groupe de danseurs officiels de village. L'école de danse est le centre de la vie culturelle de chaque village et un important vecteur dans la construction du lien social. Antérieurement, la transmission des danses souletines était assurée par le maître à danser, un statut conféré par les jeunes danseurs aux danseurs anciens qu'ils admiraient et auprès de qui ils souhaitaient apprendre (on parle plutôt aujourd'hui de professeur de danse). Les pratiques des maîtres à danser et des écoles de danse en Soule sont inscrites en 2017 à l'Inventaire du patrimoine culturel immatériel en France.

Les organisateurs écrivent aux édiles de villages alentour pour solliciter une invitation, et le programme s'établit en fonction des réponses reçues. Les mascarades se tiendront par rotation dans chacun d'entre eux, chaque dimanche. La première et la dernière représentation ont lieu dans le village organisateur.

Journée type Tout au long de la matinée, la troupe doit franchir, dans différents quartiers du village invitant, les barricades que les habitants ont érigées. Jadis il s'agissait de véritables obstacles par dessus lesquels il convenait de sauter, voire qu’il fallait conquérir à coups de fusils chargés à blanc ; aujourd'hui une bouteille de vin et quelques verres posés sur la route symbolisent l'obstacle et les acteurs gagnent le droit de se restaurer en donnant leur spectacle. Celui-ci se compose invariablement de : l'arrivée du cortège, dans un ordre de marche bien défini ; les danses des Rouges, commençant par celles des aintzindariak ; l'irruption des kauterak et des buhameak ensauvagés qui, armés de leurs bâtons, tournoient autour des Rouges apeurés puis se jettent les uns sur les autres jusqu'à former un tas humain ; le chant a cappella des xorrotxak qui moquent les acteurs qui les ont précédés ; une collation offerte par les villageois (traditionnellement : beignets, crêpes, merveilles et galettes).

La matinée prend fin avec une série de sauts basques présentée sur la place du village ou devant le fronton. Les acteurs se dispersent alors pour déjeuner chez les habitants, les hôtes étant appariés selon des usages précis : la règle veut en effet que le maire invite Jauna et Anderea, et qu'un adjoint prenne en charge Laboraria et Laborarisa. Un ancien danseur ayant incarné tel personnage invitera l'actuel tenant du rôle. Par défaut, les parents se reçoivent, les amis se reçoivent ou les anciens invités rendent l'invitation.