L'Enfant à la balustrade est un roman de mœurs de René Boylesve, largement autobiographique, dans un cadre régionaliste. Il est publié en 1903 dans La Renaissance latine sous forme de feuilleton en quatre parties, sous le titre Comédie sous la balustrade et, presque simultanément, en volume chez Calmann-Lévy.
Ce roman présente une suite de La Becquée, œuvre parue deux ans plus tôt et dont il reprend les principaux personnages, au premier rang desquels le narrateur, Riquet Nadaud.
L'Enfant à la balustrade raconte, vue et analysée par un enfant d'une dizaine d'années dont le père est notaire, la vie des petits bourgeois réunis en « cercles » entre alliances, brouilles et réconciliations de convenance, dans une petite ville du sud de la Touraine. Une maison dont le jardin en terrasse est clos par une balustrade dominant la ville tient un rôle majeur dans le récit : le notaire est temporairement mis au ban de la société bourgeoise pour avoir acheté cette maison au nez et à la barbe d'un notable local. Le retour en grâce du notaire n'a lieu qu'à la fin de l'histoire lorsque sa famille et lui viennent enfin habiter cette maison et que la jalousie de leur entourage fait place à l'admiration, sincère ou convenue.
Parallèlement, l'enfant grandit sans rien perdre de sa sensibilité, sa personnalité s'ébauche, sa capacité de jugement se développe. Il s'éveille au sentiment amoureux et s'engage dans la quête d'un idéal qu'il a lui-même du mal à définir au milieu des turbulences de la vie des adultes.
Lors de la parution du roman, la plupart des critiques soulignent la précision du tableau de la vie provinciale peint par Boylesve ainsi que la satire qu'il en fait ; il leur semble également que la quête d'idéal de Riquet n'est autre que celle de l'auteur enfant, mais aussi adulte. L'Enfant à la balustrade fait partie des possibles lauréats du premier prix Goncourt, décerné en 1903, mais ne l'obtient pas. Le roman est traduit en anglais et en espagnol du vivant de son auteur. Reconnu, après la mort de l'écrivain, comme l'un de ses meilleurs romans et plusieurs fois réédité, il n'a toutefois pas bénéficié de tirages très importants.
Présentation
Résumé vignette|gauche|alt=Photographie en couleurs d'un rue bordée de maisons mitoyennes.|Maison natale de René Boylesve à Descartes (maison de Riquet Nadaud au début du roman). Henri Nadaud, surnommé Riquet par ses proches, est un enfant âgé d'une dizaine d'années au début du roman. Fils de notaire, il habite Beaumont, une petite ville du sud de la Touraine. Entre son père, sa belle-mère qu'il appelle et sa grand-mère qui n'a jamais accepté que son fils, veuf, se remarie (avec une créole, de surcroît), il observe les relations complexes qui régissent le monde des notables d'une petite ville de province : amitiés, haines, alliances, trahisons, réconciliations de circonstance. L'origine de ces chassés-croisés est l'achat, par , d'une maison dont Madame Colivaut, l'actuelle occupante, conserve l'usage jusqu'à son décès. Cette maison, l'une des plus belles de la ville, était également convoitée par , de riches bourgeois de Beaumont entourés d'un cercle d'« amis » intéressés. À l'instigation des Plancoulaine, la famille Nadaud subit, par vengeance, une « mise en quarantaine » de la part de tous les notables de Beaumont et le notaire perd sa clientèle ; pour rompre son isolement et son désœuvrement, est même fugitivement tentée de tromper son mari.
vignette|alt=Photographie en couleurs d'une maison particulière précédée d'un jardin en terrasse.|Maison Mouton (maison Colivaut) à Descartes.
Cet isolement ne prend fin qu'à la mort de Madame Colivaut, lorsque les Nadaud viennent habiter la maison tant convoitée. Ils voient alors revenir vers eux, un par un, tous ceux qui les avaient délaissés, y compris Clérambourg, l'ami de trente ans qui leur avait aussi tourné le dos, et surtout les incontournables Plancoulaine qui font le premier pas vers un rapprochement, impatients d'être invités à leur tour chez les Nadaud : la jalousie fait place à l'admiration, parfois mêlée d'envie. Il faut toutefois que consente à effectuer personnellement la démarche qui le réconcilie définitivement avec ces derniers en leur faisant parvenir un panier de gibier qu'il a lui-même chasséL'Enfant à la balustrade, de l'édition originale..
Au milieu de ces préoccupations d'adultes dont il ressent les contrecoups et que son âge lui permet désormais de mieux comprendre et d'analyser, le seul véritable bonheur de Riquet est de se promener dans le jardin de la maison que son père a achetée, en quête d'un idéal qu'il a lui-même du mal à définir. Ce jardin, aménagé en trois terrasses, est équipé d'un cadran solaire qui fascine Riquet ; ce cadran solaire dressé sur une plaque d'ardoise porte la devise « » (« toutes [les heures] blessent, la dernière tue ») parfois attribuée à Sénèque. et fréquemment apposée sur des cadrans solaires.. C'est devant ce cadran qu'il rencontre Marguerite Charmaison, un peu plus âgée que lui, et à qui il voue dès cet instant une adoration et un amour qu'elle ne soupçonnera jamais. Le terre-plein est fermé par une balustrade constituant une sorte de belvédère, d'où l'enfant domine la grande rue et tout le panorama de la ville qui se déploie vers le sud jusqu'à la place où trône une statue d'Alfred de Vigny.
Dans les dernières pages du roman, les désillusions de Riquet sont grandes. La réconciliation entre les Nadaud et les Plancoulaine semble complète, mais l'enfant comprend bien ce qu'elle comporte d'artificiel. Marguerite Charmaison annonce, de manière inattendue, son prochain mariage. L'enfant, depuis sa balustrade, s'adresse une dernière fois à la statue du poète, lui demandant de l'aide.
Thématique : entre satire et idéal Dans la préface de son ouvrage, René Boylesve précise d'emblée le but qu'il a poursuivi en l'écrivant :
Satire de la petite bourgeoisie provinciale Les personnages dont Boylesve étudie les caractères et la société dont il analyse les mœurs appartiennent presque toujours aux « classes moyennes », là où l'instinct ou les aspirations profondes se heurtent à la barrière des convenances, entrant fréquemment en conflit avec les préjugés ou les traditions familiales. Ce parti pris fournit davantage de « matière » à l'auteur. Dans les petites villes françaises de province, l'organisation sociale au semble se faire selon un modèle inspiré du « salon aristocratique ».. La peinture de ces « gens ordinaires » de province, petit monde de notables citadins mené par le roitelet Plancoulaine, est brossée au travers du regard de l'enfant, ce qui en accentue la férocité naïve, bien qu'elle soit adoucie par la tendresse ou, parfois, par des touches d'humour :
Tout ce petit monde est mesquin et servile, y compris , médiocre et faible, comme beaucoup de personnages masculins chez Boylesve. L'épisode du , cette compote de raisin populaire servie lors des réceptions chez Plancoulaine, montre de manière ironique la médiocrité des hôtes eux-mêmes, chez qui on s'attendrait à trouver des mets plus raffinés. Le fait qu'à la fin du roman, offre à Riquet et son père, venus se réconcilier, du pâté de gibier au lieu du raisiné, est un témoignage de bienveillance, d'autant plus que c'est lui-même qui avait fait parvenir ce gibier aux Plancoulaine comme un cadeau diplomatique.
Ces péripéties annoncent le début d'une décadence de la petite bourgeoisie provinciale que Boylesve décrit dans ce roman comme il l'a déjà fait dans La Becquée.. Pour Edmond Jaloux, le roman est, de ce point de vue, un témoignage de la vie provinciale à la fin du utile aux historiens de la Belle Époque.
Quête de l'idéal Boylesve choisit de placer, en épigraphe de son texte, une citation de Sainte-Beuve :
Riquet, dont la conscience se forme peu à peu, commence à ressentir le besoin et l'attrait d'un idéal qui pourrait être la poésie, matérialisé par la statue d'Alfred de Vigny qui orne la place de Beaumont . La quête de cet idéal, un temps mise à mal par les péripéties et les mesquineries des adultes que Riquet désabusé ne peut que constater, resurgit aux dernières lignes du roman lorsque, depuis le jardin à la balustrade, l'enfant s'adresse à la cantonade à la statue du poète en qui il place tout son espoir. :
L'idéal de Riquet pourrait aussi être l'amour qu'il se découvre pour Marguerite Charmaison, d'autant qu'il la sent inaccessible, qu'il ne lui avoue pas ses sentiments et qu'elle s'efface de sa vie dans les dernières lignes du roman.
Boylesve écrit de son livre . Cette tendance, que René Boylesve enfant a sans aucun doute connue, a peut-être perduré chez René Boylesve devenu adulte et écrivain ; de même, le désenchantement de l'enfant n'est probablement que le reflet de celui de l'auteur lui-même, le roman semblant empreint de gravité triste.. L'Enfant à la balustrade semble témoigner de la difficile recherche, par son auteur mais aussi par le personnage de Riquet, d'un juste équilibre entre la sensibilité du cœur et la raison de l'esprit..
La Touraine et les jardins pour décor Ce roman reflète le goût de René Boylesve pour sa province natale (sa ) et ses paysages même si, comme pour La Becquée, cette peinture des mœurs provinciales aurait pu avoir un autre cadre que la Touraine et le décor régional n'est ici qu'un prétexte. ; les Plancoulaine, par exemple, sont des stéréotypes, des personnages ubiquistes. ; Beaumont et ses habitants ressemblent trait pour trait à ceux du Val de Loire d'une manière plus générale. Cette attirance de l'auteur pour la Touraine ne provient d'ailleurs pas d'un attachement à la terre elle-même, comme c'est le cas pour le personnage de tante Félicie dans La Becquée, ou à la province en tant que telle, mais parce que c'est dans ce lieu que Boylesve enfant a connu ses premières émotions et ses premières sensations d'un univers extérieur.
Le jardin de la propriété y occupe une place prépondérante, et il permet à l'enfant de se plonger dans de longues rêveries. De même, d'autres jardins figurent, presque au titre de « personnages », dans l'œuvre de Boylesve, du parc de La Leçon d'amour aux Souvenirs du jardin détruit ; Abel Hermant souligne, dans son discours de réception à l'Académie française où il occupe le fauteuil laissé vacant par la mort de Boylesve, l'amour de ce dernier pour les jardins..
La balustrade est un élément de décor fréquent dans les grands jardins et les parcs ; elle apparaît de manière récurrente dans les romans de Boylesve, au point qu'elle semble être ..
Personnages principaux Parmi les personnages cités dans cette section, seuls les Plancoulaine, Marguerite Charmaison et le n'apparaissent pas dans La Becquée.
Famille Nadaud Maître Nadaud est notaire à Beaumont. Après la disgrâce dont il fait l'objet, il ne veut pas voir que tous ceux qui l'ont écarté de la vie sociale de la ville souhaitent, les uns après les autres, qu'il revienne vers eux et, arc-bouté sur ses positions, il ne tient pas compte des messages d'apaisement et d'ouverture qu'ils lui prodiguent. Dans cette situation, il montre sa méconnaissance des principes et des codes qui régissent la bourgeoisie de Beaumont. C'est un velléitaire qui ne se révolte qu'en pensée, comme lorsqu'il souhaite que la fumée de son cigare vienne incommoder l'un de ses ennemis ; cette fumée, malheureusement, s'élève au-dessus de la tête de ce dernier pour le nimber d'une sorte d'auraL'Enfant à la balustrade, de l'édition originale.. Si, au début du roman, il fait preuve d'une certaine arrogance en annonçant qu'il a acheté la maison Colivaut et en niant les problèmes qui peuvent en découler, il se montre plus humble quand il vient l'habiter.. C'est le personnage-clé de l'intrigue dans la mesure où son achat immobilier sert d'argument principal à Boylesve, mais le terme de « personnage principal » a du mal à s'imposer à son sujet.