Les Temps modernes était une revue politique, littéraire et philosophique française, à périodicité mensuelle, fondée en par Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir et Maurice Merleau-Ponty. Sur décision de l’éditeur Gallimard, elle disparaît en 2018 à la suite de la mort de Claude Lanzmann qui en avait repris la direction.

Les trois fondateurs avaient décidé de créer une revue par un sentiment de culpabilité consécutif à leurs propres erreurs de l’avant-guerre, où ils étaient restés apolitiques et réfractaires à tout engagement, quand même ils avaient ressenti une « sympathie de principe » pour le prolétariat, une admiration lointaine pour l’Union soviétique et une certaine attirance pour le PC. Sous l’effet d’un individualisme abstrait, qui leur faisaient voir le social comme une réalité inquiétante propre à menacer la pureté de leur conscience et sa liberté, ils avaient manifesté un désintérêt pour la chose sociale et une inaction totale, s’étaient tenus loin de toute praxis collective, et avaient expulsé l’histoire, maniant les notions philosophiques comme des idées absolues, déliées des conditions historiques de leur apparition. La lutte du prolétariat, lequel était, selon l’expression de Sartre, « tout juste un envers » de la bourgeoisie, et tout aussi « inhumain » qu’elle, n’était pas l’affaire des intellectuels. Pour le Sartre de l’avant-guerre, l’intellectuel, dont la misère sociale se trouve transfigurée en signe d’élection, est un paria sublime, misérable, mais libre et lucide, et tenant le monde à distance. Il s’agit d’une morale aristocratique, élitiste, destinée à demeurer une révolution en pensée, car susceptible de se dégrader dès qu’elle voudrait se faire réalité.

Cependant, dès 1934, Sartre qualifiait le matérialisme historique de « méthode de travail féconde » et devait bientôt forger un ensemble de concepts théoriques appelés à sous-tendre une future pratique politique. La défaite républicaine en Espagne, l’Anschluss, la fin du Front populaire en France, la violence des organisations fascistes et surtout l’Occupation avec ses choix dramatiques composait un climat collectif qui fut pour Sartre et les autres intellectuels le détonateur de l’engagement incitant les écrivains à porter attention aux rapports de l’individu avec la société et avec l’histoire. Sartre allait basculer de préoccupations surtout esthétiques vers des préoccupations principalement morales et politiques, et mettre l’accent sur la liberté et l’histoire collective. Les existentialistes entendaient à présent prendre place dans le combat politique et à fonder une morale nouvelle où l’homme assumerait sa situation pour la dépasser. En accord avec cette idée d’engagement, à partir duquel toute une morale politique allait être élaborée, Sartre et les existentialistes s’interdisaient de renouer avec une pensée spéculative en retard sur la pratique et sur la réflexion politique, et se proposaient à partir de 1945 de militer désormais parmi les hommes et avec les hommes, en privilégiant la fonction idéologique, morale et politique de la littérature. Vestige de l’élitisme d’avant-guerre, où l’intellectuel est à la fois spectateur distant et guide moral, Sartre estime que l’écrivain et l’intellectuel engagé, investi d’une mission spécifique, sont seuls à même d’aider les masses à se libérer, d’où leur responsabilité morale. Le rôle de l’intellectuel, selon la nouvelle définition, est de s’attacher à dévoiler la réalité, mais aussi de tenter, en assumant ce rôle, de le dépasser. La parole et l’écriture sont en soi action, car dévoiler, c’est changer et « on ne peut dévoiler qu’en projetant de changer ». L’intellectuel engagé acquiert ainsi une forme de pouvoir sur le monde et, en concourant à produire certains changements dans la société, peut s’ériger en démiurge.

Une telle théorie appelait une mise en pratique, sous les espèces d’une revue, et les Temps modernes allaient être à la fois l’expression et le moyen de cette pratique d’engagement, et l’instrument idoine pour réaliser une intervention directe sur tous les fronts de l’actualité. Comme de juste, une bonne part des contenus de la nouvelle revue était commandée par l’actualité politique et sociale, les Temps modernes s’appliquant à dénoncer l’exploitation, le colonialisme et la guerre (dont la guerre d'Algérie, motif de plusieurs saisies), ainsi que les systèmes qui les engendrent (dont le maccarthysme et le gaullisme), mais aussi le stalinisme et la répression dans les démocraties populaires. Le premier comité de rédaction se composait de Michel Leiris, Raymond Aron (qui allait très bientôt quitter la revue), Albert Ollivier et Jean Paulhan. Vis-à-vis des autres revues, Les Temps modernes se distinguent par la pratique des grandes synthèses totalisantes et par son éminente préoccupation littéraire. La relation avec le PC, lequel avait acquis une nouvelle légitimité à la suite de l’élections de 1945, prit initialement la forme, sous l’influence de Merleau-Ponty, d’un « compagnonnage critique », où Sartre en particulier maintenait intacte son autorité intellectuelle et gardait une distance philosophique antidogmatique intransigeante, et où alternaient périodes de crise et embellies. Le maintien de cette attitude provoqua le départ en 1952 du même Merleau-Ponty, qui avait cessé, à l’aune des faits, de croire en la théorie marxiste prophétique de la révolution prolétarienne. Ce départ, véritable tournant, brisa l’équilibre prévalant jusque-là dans la revue entre excellence universitaire et philosophique d’une part et approche journalistique d’autre part ; c’est cette dernière qui allait, sous l’impulsion notamment d’André Gorz et de Marcel Péju, s’imposer dorénavant, cependant que la revue perdait de son aura en même temps que déclinait dans la décennie 1960 l’influence existentialiste en France.

Prémisses et genèse L’existentialisme dans l’entre-deux-guerres : solipsisme abstrait et mandarinat La notion de praxis collective était étrangère à la philosophie des existentialistes. Leur conception de l’homme, si elle répudiait fermement le spiritualisme et les introspections, n’en restait pas moins idéaliste et ne dépassait pas l’individualisme universaliste. Sartre, pas davantage que Simone de Beauvoir et Merleau-Ponty, ne se sentait concerné par l’histoire ; il s’agissait pour eux de justifier leur existence, et à cette fin, il leur suffisait d’« écrire, de faire de beaux livres ».. Si la lutte du prolétariat était une bonne chose pour le prolétariat, ce n’était pas l’affaire des intellectuels. Sartre aimait à dire que s’inscrire au PC était pour le prolétaire l’unique voie de salut, mais que pour l’écrivain, d’autres chemins étaient possibles. Lui-même n’avait jamais voté (pas même pour les élections du Front populaire), et n’avait pris sa carte syndicale qu’à regret. Selon de Beauvoir, il craignait de perdre toute liberté dans un régime socialiste.

Dans le roman La Nausée de Sartre (1938), la relation sociale fondamentale et structurante reste celle qui oppose l’intellectuel à l’ensemble des positions de la classe dominante. Au bourgeois, qui s’identifie avec ce qu’il est et avec ce qu’il a (propriétés, titres, rôles), fait face l’intellectuel, chez qui le dénuement et la perte, convertis en renoncement électif, sont le prix et forment la preuve d’une indétermination sociale, laquelle est la condition de la seule véritable vertu, la lucidité. Seul celui qui refuse toutes les positions sociales peut se soustraire à leurs inévitables limitations et ainsi accéder à la vérité. L’intellectuel, ce solitaire radicalement spolié de tout, jusqu’à devenir conscience impersonnelle, acquiert par là le pouvoir de « regarder en face l’Existence ». Roquentin, personnage central du roman, est le seul à se démarquer de tout, même de ses souvenirs et de ses propres idées. Étranger à tout, il n’est à sa place nulle part, se sent injustifié et injustifiable, mais arrive en contrepartie à être libre, à voir et à savoir. Dans les écrits littéraires sartriens de cette époque (La Nausée, Le Mur), la misère sociale de l’intellectuel se trouve transfigurée en signe d’élection, et l’exil et la solitude de l’intellectuel dans le monde sont érigés en la condition et en la preuve de sa grandeur par rapport à tout autre groupe social. Face à la bourgeoisie et au prolétariat, tous deux réduits à un arrière-plan flou, les personnages principaux sont tous des intellectuels, comme l’indiquent leur façon de penser et de vivre et typiquement aussi l’absence de marques socio-professionnelles explicites, et sont pensés comme indéterminés, distants de toutes les classes et irréductibles aux déterminations de classe (et, partant, libres vis-à-vis de la discipline et des dogmes du PC). Quant au peuple, il est « tout juste un envers », l’envers de la bourgeoisie, mais tout aussi « inhumain ».. Ainsi, dans sa phase abstraite, la « philosophie de la contingence », bien que semblant rompre les ponts avec la bourgeoisie, demeurait sans liens avec le prolétariat et apparaît avant tout comme une idéologie révélatrice du déracinement et de la solitude dans la société d’un certain nombre d’intellectuels.

La classe en tant que telle, conçue comme une collectivité de consciences, ne peut se transformer en sujet, sinon de façon illusoire, p. ex. dans le projet individuel d’un chef, où ceux qui le suivent choisissent de se perdre dans cette objectivité.. « Être libre » signifie « se déterminer à vouloir (au sens large de choisir) par soi-même », étant entendu que « le succès n’importe aucunement à la liberté ».. Toute reconnaissance des conditions objectives de la classe et de l’action politique apparaît à Sartre comme une démission qui précipite le prolétariat dans la passivité et le fixe en classe-chose.

Pour autant, dans ces œuvres de jeunesse, l’humanité n’est jamais indifférenciée, mais subdivisée en catégories qui sont, à y regarder de près, des catégories sociales, ordonnées par une hiérarchie implicite, fondée non sur quelque idée métaphysique, mais sur la représentation que l’écrivain se fait de la structure sociale et de la place, éminente, qu’il y occupe. Ces œuvres sont l’expression littéraire de ce que l’essayiste Anna Boschetti a nommé l’« idéologie mandarinale ». L’homme, dont Sartre célèbre dans l'Être et le Néant (1943) la grandeur, n’est donc pas l’homme en général, mais un cas particulier, à savoir l’intellectuel tel que vu par Sartre : un paria sublime, libre et impuissant, lucide et misérable, qui tient le monde à distance, en commençant par soi-même. Les intellectuels, en tant que membres de la bourgeoisie, mais exclus, comme le peuple, du pouvoir économique et politique, sont voués à un sentiment de classe incertain et instable, oscillant entre identification avec les dominants et solidarité avec les dominés, et éprouvant un sentiment de distance et de supériorité par rapport au monde social.

Pour le Sartre de l'Être et le Néant, comme du reste pour toute la tradition spiritualiste, le social reste fondamentalement une réalité inquiétante. Assimilé au corps et à la matière, il est le principe négatif qui menace la pureté transparente de la conscience et sa liberté, et provoque une répugnance viscérale. Le corps, le passé, la société se présentent comme des obstacles, et la perspective historique et sociologique, qui ramène l’individu à des événements collectifs et aux propriétés d’une classe, apparaît comme une incongruïté. Le social, en tant que réalité qui, à l’image du corps, suggère l’idée que ce qui est ontologiquement inférieur puisse exercer un pouvoir sur ce qui est supérieur, et le matérialisme, qui est l’« explication du supérieur par l’inférieur », n’inspirent à Sartre que répulsion.. Tenir compte des conditions et des conditionnements de l’existence implique pour Sartre de les maintenir à distance, et de démontrer que la liberté peut toujours et doit les transcender.