La présence réelle est une doctrine de la théologie chrétienne selon laquelle Jésus-Christ est dans l'Eucharistie. Elle s'oppose à l'interprétation sacramentaire qui ne voit la présence du Christ que comme un symbole ou une métaphore. Dans le langage courant, cette expression est le plus souvent comprise comme une affirmation de la doctrine catholique selon laquelle le Christ est substantiellement présent sous les apparences du pain et du vin après la consécration des offrandes pendant la messe.

Ce concept est lié à la doctrine catholique de la transsubstantiation, qui est à mettre en rapport avec celle, luthérienne, de la consubstantiation, ou encore celle, calviniste, de la présence spirituelle. Différentes notions entrent en jeu et, depuis le , ont contribué à creuser un écart entre le catholicisme et le protestantisme mais aussi, au sein de celui-ci, entre les principaux courants de la Réforme.

Interprétations Les paroles prononcées par Jésus à propos du pain et du vin lors de l'institution de l’Eucharistie au cours de la Cène sont rapportées dans les Évangiles selon Matthieu (Mt 26 :26-28) et selon Marc (Mc 14 :22-24) : « ceci est mon corps » et « ceci est mon sang ». Elles peuvent être prises au sens littéral ou, au contraire, au sens figuré.

La plupart des Églises chrétiennes partagent la première option et adhèrent donc à la notion de présence réelle, mais ont historiquement divergé quant à la modalité de cette présence, ce qui a donné lieu à de vifs débats théologiques opposant l’Église catholique, l’Église orthodoxe, le luthéranisme, le calvinisme, l’anglicanisme et le méthodisme.

Dans la seconde acception, la doctrine de la présence réelle est rejetée ; tel est le cas, notamment, de la Réforme radicale et du sacramentarisme.

Histoire du dogme Tradition patristique Dès la fin du premier siècle, la Didachè établit un lien entre l'eucharistie et le passage du prophète Malachie qu'elle traduit : "Qu'en tout lieu et en tout temps, on m'offre un sacrifice pur." (Malachie, 1, 11-14). Cette référence sacrificielle deviendra par la suite un classique chez les auteurs chrétiens des premiers siècles. Par ailleurs, le dogme de la présence réelle fut développé par plusieurs Pères de l’Église, dont Ignace d'Antioche (au tout début du second siècle) Justin de Naplouse (milieu du deuxième siècle) Irénée de Lyon (fin du second siècle), Cyprien de Carthage (milieu du troisième siècle), Jean Chrysostome, Ambroise de Milan (fin du quatrième siècle) et Augustin d'Hippone (à la charnière des quatrième et cinquième siècles). Mais, si les théologiens chrétiens étaient d'accord sur la présence du Christ dans l'eucharistie, il y avait déjà de nombreuses différences de compréhension quant aux modalités de cette présence..

Réalisme eucharistique

La nature de la présence réelle est sujette à débat au long du Moyen Âge. L'approche « physiciste » considère que le corps du Christ est matériellement présent dans l'Eucharistie, mais d'une manière voilée : telle est au la conception formulée par Paschase Radbert, moine bénédictin et auteur du premier traité de théologie eucharistique, le De corpore et sanguine Domini.

Cette optique, connue sous le nom de « réalisme eucharistique », demeure prédominante dans le christianisme, y compris lorsque Bérenger de Tours, au , voit le pain et le vin consacrés comme de simples « signes ». Cette négation de la présence réelle lui vaut une controverse avec Adelman, Abbon de Fleury et Lanfranc ainsi qu'une condamnation pour hérésie, après quoi, contraint de se rétracter, il déclare que le pain et le vin consacrés sont véritablement le corps et le sang de Jésus-Christ.

Cherchant à définir cette réalité eucharistique, l'Église va employer, pour la première fois de manière officielle au concile de Latran IV (canon 1), le terme de « transsubstantiation » pour décrire la « conversion » du pain et du vin en laquelle elle croit.

Thomisme thumb|Thomas d'Aquin, par Crivelli.

C'est Thomas d'Aquin qui examine avec le plus de précision la teneur du terme de transsubstantiation. Cette notion, qu'il nomme aussi « conversion substantielle », utilise le concept philosophique de « substance » : la « réalité intelligible d'un être » au sens métaphysique, autrement dit celle qui ne se discerne pas par les sens mais se comprend par l'intelligence.

Quand sont prononcées les paroles du sacrement, ce qui est transformé est la substance du pain et du vin, qui devient la substance du corps et du sang du Christ. Pour Thomas d'Aquin, ce corps et ce sang sont présents dans l'Eucharistie « selon le mode de la substance », c'est-à-dire selon le mode d'être qui « n'est perceptible ni pour le sens, ni pour l'imagination » car « la substance, en tant que telle, n'est pas visible pour l'œil corporel ». Ne sont visibles que l'apparence du pain et du vin qui ont été consacrés, appelés « espèces », du latin species : aspect.

Redéfinitions

Face à des dérives comme la multiplication des « miracles eucharistiques » au Moyen Âge, la Réforme protestante réagit en s'interrogeant sur la présence réelle, réaffirmée par Luther mais récusée par Zwingli et spiritualisée par Calvin. En réponse, le concile de Trente redéfinit la réalité de la présence du Christ « sous l'apparence de ces réalités sensibles » que sont le pain et le vin consacrés et rappelle officiellement en 1551session XIII (11 octobre 1551) la doctrine de la transsubstantiation« Transsubstantiation », sur le site de la Conférence des évêques de France..

Enjeux théologiques

À partir du et jusqu'au , la présence du Christ dans l'Eucharistie s'envisage de plusieurs manières différentes à l'intérieur du christianisme : celle de l'Église catholique selon les termes du concile de Trente, et celles de la Réforme protestante, elle-même subdivisée entre les disciples de Luther, Zwingli et Calvin« L'ecclésiologie dans le protestantisme, chapitre 15 : La Cène » par le pasteur André Gounelle.. Pour sa part, l'Église orthodoxe a développé une conception analogue à celle du catholicisme.

Catholicisme thumb|Session du concile de Trente en la basilique Sainte-Marie-Majeure à Rome.

La définition catholique de la présence réelle s'articule autour d'un axe double : la transsubstantiation et le sacrifice.

De par la consécration lors de la messe, la substance du pain se transforme en substance du corps du Christ, et la substance du vin en la substance de son sang. Ce changement est total et définitif. Il porte sur « toute la substance » du pain et du vin selon la formulation du concile de Trente et constitue un mystère de la foi. Ainsi Paul VI souligne-t-il dans l'encyclique Mysterium fidei qu'« il n'est pas permis de traiter du mystère de la transsubstantiation sans allusion à la prodigieuse conversion de toute la substance du pain au corps du Christ et de toute la substance du vin au sang du Seigneur - conversion dont parle le concile de Trente - et d'en rester simplement à ce qu'on nomme transsignification et transfinalisation ».

Après la consécration, le pain et le vin ne sont plus que des apparences, des « espèces ». L'hostie et le vin sont devenus, substantiellement, le corps et le sang du Christ, dont la mort volontaire sur la croix est alors réitérée par le sacrement de l'Eucharistie.

La présence réelle ne se limite pas au pain et au vin : s'il y a eu consécration, c'est parce que Jésus-Christ s'est sacrifié pour sauver le genre humain.. Le Christ est donc présent dans l'âme de celui qui le reçoit et la communion implique la « présence spirituelle » que décrit Yves de Montcheuil : « La présence véritable ne se trouve que là où se trouve un esprit. Toute présence est spirituelle… Si donc la présence eucharistique du Christ devait être comprise comme une relation directe ou indirecte avec un lieu, elle serait inférieure à la présence du Christ dans l'âme qui pense à lui et l'aime. »

Orthodoxie Après plusieurs décennies de débats autour de Cyrille Loukaris, l'Église orthodoxe adopte la définition du concile de Trente lors du concile de Jérusalem (1672), sous l'influence de Dosithée II de Jérusalem.

Luthéranisme thumb|left|La présentation de la Confession d'Augsbourg à Charles Quint.

Pour le luthéranisme, le pain et le vin consacrés restent substantiellement du pain et du vin mais, en même temps, deviennent substantiellement le corps et le sang du Christ. La présence réelle se manifeste dans ce dédoublement de la substance. On parle alors de consubstantiation, même si Luther n'emploie pas ce mot, ainsi que le rappelle André Gounelle.

D'autre part, le sacrement eucharistique est indissociable de la parole qui l'accompagne, comme au moment de son institution, lorsque a retenti la Parole divine. Sur ce point, la divergence entre la doctrine de Luther et celle du catholicisme peut s'énoncer ainsi : « Tandis que Luther indiquait clairement que les paroles de l'institution, indépendantes du ministre du culte, effectuaient le miracle de la consubstantiation, les prêtres étaient le truchement par lequel se produisait le miracle de la transsubstantiation« While Luther had been quite clear that the words of institution themselves, quite autonomous of the minister, effected the miracle of consubstantiation, priests were the medium through which the miracle of transubstantiation occurred. » Lee Palmer Wandel, The Eucharist in the Reformation, Cambridge University Press, 2006, p. 260 .. »

La transformation n'a pas de conséquences définitives comme dans le catholicisme, de sorte que le pain et le vin redeviennent pain et vin une fois la cérémonie terminée. L'usage catholique de la « réserve eucharistique » est étranger au culte luthérien.

Le luthéranisme s'écarte également du catholicisme sur la question du lien entre la présence réelle et son aspect sacrificiel. Luther et Mélanchthon établissent en effet une distinction entre « le sacrement, œuvre de Dieu offerte à l'être humain, et le sacrifice, œuvre humaine offerte à Dieu », ce qui les amène à relativiser le caractère sacrificiel de la Cène : si elle représente un sacrifice de louange, de grâces rendues à Dieu, elle n'induit aucune finalité propitiatoire et ne cherche en rien à obtenir la faveur divine.

Zwinglisme

À la transsubstantiation catholique, à la consubstantation luthérienne, Zwingli oppose une doctrine connue sous le nom de mémorialisme. Tout comme Luther, il rejette l'idée d'un sacrifice inhérent à l'Eucharistie, qui est pour lui une action de grâce, un acte joyeux et reconnaissant où le pain et le vin ne portent pas la présence du Christ. Le sacrifice du Christ a eu lieu une fois pour toutes et l'Eucharistie n'en est que le mémorialW. P. Stephens, The Theology of Huldrych Zwingli, Oxford, Clarendon Press, 1986 , p. 218 sq..

Toutefois, le pain et le vin signifient cette présence. La parole « ceci est mon corps » est à entendre au sens de « ceci signifie mon corps », tout comme la phrase « je suis la porte » n'est pas à prendre au sens littéral. Zwingli appuie sa démonstration sur divers passages de l'Écriture, en particulier l'Évangile selon Jean (« C’est l’esprit qui vivifie ; la chair ne sert de rienJn 6:63, traduction de Louis Segond (1910). »).

Après l'Ascension, la présence de Jésus sur terre n'est plus physique, visible, mais spirituelle et invisible : son corps a quitté ce monde et n'y reviendra qu'à la fin des temps, et sa présence ne se perçoit, dans l'optique zwinglienne, que dans l'intériorité de la foi.

Calvinisme

De manière générale, Calvin attribue aux sacrements (baptême et sainte cène) un rôle d'aide pour soutenir les humains dans la foi malgré leur grande faiblesseVoir l'introduction du livre IV de L'Institution chrétienne, qui est consacré à l'ecclésiologie, avec pour sous-titre : « Des moyens extérieurs ou aides, dont Dieu se sert pour nous convier à Jesus-Christ son fils, et nous retenir en luy », cité par Édouard Pache, La Cène selon Calvin, article de la Revue de théologie et de philosophie, 24e année (1936), cahier 101 ..