vignette|Teintés d'érotisme, les fascicules illustrés de la série littéraire Les Messes noires exploitent la fascination de la « Belle Époque » pour l'occultisme et le satanisme, à grand renfort de succubes, projections astrales et caresses fluidiques.. Roland Brévannes, L'expiation, Paris, Librairie des publications populaires, (1906 ?). Couverture de Bluck, représentant le supplice de Gilles de Rais. Gilles de Rais, compagnon d'armes de Jeanne d'Arc et assassin d'enfants, a inspiré plusieurs œuvres. Dès le , le personnage apparaît dans le Mystère du siège d'Orléans tandis que le poète flamand Georges Chastelain l'évoque au détour d'un vers. Le seigneur de Tiffauges subit ensuite une longue éclipse dans les représentations culturelles. avant que le folklore ne le transfigure en Barbe bleue.
Au cours du , la fiction s'empare du personnage pour en décliner diverses facettes sanguinaires dans la littérature en premier lieu, puis dans le théâtre et la musique. À compter du , la bande dessinée et l’anime s'intéressent également à son histoire, tandis que le cinéma s'abstient d'ordinaire de reconstituer son existence criminelle. L'accent romanesque porte fréquemment sur l'ambivalence présumée de ses rapports avec Jeanne d'Arc, malgré le manque de sources historiques à ce sujet.
Iconographie Toutes les effigies de Gilles de Rais sont posthumes et imaginaires. Une gravure censée le représenter a été publiée en 1731 dans Les monumens de la monarchie françoise, qui comprennent l'histoire de France, avec les figures de chaque règne que l'injure des tems a épargnées, ouvrage rédigé par Dom Bernard de Montfaucon, planche , .. Légendée Gilles de Laval, cette figure équestre reproduit un document plus ancien, remontant au , . Compte rendu dans Bibliothèque de l'école des chartes, 1867, , , . : une miniature sur parchemin légendée simplement Laval, incluse dans lʼArmorial de Gilles Le Bouvier, dit Berry, héraut d'armes du roi Enluminure sur parchemin, , Armorial de Gilles Le Bouvier, dit Berry, héraut d'armes du roi , ms. 4985, Paris, BnF, ..
Que ce soit dans l'enluminure Laval du ou dans la copie Gilles de Laval gravée au , les traits du visage du chevalier en armure sont dissimulés par son heaume fermé tandis que son écu et la housse de sa monture arborent de manière visible les armoiries des comtes de Laval — et non celles des barons de Rais. Bien que Dom Bernard de Montfaucon croit reconnaître le sire de Rais dans l'enluminure, la figure équestre ne peut être identifiée avec certitude selon le chartiste Auguste Vallet de Viriville, qui préfère y voir une représentation des comtes de Laval, image d'ordre héraldique plutôt que portrait individuel. L'identification contestée de Montfaucon n'en sera pas moins reprise ultérieurement par d'autres auteurs, à commencer par l'abbé Bossard.
Par ailleurs, Gilles de Rais est représenté imberbe, les cheveux mi-longs et anachronique. dans deux miniatures qui dépeignent respectivement son procès et son exécution. La première miniature orne une copie du procès ecclésiastique et la seconde une copie du procès civil. Frappées aux armes de la famille Bouhier, les deux enluminures et leurs supports manuscrits étaient conservés autrefois par le juriste et historien Jean Bouhier (1673-1746), président à mortier au parlement de Dijon, puis membre de l'Académie française.. En partie héritée de son grand-père Jean (1607-1671), lui-même magistrat bourguignonRegistre contenant plusieurs procès criminels faicts aux plus grands seigneurs et autres plus qualifiés de ce royaume, despuis les roys de la première lignée, avec les informations, responses des accusés, arrests et autres procedeures intervenues au jugement d'iceux. — Le tout extraict des registres du conseil, des parlemens du royaume et autres actes publics, par M. Jean Bouhier, conseiller au parlement de Dijon (avec quelques additions faites depuis), ..., la collection de recueils de manuscrits du président Bouhier s'inscrivait dans la tradition érudite consistant à rassembler, aux , des copies de procès relatifs aux crimes de lèse-majesté comme autant d'exemples de condamnations juridiques frappant la noblesse..
Remontant à l'année 1530.Fiche de l'image Exécution de Gilles de Rais (gibet et bûcher). Armes du président Bouhier (cliché coté RC-A-03432), Banque d'images de la Bibliothèque nationale de France., la miniature de l'exécution figure le criminel repentant, les mains ligotées et jointes en un geste de prière, la tête et les yeux humblement baissés en signe de contrition. Datée du Fiche de l'image Procès de Gilles de Rais en 1440. Armes de Jean Bouhier (cliché coté RC-B-07511), Banque d'images de la Bibliothèque nationale de France., l'autre miniature représente Gilles de Rais, le couvre-chef à la main, s'adressant à l'évêque mitré qui préside l'officialité durant le procès ecclésiastique.
La plus célèbre vue d'artiste demeure l'huile sur toile d'Éloi Firmin Féron, commandée au peintre le par le gouvernement du roi afin de légitimer la monarchie de Juillet Sur fond d'assaut de Meung-sur-Loire., et la coupe au carré, fermement campé sur des moellons délabrés en s'appuyant sur une hache, Gilles de Rais en armure damasquinée prend place, en tant que figure militaire de la Guerre de Cent Ans, dans le cortège des maréchaux de France des galeries historiques du château de Versailles. À l'instar des autres portraits en pied de la galerie des maréchaux, l'huile sur toile campe le baron de Rais
Par la suite, de nombreuses représentations s'inspireront de l'œuvre picturale de Féron, portraiturant le plus souvent un baron de Retz barbu, aux cheveux mi-longs bruns ou noirs. La toile de Féron ou les différentes œuvres gravées d'après celle-ci sont fréquemment reproduites hors-texte, en frontispice ou en première de couverture des ouvrages consacrés à Gilles de Rais....
Folklore vignette|La Barbe bleue, gravure sur bois de Gustave Doré ornant Les contes de Perrault, Paris, Jules Hetzel, 1862.
À l'image d'autres personnalités historiques comme le prince breton Conomor ou le roi d'Angleterre, Gilles de Rais a été fréquemment associé au protagoniste de La Barbe bleue... à tel point que cet amalgame est devenu , pointe Catherine Velay-Vallantin, spécialiste de l'étude des contes. La chercheuse ajoute qu'il , précisant que ce dernier . Docteur en littérature comparée, Vincent Petitjean n'en souligne pas moins que
Gilles de Rais, inspiration du conte de Charles Perrault ?
La vie et les actions du baron de Rais présentent a priori un rapport assez ténu avec l'assassin d'épouses dépeint dans le conte populaire.. Néanmoins, le chartiste Matei Cazacu considère que les circonstances de l'exécution et l'inhumation du maréchal offrent des prémisses plausibles de son assimilation à Barbe-Bleue. En outre, ce chercheur estime qu'un processus de folklorisation se met déjà en place dans les Chroniques d'Enguerrand de Monstrelet, l'un des rares chroniqueurs du à se pencher sur le sort de son contemporain Gilles de Rais, pendu à Nantes. De fait, Monstrelet ne se contente pas d'attribuer au maréchal la confession avérée d'assassinats de mais également des meurtres de femmes enceintesEnguerrand de Monstrelet, La chronique d'Enguerran de Monstrelet, en deux livres, avec pièces justificatives, 1400-1444, édition établie par Louis Douët d'Arcq, tome 5, Paris, Chez veuve Jules Renouard, 1861, .. Par cette inexactitude visant peut-être l'atténuation de faits indicibles, à savoir les viols d'enfants, le chroniqueur , d'après Vincent Petitjean..
Au siècle suivant, dans son traité De la démonomanie des sorciers (1580), le théoricien politique Jean Bodin s'abstient également de parler des viols d'enfants puisqu'il emprunte à Enguerrand de Monstrelet le motif de l'assassin sacrifiant à Satan des fœtus extirpés du ventre de leurs mères. Le juriste Bodin ajoute que le baron de Rais s'apprêtait à tuer son propre fils de cette manière mais son épouse s'en avisa à temps, de sorte que son Là encore, Matei Cazacu observe que ces éléments fantaisistes semblent rappeler partiellement le mythe de Barbe-Bleue. À l'époque, l'historiographie s'accommode mieux d'un hérétique. que d'un tueur sadique avant la lettre..
vignette|redresse=0.7|Copie manuscrite compilant divers procès criminels, dont celui de Gilles de Rais (, BnF). Le Grand Siècle voit la publication des Contes de ma mère l'Oye (1697) chez le libraire et imprimeur parisien Claude Barbin. Ce recueil inclut La Barbe bleue, , indique Matei Cazacu.. Or, quelques auteurs avancent que la vie du seigneur de Tiffauges aurait inspiré, directement ou par ricochet, la rédaction du conte perraultien.
Ainsi, Matei Cazacu conjecture que Perrault aurait semé dans son texte plusieurs indices permettant de remonter jusqu'à Gilles de Rais., à commencer par l'absence de l'habituel sous-titre « conte » dans l'édition originale imprimée en 1697, entre autres allusions sibyllines à une histoire authentique plutôt qu'à une fable merveilleuse. Grâce à ses études de droit, l'auteur des Contes de ma mère l'Oye aurait pu avoir accès à l'une des nombreuses transcriptions manuscrites des procès ecclésiastique et séculier du maréchal., copies circulant au sein des milieux juridiques sous l'Ancien Régime.... Cazacu décèle notamment des similitudes entre des thèmes du conte perraultien (chambre interdite et curiosité féminine) et les aveux des complices de Gilles de Rais : leurs dépositions mentionnent non seulement une pièce verrouillée renfermant des corps ou des membres humains mais également l'indiscrétion d'une certaine dame de Jarville (peut-être Jeanne des Armoises ?..) lorgnant, à travers une fente, les serviteurs du baron retirer du château de Machecoul les ossements des victimes de leur maître..
Cependant, l'hypothèse d'un Gilles de Rais ayant servi de modèle à Charles Perrault est réfutée comme trop incertaine par Vincent Petitjean.. Celui-ci ne discerne aucun référence, même voilée, à l'histoire du baron dans la version couchée sur le papier par l'académicien du Grand Siècle. : , il n'est pas établi que Perrault connaissait la vie du maréchal ou que cette connaissance ait été . Petijean distingue nettement cette question d'un autre phénomène : , vraisemblablement postérieure à la publication du conte de fée en 1697...
Confusion populaire entre Gilles de Rais et Barbe-Bleue
La trace écrite de cette confusion remonte originairement à l'année 1820, date de publication de la « Description de la rivière d'Erdre depuis Nantes jusqu'à Nort », lettre incluse ensuite au sein de l'ouvrage Voyage pittoresque dans le département de la Loire-Inférieure. Dans cette relation de voyage à travers l'actuel département de Loire-Atlantique, l'écrivain Édouard Richer est le premier auteur à mentionner, par le truchement d'un texte imprimé, une assimilation populaire entre Gilles de Rais et Barbe-Bleue.
vignette|Ruines du château de la Verrière. Carte postale, Nantes, vers 1830, Le Carton voyageur. D'après des récits locaux, une légende s'enracinerait dans les vestiges du château de la Verrière sur les bords de l'Erdre, ruines pourtant localisées en dehors des domaines historiques du baron : sept grands arbres s'y dresseraient comme autant de monuments expiatoires consacrés à la mémoire des épouses assassinées par le cruel seigneur du lieu....
En 1836, l'amalgame est popularisé grâce aux Notes d'un voyage dans l'ouest de la France.., rapport dans lequel Prosper Mérimée interprète également les traditions régionales relatives à Barbe Bleue
L'idée est ensuite reprise par Stendhal dans ses Mémoires d'un touriste, autre récit de voyage publié en 1838... Il prête au maréchal à travers une anecdote fictive., prolongeant ainsi le rapprochement avec Barbe-Bleue en assimilant Gilles de Rais à Don Juan, topos du et du Peu conforme aux sources historiques., cette interprétation surprenante marque peut-être , selon Vincent Petitjean..