vignette|Paysans et artisans
Les « quatre occupations » (ou parfois « quatre professions ») ou « quatre catégories du peuple » (en )Brook, 72.Hansson, pp. 20-21, sont une structure de classe sociale hiérarchisée utilisée dans la Chine ancienne par des érudits confucéens ou légistes. Remontant à au moins la dynastie Zhou, elle est considérée comme un élément central de la structure sociale (vers 1046-256 av. J.-C.)Fairbank, 108.
Ces quatre catégories sont les shi (aristocrates et lettrés), les nong (paysans), les gong (artisans) et les shang (marchands et commerçants).
Les quatre occupations ne sont pas toujours classées dans cet ordre, et ne sont pas des classes socio-économiques : la richesse et le rang ne correspondent pas à ces catégories et ne sont pas non plus héréditaires.
Ce système ne tient pas compte de tous les groupes sociaux présents dans la société chinoise prémoderne, et ses grandes catégories sont plus une idéalisation de la structure sociale qu'une réalité pratique. L'importance grandissante du commerce au sein de la société chinoise sous les Song et les Ming rend encore plus floues les frontières entre les quatre occupations. La définition de l'identité de la catégorie "shi" évolue au fil du temps, passant des guerriers aux érudits aristocratiques, puis aux fonctionnaires érudits. On assiste également à une fusion progressive entre la catégorie des riches marchands et celle des nobles propriétaires terriens, qui culmine à la fin de la dynastie Ming.
D'une certaine manière, ce système de classes sociales est adopté dans toute la sphère culturelle chinoise. Au Japon, il est appelé . Si les trois classes situées sous la classe "Shi" sont des classifications aussi bien sociales que professionnelles, le "Shi" est modifié pour devenir une classe héréditaire, celle des samouraïs.. En coréen, il est appelé " Sa, nong, gong, sang " (사농공상), et en vietnamien " Sĩ, nông, công, thương (士農工商) ". Dans tous ces pays, la principale différence d'adaptation réside dans la définition de la classe shi (士). Origines
Selon les écrits qui nous sont parvenus, la répartition des non-nobles en diverses catégories en Chine est employé pour la première fois pendant la période des Royaumes combattants (403-221 av. J.-C.)Barbieri-Low (2007), 37.. Malgré cela, Ban Gu (32-92 apr. J.-C.), un historien de la période de Han orientaux (25-220 apr. J.-C.) affirmé dans son Livre des Han que les "quatre occupations" existent depuis l'époque des Zhou occidentaux (vers 1050-771 av. J.-C.), une période qu'il voist comme un Age d'or. Cependant, on sait aujourd'hui que la classification des quatre occupations telle qu'elle est exposée par Ban Gu n'a pas existé avant le IIe siècle av. J.C. Dans le Livre des Han, Ban Gu explique la hiérarchie sociale de chaque groupe, en les présentant par ordre décroissant d'importance :
Érudits, agriculteurs, artisans et marchands ; chacun de ces quatre peuples avait sa propre profession. Ceux qui étudiaient pour occuper des positions de haut rang étaient appelés les shi (savants). Ceux qui cultivaient la terre et faisaient pousser les céréales étaient appelés nong (agriculteurs). Ceux qui faisaient preuve d'habileté (qiao) et fabriquaient des ustensiles étaient appelés gong (artisans). Ceux qui transportaient des objets de valeur et vendaient des marchandises étaient appelés shang (marchands)Barbieri-Low (2007), 36–37..
Les Rites des Zhou décrivent les quatre occupations dans un ordre différent, les marchands précédant les agriculteurs. Le Guliang Zhuan, un texte datant de la dynastie Han, plaçe les marchands en deuxième position après les lettrés, et le Xunzi , un texte datant de la période des Royaumes combattants, place les agriculteurs avant les lettrés. Enfin, le Shuo Yuan mentionne une citation qui souligne l'idéal d'égalité entre les quatre occupations.
Selon Anthony J. Barbieri-Low, qui est professeur d'histoire de la Chine ancienne à l'Université de Californie à Santa Barbara, la classification des "quatre occupations" peut être considérée comme un simple artifice rhétorique qui n'a eu aucun effet sur la politique du gouvernement. Il note toutefois que, bien qu'aucune loi des codes Qin ou Han ne mentionne spécifiquement les quatre occupations, certaines lois traitaient ces quatre groupes comme des entités distinctes, bénéficiant de différents niveaux de privilèges légaux.
Les catégories sont classées selon un principe d'utilité économique pour l'État et la société de ceux qui les composent. C'est-à-dire que ceux qui utilisent l'esprit plutôt que les muscles (les érudits) sont placés en premier, suivis des agriculteurs, considérés comme les principaux créateurs de richesse, puis des artisans et enfin des marchands, considérés comme une perturbation sociale en raison de l'accumulation excessive de richesses ou de la fluctuation erratique des prix. En dessous des quatre occupations, on trouve les "gens moyens" ( jiànmín), qui sont a l'écart de ceux pratiquant des professions "humiliantes" tels que les amuseurs et les prostituéesHansson, 28-30.
Il n'y as pas de composante "héréditaire" dans les quatre occupations, dans le sens ou, contrairement a l'idéologie qui sous-tend le féodalisme européen, les gens ne naissent pas dans des classes spécifiques ou ils doivent rester toute leur vie. Par exemple, un fils né d'un artisan gong peut faire partie de la classe des marchands shang, et ainsi de suite. De même, en théorie, tout homme peut devenir fonctionnaire en passant les examens impériaux.
À partir du IVe siècle avant J.-C., les shi et certains riches marchands portent de longues robes en soie, tandis que les travailleurs portent des pantalonsGernet, 129–130..
Shī (士) Une ancienne classe de guerriers
Sous les anciennes dynasties Shang (1600-1046 av. J.-C.) et Zhou (1046-771 av. J.-C.), les shi sont vus comme un ordre social de composé de chevaliers issus d'une lignée aristocratique de bas niveau par rapport aux ducs et aux marquisEbrey (2006), 22.. Cette classe sociale se distingue par son droit à monter sur des chars et à commander des troupes lors des batailles à partir desdits chars, tout en remplissant également des fonctions civiles. Ils montent en puissance lorsque le travail du bronze se répand en Chine à partir de 1300 av. J.-C., ce qui permet aux armes de gagner en efficacité. Les shi passent du statut de chevaliers à pied à celui d'archers sur char, combattant avec un arc composite recourbé, une épée à double tranchant appelée jian, et une armurePeers, pp. 17, 20, 24, 31.
Les shi suivent un code de chevalerie très strict. Ainsi, lors de la bataille de Zheqiu, en 420 av. J.-C., un shi nommé Hua Bao tire sur un autre shi, Gongzi Cheng, et le manque. Au moment où il s'apprête à tirer à nouveau, Gongzi Cheng déclare qu'il n'était pas chevaleresque de tirer deux fois sans lui permettre de riposter. Hua Bao baisse son arc et est aussitôt abattu. En 624 avant J.-C., un shi disgracié de l'État de Jin mène une charge suicidaire de chars pour redorer son blason, renversant ainsi le cours de la bataille. Lors de la bataille de Bi, en 597 av. J.-C., les chars de guerre en déroute du Jin s'enlisent dans la boue, mais les troupes ennemies qui les poursuivent s'arrêtent pour les aider à se déloger, ce qui leur permet de s'enfuir.
Au cours de la période des Royaumes combattants (403-221 av. J.-C.), les chars sont éclipsés par la cavalerie montée et les unités d'infanterie dotées d'arbalétriers efficaces. En conséquence, la participation des shi aux batailles diminue, les dirigeants de l'époque recherchant des hommes ayant une véritable formation militaire, et non pas seulement une éducation aristocratiqueEbrey (2006), 29–30.. C'est également à cette époque que les écoles philosophiques fleurissent en Chine et que les hommes d'État se mettent à accorder une grande importance aux activités intellectuellesEbrey (2006), 32.. C'est ainsi que les shi finissent par être réputés non pas pour leurs talents de guerriers, mais pour leur érudition, leurs compétences en matière d'administration, ainsi que pour leur éthique et leur moralité solides, soutenues par des écoles philosophiques concurrentesEbrey (2006), 32–39..
Les érudits
C'est pendant le règne du duc Xiao de Qin, aidé par son premier ministre réformateur Shang Yang (d. 338 av. J.-C.), que l'État de Qin est transformé par une série de réformes inspirées par une nouvelle philosophie méritocratique mais sévère, le légalisme. Cette philosophie met l'accent sur des punitions sévères pour ceux qui désobéissent aux lois, ces dernières devant être connues de tous, tout en récompensant ceux qui travaillent pour l'État et s’efforcent avec diligence d'obéir aux dites lois. Ces réformes sont un moyen de diminuer le pouvoir de la noblesse et une des raisons de la transformation de la classe shi de guerriers-aristocrates en fonctionnaires motivés par le mérite. Lorsque la dynastie Qin (221-206 av. J.-C.) unifie la Chine sous le système légaliste, le premier empereur, Qin Shi Huang, préfère confier l'administration à des fonctionnaires dévoués plutôt qu'à la noblesse. Ce choix met fin au féodalisme en Chine et le remplace par un système de gouvernement centralisé et bureaucratique. Ce type de gouvernement créé par le premier empereur et ses conseillers est réutilisé par les dynasties suivantes pour structurer leur propre gouvernement.Borthwick 2006, pp. 9–10World and Its Peoples: Eastern and Southern Asia, p. 36. Cependant, les mesures oppressives des Qin vont entrainer la chute de la dynastie, une guerre civile éclatant peu de temps après la mort de l'empereur.
Le vainqueur de cette guerre est Liu Bang, qui fonde la dynastie Han (202 av. J.-C. - 220 ap. J.-C.), qui règne pendant quatre siècles sur la Chine. En 165 av. J.-C., l'empereur Wen introduit la première méthode de recrutement dans la fonction publique par le biais d'examens. Mais les plus grands changements ont lieu pendant le règne de l'empereur Wu (r. 141-87 av. J.-C.). Ce dernier embrasse pleinement les idées de Confucius en matière de gouvernement, en mettant en place un système de recommandation et de nomination dans la fonction publique, connu sous le nom de xiaolian, et en fondant une académie nationaleCreel, H.G. (1949). Confucius: The Man and the Myth. New York: John Day Company. pp. 239–241 Creel, H.G. 1960. pp. 239–241. Confucius and the Chinese Way Creel, H.G. 1970, What Is Taoism?, 86–87 Xinzhong Yao 2003. p. 231. The Encyclopedia of Confucianism: 2-volume Set. https://books.google.com/books?id=P-c4CQAAQBAJ&pg=PA231 Griet Vankeerberghen 2001 pp. 20, 173. The Huainanzi and Liu An's Claim to Moral Authority. https://books.google.com/books?id=zt-vBqHQzpQC&pg=PA20Michael Loewe pp. 145, 148. 2011. Dong Zhongshu, a ‘Confucian’ Heritage and the Chunqiu Fanlu. https://books.google.com/books?id=ZQjJxvkY-34C&pg=PA145, au sein de laquelle les fonctionnaires sélectionnent des candidats pour participer à un examen portant sur les classiques confucéens. L'empereur Wu sélectionnait ensuite les nouveaux fonctionnaires entrant au service de l'État en fonctions de leurs résultats à ces examensEdward A Kracke Jr, Civil Service in Early Sung China, 960-1067, p 253.
Sous les dynasties Sui (581-618) et Tang (618-907), la classe shi commence à prendre la forme d'un système d'examens entièrement normalisés pour intégrer la fonction publique, et du recrutement d'une partie de ceux qui ont réussi ces examens et obtenu un diplôme officiel. Cependant, le recrutement sur recommandations reste important durant ces deux dynasties. Ce n'est que sous la dynastie Song (960-1279) que le recrutement de ceux qui ont réussi les examens et obtenu des diplômes est davantage mis en avant et se développe considérablement, au point de devenir la normeEbrey (1999), 145–146.. C'est à cette période que la classe shi devient moins aristocratique et plus bureaucratique, en raison de la nature hautement compétitive des examens sous les Song.