Mohammed Khadda, né le à Mostaganem et mort le à Alger, est un peintre, sculpteur et graveur algérien. Il est considéré comme l'un des « fondateurs » de la peinture algérienne contemporaine et l'un des principaux représentants des « peintres du signe ».
Biographie 1930-1953 - Mostaganem Bendehiba Khadda, père du peintre, né en 1912 dans la commune de La Mina (wilaya de Tiaret), était arrivé encore jeune à Mostaganem, déjà atteint comme des dizaines de milliers d'Algériens à l'époque, de trachome. Garçon-cocher sur la diligence Mostaganem-Tiaret, poseur de rails, docker, il était, totalement aveugle, devenu garçon d'écurie. Selon lui « Benkhedda », simplifié par l'état civil français dans sa transcription, correspondait au nom de la tribu à laquelle appartenait la famille, de son vrai nom « Ladjel ». Nebia El Ghali, mère du peintre, était née vers 1911 à Zemmora (wilaya de Relizane). Un colon ayant acheté vers 1920 le territoire ancestral, sa famille avait été massacrée par la tribu s'éprouvant spoliée, qui avait été ensuite décimée par l'armée. Le grand-père et le grand-oncle du peintre, emprisonnés à Berrouaghia et libérés vers 1942, mourront peu de temps après. Quand les parents du peintre se marient en 1929, sa mère elle aussi est aveugle. . thumb|right|La vieille ville de Mostaganem Né, d'après les registres, le Mohammed Khadda est l'aîné de cinq enfants, deux mourant en bas âge. Il entre en 1936 à l'école indigène de Tigditt, quartier arabe de Mostaganem. En 1942, la famille fuyant la famine et partant à pied à Zemmora, il porte alors son frère sur ses épaules. La tante qui l'héberge n'étant pas moins misérable, c'est trois mois plus tard le retour à Mostaganem où il se trouve, après un plaidoyer de son père, repris à l'école. En 1943 il reçoit le diplôme qui donne accès au lycée. Il est temps pour son père qu'il trouve un travail mais son instituteur lui obtient un an de répit puis en 1944, Khadda ayant obtenu certificat d'études, le fait embaucher à l'imprimerie de l'« Aîn Sefra ». Il y commence à dessiner et faire des croquis pour les imprimés à réaliser. Le soir il fait de la reliure, lisant les livres qui lui sont confiés, Hafid, Djami, Omar Khayyam, Mohamed Abduh, Taha Hussein, Gide, André Breton, Cocteau..
Autour de 1947 Khadda rencontre Abdallah Benanteur, s'inscrit à une école de dessin par correspondance, réalise ses premières aquarelles, puis des pastels et des peintures. Il approfondit son approche de la peinture aux hasards de ses rencontres dans les librairies et aux marchés aux puces. En 1948 il va rendre visite avec Benanteur à un ami hospitalisé au sanatorium de Rivet, aujourd'hui Meftah, et découvre le Musée des Beaux-Arts d'Alger où il voit longuement les toiles de Delacroix, Fromentin, Chassériau, Dinet, les sculptures de Rodin et de Bourdelle..
Le sentiment national progresse décisivement en cette époque. Khadda découvre ainsi la pensée de Ben Badis, adhère un moment à la Jeunesse de l'UDMA de Ferhat Abbas. Il a pour amis l'homme de théâtre Abderrahmane Kaki, Mohammed Tengour, qui milite pour le PPA indépendantiste de Messali Hadj, Mustapha Kaïd, acquis à l'idéal communiste. Il suit les cours d'arabe donnés dans un garage, bientôt fermé par la police, fréquente les ciné-clubs et élargit à travers les films de Cocteau et de Buñuel sa connaissance du surréalisme. Il va fréquemment voir à Oran les expositions de la galerie d'avant-garde « Colline » de Robert Martin. Il écrit des poèmes, s'essaie à la sculpture (pierre, plâtre et terre) et peint sur le motif avec Benanteur autour de Mostaganem.
1953-1963 - Paris Khadda quittant en l'imprimerie où il travaille depuis près de dix ans, les deux jeunes peintres embarquent à Oran pour Marseille, arrivent à Paris où ils visitent longuement musées et galeries, fréquentent le Studio des Ursulines et la Cinémathèque française, les théâtres et cabarets de jazz. Khadda trouve rapidement du travail dans des imprimeries, dessine le soir à l'Académie de la Grande Chaumière de Montparnasse. En 1954 il retrouve Mustapha Kaïd qui lui fait connaître le comédien Mustapha Kateb (premier directeur, après l'Indépendance, du Théâtre national algérien) et son cousin le romancier Kateb Yacine: ils forment pendant des années, selon les mots du peintre, « une joyeuse équipe ». Il croise également les romanciers Mohammed Dib et Malek Haddad, le peintre M'hamed Issiakhem, fait la connaissance en 1956 du poète Jean Sénac..
Ayant adhéré au Parti communiste algérien, dont il est exclu trois mois pour avoir réclamé « du temps pour peindre » et où il est considéré avec suspicion pour ses propos sur la peinture soviétique, Khadda milite pour l'indépendance de l'Algérie. Il expose en au Salon de la jeune peinture présenté au Musée d'art moderne de la ville de Paris puis en juillet à celui des réalités nouvelles (auquel il participe encore en 1957 et 1958) et réalise sa première exposition personnelle en .
Auprès d'Andrée Clair, militante elle aussi, Khadda multiplie les rencontres, Édouard Pignon et Hélène Parmelin, Natha et Gildo Caputo. L'indianiste Madeleine Biardeau lui prête durant l'été son appartement dans lequel il peint et reçoit la visite de l'historienne de la philosophie Geneviève Rodis-Lewis qui lui achète plusieurs œuvres« À Paris pendant l'été de 1958 je suis allée voir Mohammed Khadda à qui une amie, spécialiste de la philosophie de l'Inde où elle allait tous les ans, prêtait son appartement avec de grandes pièces assez claires où il s'adonnait totalement à la peinture (le reste de l'année il avait un métier et vivait dans une petite mansarde obscure) », écrit Geneviève Rodis-Lewis (Khadda, 1930-1991, Château de Saint-Ouen, 1994; Forum culturel du Blanc-Mesnil, 1995)., tout comme Jeanne Coppel. .
En 1959 Khadda épouse Claudine Lacascade, d'origine lilloise, venue en Algérie en 1956 comme institutrice, arrêtée pour aide aux combattants algériens, enfermée à la prison de Barberousse pendant deux ans, aux côtés d'Anna Gréki, puis celle de Beni Messous avant d'être expulsée. Après la naissance de leur fils Rachid, la famille s'installera à Vitry-sur-Seine, s'agrandira de deux filles, Safia et Hadya, mais se séparera sept ans plus tard.
1963-1991 - Alger thumb|250px|right|Invitation pour l'exposition de Khadda à Alger en 1966 alt=Khadda vers 1971|vignette|391x391px|Khadda vers 1971 Mohammed Khadda rentre en 1963 en Algérie. « Un moment décisif de sa carrière s'est joué en 1963, quand il décidait de quitter Paris où il s'était établi depuis dix ans », note François Pouillon. « Il aurait pu y rester, et être compté dans cette école de Paris composée essentiellement de migrants. Il choisit le retour auprès des siens et c'est dans cet espace désormais qu'il déploie son activité d'artiste et de militant. (...) Il ne devait jamais reconsidérer cette décision, ni même formuler une autre histoire possible»François Pouillon, « Penser le patrimoine algérien : révolution et héritage dans les écrits sur l'art de Mohammed Khadda », Khadda, du méridien zéro à l'infini des possibles, Beaux-Arts , Musée National des Beaux-Arts, Alger, 1994, p. 79 et 89.. Installé d'abord à Blida où il dirige pendant quelques mois une imprimerie, puis à Alger, il participe à l'exposition des Peintres algériens organisée la même année pour les « Fêtes du »L'exposition réunit des peintures d'Aksouh, Baya, Hacène Benaboura, Benanteur, Bouzid, Guermaz, Issiakhem, Khadda, Azouaou Mammeri, Mesli, Martinez, Mohamed Racim, Bachir Yellès, Zérarti, mais aussi d'Angel Diaz-Ojeda, Jean de Maisonseul, Nallard et René Sintès, ainsi que des dessins d'enfants. et préfacée par Jean Sénac puis en 1964 à celle qui est présentée à Paris au Musée des arts décoratifs. Membre fondateur en 1964 de l'Union Nationale des Arts Plastiques dont il sera le secrétaire de 1972 à 1975, il y défend la peinture non figurative violemment dénoncée à cette époque.
Khadda illustre en 1964 les couvertures des deux premiers numéros (avril-maitextes notamment de Djamal Amrani, Georges Arnaud, Baya, A. Benzine, Mohamed Boudia, Mourad Bourboune, André Breton, Assia Djebar, Malek Haddad, Michel Habart et juillet-aoûttextes notamment de M'hamed Aoune, Ahmed Azeggah, Hamou Belhalfaoui, Rachid Boudjedra, Lâadi Flici, Mustapha Kateb, Mustapha Toumi) de la revue culturelle Novembre, ainsi que deux recueils de poèmes, La Rose et l'ortie de Jean Sénac la même année, Pour ne plus rêver de Rachid Boudjedra l'année suivante. Il crée également des décors et costumes pour le Théâtre national algérien d'Alger en 1965 et le Théâtre régional d'Oran en 1966. Khadda expose la même année à Alger à la galerie Pilote animée par Edmond Charlot qui publie la plaquette Éléments pour un art nouveau (Un acte de foi, par Anna Gréki; Pour un dialogue, par Mohammed Khadda). Sous le même titre Éléments pour un art nouveau, Khadda publiera en 1971 une introduction à l'histoire de l'art en Algérie depuis les fresques du Tassili n'Ajjer, l'art berbère de Kabylie et l'art arabe jusqu'aux premiers peintres algériens et le « nouveau souffle » de la génération suivante.
Khadda ne cesse simultanément de poursuivre son activité de militant auprès du Parti de l'avant-garde socialiste (PAGS), fondé en par Bachir Hadj Ali et dirigé par Sadek Hadjerès, qui reprend l'héritage du Parti communiste algérien interdit en 1962 par le président Ben Bella. Le PAGS ne sera jamais officiellement reconnu avant 1989. Après la prise du pouvoir par Houari Boumediène le , Bachir Haj Ali avait créé avec la gauche du FLN, l’« Organisation de la Résistance Populaire » (ORP). Il est en septembre arrêté et torturé dans les locaux de la Sécurité militaire à Alger. Transféré en novembre à la prison de Lambèse il écrit L’Arbitraire, qui décrit les tortures qu'il subit, et dont il conservera de graves séquelles, publié en 1966 aux Editions de Minuit. Libéré en 1968, Bachir Hadj Ali, assigné à résidence à Saïda puis Ain Sefra, interdit de séjour dans les grandes villes algériennes, ne regagnera Alger qu'en 1974. En 1968 Khadda dédie son tableau Torture ou Martyre () à son camarade et ami. Il en reprend en 1969 le thème pour une estampe, Martyr () et à l'occasion d'une exposition en 1970 de ses peintures à Alger consacre à Bachir Hadj Ali l'essentiel de la préface qu'il écrit sous le titre de Dédicace, pour Bachir« On me dit que mon ami risque, faute de soins, de perdre la vue. Nous voilà donc privés de la musique et du chant, voilà la pensée confinée... Mais enterrer les vigies ou transplanter les phares ne suffit pas à brouiller les latitudes. » (Mohammed Khadda, Feuillets épars liés, Alger, SNED, 1983, p.131. Nouvelle édition, Barzakh, 2015). Khadda illustrera deux recueils du poète, en 1980 Actuelles - partitions pour demain (16 dessins), en 1986 Soleils sonores (6 dessins), et préface en 1989 une nouvelle édition de L'Arbitraire. Khadda meurt le 4 mai 1991, Bachir Hadj Ali le 8 mai. Le 16 mai Tahar Djaout publie dans Algérie-Actualité un hommage sous le titre « Frères pour l'éternité » (repris dans Tahar Djaout, Une mémoire mise en signes, Écrits sur l'art, textes réunis par Michel-Georges Bernard, préface de Hamid Nacer-Khodja, El Kalima Éditions, Alger, 2013, p. 42-43.. thumb|250px|right|Le Monument aux martyrs à M'Sila en cours de réalisation