Le biais de financement désigne en science le fait que les résultats des recherches ont tendance à être plus favorables au financeur direct ou indirect.
Ce biais a été mis en évidence dans de nombreux domaines, où des industriels ont un intérêt fort (pour des raisons de régulation) à ce que les résultats aillent plutôt dans leur sens : recherche sur les effets du tabac, de la nourriture, des pesticides, des perturbateurs endocriniens, des OGM, recherches dans le secteur biomédical.
Il ne s'agit pas d'un biais unique à proprement parler mais d'un ensemble de biais dont les contours ne sont pas bien identifiés.
Importance du biais Les études financées par l'industrie ont quatre fois plus de chances d'être favorables à l'industrie concernée. L'industrie finance les trois quarts des études publiées dans les principales revues hebdomadaires.
Le biais de financement ne concerne pas uniquement les études directement financées par une partie ayant un intérêt dans le résultat de l'étude. Il touche également les études dont un ou plusieurs auteurs ont un conflit d'intérêts sur le sujet.
Les conclusions d'une étude scientifique sont particulièrement vulnérables au biais de financement, car plus sujettes à interprétation. Les résultats bruts sont néanmoins soumis à ce biais, mais généralement dans une moindre ampleur. C'est pourquoi les études financées par l'industrie manquent plus souvent de cohérence entre leurs résultats et leurs conclusions. Sur certains sujets, les conclusions d'une étude dépendent autant, sinon plus, du financeur que des données.
Le biais de financement concerne tous les types d'études scientifiques : méta-analyses, revues de la littérature, recherches originales, éditoriaux ou lettres à l'éditeur. Dans une synthèse rassemblant plus de synthèses systématiques il apparaît que les conclusions des synthèses ayant un conflit d'intérêts avec l'industrie lui sont plus favorables que celles n'ayant pas de tel conflit d'intérêts. Les auteurs recommandent de préférer les synthèses n'ayant pas de conflit d'intérêts ou, si ce n'est pas possible, de lire avec une grande prudence les synthèses ayant un conflit d'intérêts.
Mécanismes du biais
Le biais de financement peut s'expliquer pour partie par le biais de publication, mais il n'y a pas de raison unique au biais de financement.
Biais méthodologiques La méthodologie d'une étude peut être biaisée (volontairement ou non) de manière à influencer le résultat.
Par exemple, une étude visant à évaluer un nouveau médicament pourra le comparer à un placebo plutôt qu'à un concurrent, de manière à augmenter les chances du nouveau médicament d'obtenir un résultat significatif. Tout en se comparant à un médicament existant, moduler à la baisse ou à la hausse la dose du médicament comparé permet soit d'amoindrir les effets du médicament concurrent, soit de renforcer ses effets secondaires. Un tel biais, n'expliquerait au mieux qu'une petite partie du biais de financement observé.
De nombreux paramètres, qui n'apparaissent pas nécessairement dans l'étude publiée, contribuent à biaiser les résultats d'études de médicaments : le choix des personnes sur lesquelles évaluer le médicament (genre, âge, antécédents, condition physique…), la manière de prendre en compte les effets secondaires, la manière de prendre en compte les personnes ayant quitté l'expérience.
Ne publier qu'une partie des résultats (en ne prenant en compte qu'une partie des endroits où l'étude a été menée, en ne rapportant qu'une partie des mesures qui ont été effectuées) peut jouer un rôle dans le biais de financement.
Si l'intérêt du financeur est d'obtenir un résultat négatif, prendre un faible échantillon ou faire des mesures qui ne sont pas pertinentes va également biaiser le résultat dans le sens du financeur.
La présentation trompeuse des résultats pourrait donner l'impression qu'ils sont plus probants qu'en réalité. Cela consiste par exemple à présenter des résultats n'étant pas statistiquement significatifs comme ayant une tendance prometteuse, ou à inclure dans le résumé de l'étude des résultats secondaires significatifs, en omettant les résultats primaires non significatifs.
Sélection des chercheurs Le financement industriel touche préférentiellement des personnes susceptibles d'aller dans le sens du financeur. Par exemple les recherches financées par l'industrie du sucre vont plutôt sur celles cherchant à exonérer le sucre d'effets délétères pour la santé.
L'industrie pharmaceutique a développé des stratégies pour identifier les médecins les plus susceptibles de parler favorablement de leurs produits et pour leur donner l'opportunité de s'exprimer.
Biais psychologiques Norme de réciprocité D'après la norme de réciprocité, nous sommes plus enclins à aider ou à accorder quelque chose à une personne qui nous a auparavant fait une faveur. Bien qu'il y ait des aspects culturels, cette norme est universelle chez l'humain.
Les compagnies pharmaceutiques connaissent l'effet que peuvent avoir des petits cadeaux, ce qui explique pourquoi ils interdisent à leurs employés d'en accepter.
Biais d'autocomplaisance Le biais de financement partage des mécanismes communs avec le biais d'autocomplaisance. Tout comme pour ce dernier, les personnes financées par l'industrie ne pensent pas que cela peut les influencer, mais elles pensent que cela pourrait influer leurs collègues, et le biais n'est pas non plus intentionnel.
Le biais d'auto-complaisance étant automatique, il prévaut sur les considérations éthiques ou morales de la profession.
Mécanismes écartés Différentes hypothèses pouvant contribuer à expliquer le biais de financement ont été écartés sur la base des données observées. Sujet de l'étude Les études industrielles seraient menées en ayant davantage de certitudes quant à l'issue du résultat, contrairement à des études académiques, plus exploratoires. Une telle hypothèse devrait conduire à ce que la taille de l'effet observé soit plus importante que celle identifiée dans les études industrielles, ce qui n'est pas le cas.
Qualité des études scientifiques Une différence de qualité entre les études financées par l'industrie et les autres pourrait expliquer les différences de résultats. Cependant cette hypothèse n'est pas retenue.
D'une part le biais de financement est observé même une fois prise en compte la qualité des études, ou lorsque les analyses ne portent que sur des journaux de haut rang, censés publier en moyenne des études de bonne qualité.
D'autre part, les analyses sur la qualité des études selon le mode de financement sont mitigées : les études industrielles sont parfois de meilleure qualité, mais parfois de moins bonne qualité.
Certaines analyses trouvent effectivement que les études financées par l'industrie sont de meilleure qualité ce qui est relativisé par le fait qu'il peut s'agir d'un biais de reporting (un oubli, touchant moins les études industrielles) plutôt que d'un biais méthodologique. D'autres arrivent à la conclusion que les études ne présentent pas de différence de qualité selon leur mode de financement. Enfin d'autres analyses arrivent à la conclusion que les études industrielles sont de moins bonne qualité.
Dans le domaine médical, en comparant des méta-analyses financées par l'industrie avec des synthèses réalisées par la collaboration Cochrane, les premières favorisaient les produits du financeur alors que ces méta-analyses étaient de moins bonne qualité que celles réalisées par Cochrane. Concernant les synthèses systématiques, celles ayant un conflit d'intérêts sont généralement de moins bonne qualité que celles n'en ayant pas.
Taille de l'échantillon Certains pensent que les industriels ayant plus de moyens, ils sont susceptibles de mener des recherches s'appuyant sur des cohortes plus nombreuses que les recherches académiques, qui seraient menées avec un financement moindre. Cela expliquerait le biais de financement car pour un même effet, il est plus probable d'obtenir un résultat positif si l'échantillon est plus grand.
Cependant une telle hypothèse n'est pas corroborée : en analysant des cohortes de tailles comparables entre les études financées par l'industrie et celles ne l'étant pas, le biais de financement persiste. D'autre part cette hypothèse induit que les recherches financées par l'industrie devraient avoir des cohortes généralement plus grandes que les études non financées par l'industrie. Cela n'a pas été corroboré par diverses études. Enfin, si les études cliniques financées par l'industrie s'appuyaient sur des échantillons plus grands, elles devraient aussi identifier plus d'effets secondaires, ce qui n'est pas le cas.
Conséquences du biais L'existence du biais de financement contribue à prolonger des controverses, par exemple sur le tabac pour ralentir la prise de décision par les agences publiques.
L'Association américaine de psychologie recommande aux psychologues de ne pas accepter de cadeaux, quels qu'ils soient (mugs, bloc-notes, crayons…).
Biais de représentativité Le financement industriel contribue à biaiser les sujets d'étude en orientant des crédits sur des sujets plutôt que d'autres. En effet les priorités de recherche d'industriels ne sont pas nécessairement établies en fonction d'intérêts scientifiques mais des intérêts juridiques et politiques des industries. Les industries mènent des recherches dont les résultats sont sans risque pour elles en raison de leurs sujets d'étude.
Environ la moitié de chercheurs en nanotechnologies interrogés considèrent que le financement industriel induit un biais dans les domaines étudiés (plus appliqués, plus destinés à un intérêt commercial, etc.).
L'industrie du tabac, quant à elle, s'est notamment intéressée à la pollution de l'air et finançait des recherches sur ce sujet afin de jeter le doute sur les effets du tabagisme passif. Plus généralement l'industrie du tabac a financé de nombreux travaux (à hauteur de de dollars entre 1950 et 1980) sur l'hérédité, les infections, la nutrition, les hormones, la tension nerveuse ou les facteurs environnementaux afin de trouver d'autres causes aux pathologies dues à la consommation de tabac.
L'industrie agroalimentaire finance de nombreuses études sur le chocolat : celles-ci se concentrent sur les effets potentiellement bénéfiques du chocolat et mettent de côté les effets néfastes du sucre ou des matières grasses présents en grande quantité dans leurs produits.
Coca-Cola finance principalement des recherches portant sur le déséquilibre énergétique ou l'activité physique et la manière dont ils sont liés à l'obésité et au diabète. Cela contribue à mettre de côté les conséquences de la consommation de sucres ou de sodas. Les études financées par l'industrie portent également plus facilement sur un nutriment isolé plutôt que sur les aliments ou sur un régime en particulier, ce qui constitue du réductionnisme nutritionnel. Ainsi aucun aliment n'est pointé du doigt et, à l'inverse, cela permet de vanter les mérites de certains aliments car ils posséderaient un ou plusieurs nutriments désirables (sans que soit pris en compte l'effet de l'aliment lui-même) . De ce fait les études financées par l'industrie ont deux fois moins de chances de s'intéresser aux comportements alimentaires que les études non financées par l'industrie.
Dans le secteur médical, les études financées par l'industrie s'intéressent plus particulièrement aux maladies touchant les pays riches, à l'inverse des recherches financées par les instituts américains de la santé. Dans une analyse de 65 études financées par l'industrie, très peu (1,5%) portent sur un changement de comportement des patients, pour améliorer leur condition, mais majoritairement sur un médicament (69,2%) .