Laffaire Sarah Halimi est une affaire judiciaire française qui a pour origine le meurtre antisémite de cette femme de confession juive à Paris en .
En , l'auteur des faits, Kobili Traoré, est jugé pénalement irresponsable par la cour d'appel de Paris.
En , après une large polémique publique, la décision est confirmée par la Cour de cassation. Le meurtrier est, depuis son interpellation, hospitalisé sous contrainte.
En , Kobili Traoré est présenté à un juge d'instruction dans le cadre d'une affaire de vol à main armée avec séquestration.
Faits
Circonstances Le , vers du matin, rue de Vaucouleurs, dans le (quartier de la Folie-Méricourt), Kobili Traoré..., un musulman âgé de , échauffé par une dispute antérieure.., pénètre chez ses voisins, la famille Diarra, les séquestre et les enferme dans une pièce (d'où ceux-ci téléphonent à la police).
Kobili Traoré pénètre ensuite, via le balcon, chez Sarah Halimi, une juive orthodoxe de , née à Nogent-sur-Marne (Val-de-Marne)., médecin puis directrice de crèche retraitée. Cet article cite un communiqué du Service de protection de la communauté juive., vivant seule. Il la traîne de son séjour sur le balcon et lui assène des coups de poing et de coups de pied, l'insulte, utilisant notamment le terme de « Sheitan » (démon en arabe), crie une dizaine de fois « Allahu akbar » et récite des sourates du Coran. Il tente de l'étouffer, puis, apercevant des policiers dans la cour, il crie qu'elle va se suicider et la jette inanimée du haut du troisième étage.. « J'ai tué la sheitan du quartier », hurle-t-il. La scène dure vingt à trente minutes et est partiellement enregistrée sur le téléphone portable d'une voisine y ayant assisté de sa fenêtre, après avoir été réveillée par les cris de la victime.
Ensuite, le meurtrier se met à prier. Puis il hurle qu’il va sauter du balcon et il jette des objets trouvés dans l'appartement de la victime. Il quitte les lieux en passant à nouveau par le balcon des voisins, entre dans leur salon, et se met à prier..
La brigade anti-criminalité de la police nationale, pourtant sur place avant la défenestration, n'intervient pas car elle attend des renforts (ce que dénoncent par la suite les avocats de la famille Halimi.). Les policiers pensent avoir affaire à deux événements distincts : la séquestration de la famille Diarra amie des Traoré, devant la porte de l'appartement de laquelle ils sont postés, qu'ils attribuent à un terroriste, ainsi que ce qui se déroule au pied de l'immeuble et qu'ils croient être des violences conjugales. Près d’une heure plus tard, les secours pénètrent dans la cour et trouvent Sarah Halimi morte.
Contexte et profil du meurtrier vignette|Rue de Vaucouleurs en 2014. Kobili Traoré habite sporadiquement avec sa famille au deuxième étage de l'HLM où Sarah Halimi occupe un appartement au troisième, à côté d'une autre famille malienne, amie des Traoré.
Les enfants Traoré sont au nombre de six dont trois filles, mais, quelques années plus tôt, la famille perd un garçon de six ans et renvoie au Mali le fils aîné car elle pense qu'il a été « marabouté ». Son père est mort quand il a huit ans et depuis, Kobili vit une enfance chaotique, changeant fréquemment d'internat. Il arrête les études à 16 ans et tombe dans la délinquance : son casier judiciaire comporte une vingtaine de condamnations pour violences, vol, usage ou trafic de stupéfiants, outrage, port d'armes et de multiples mains courantes mais pendant son parcours carcéral, aucun trouble psychique n'est détecté, sa soeur affirmant qu'il n'aurait jamais vu de psychiatre depuis qu'il est adulte. Il écope de six peines de prison et, depuis celle de 2015, « il passe ses journées dehors à ne rien faire » mais il est considéré comme « serviable et gentil » par son entourage. Il a une fiancée au Mali.
Kobili Traoré est un fort consommateur de cannabis depuis l’adolescence, un « délinquant toxicomane », dira le psychiatre. mais depuis le début de l’année 2017, il utilise du haschich davantage concentré pour « s'apaiser » et « mieux planer ».. Il fréquente parfois la mosquée Omar « considérée comme un temple de l'islamisme radical » et le jour du meurtre, il y prie à deux reprises.
Selon sa famille, Traoré n’était « pas dans son état normal », les quelques jours avant le drame. La veille, il aurait ressenti ses premières « bouffées d'angoisse » ; il est intercepté dans la rue puis relâché par des policiers qui remarquent son comportement étrange à jeter des coups d'œil derrière lui, il va à la mosquée, consulte un exorciste, il pense que son beau-père veut l’empoisonner ou le « marabouter », il invective l'aide-soignante d'origine haïtienne de sa sœur handicapée, l'accusant de pratiquer des rituels vaudous, puis la congédie au motif qu'elle n'est « pas musulmane » ; le soir, confié par sa mère à la surveillance et aux bons soins de son ami Kader, il se serait endormi chez cet ami devant un film, après avoir fumé une dizaine de joints de cannabis..
La nuit du meurtre, vers du matin, en bas de pyjama et les baskets à la main, il quitte l'appartement de son ami, qui dit de lui qu'« il était effrayant, pieds nus, tendu, avec un drôle de regard », et se rend dans cette tenue chez lui, rue de Vaucouleurs mais n'ayant pas les clefs de l'appartement et se sentant « poursuivi par le démon », il se réfugie chez les Diarra, amis et voisins de l'immeuble, qu'il réveille et qui se barricadent quand Traoré insiste pour être hébergé et s'énerve, sans s'en prendre à eux, s'empare de leurs clefs pour verrouiller leur porte d'entrée et dit : . Selon lui, il reste alors seul dans leur salon à réciter des sourates l'index levé en l'air, puis enfile un jean et enjambe leur balcon pour se retrouver chez Sarah Halimi.
Traoré admet avoir connaissance de la pratique religieuse assidue de sa victime, seule Juive qui habite l'immeuble depuis de nombreuses années, mais déclare qu'il n'est pas antisémite et que . Cependant, William Attal, frère de Sarah Halimi, affirme devant la police que sa sœur craignait cet homme, qui l'avait précédemment traitée de « sale Juive », ainsi que d'autres membres de sa famille qui, sans se plaindre, restaient sur leurs gardes devant l'hostilité de la famille Traoré..
Enquêtes
2017 Après le meurtre, le de police judiciaire () de Paris est saisi de l'enquête.. Une information est ouverte pour homicide volontaire. et le procureur de la République François Molins est chargé de l'enquête..
Après avoir été interpellé sans résistance, le suspect est placé en garde à vue. Une analyse toxicologique révèle la présence de cannabis dans son sang. Il blesse deux policiers sur les huit nécessaires à le maîtriser. Le médecin juge son état psychiatrique incompatible avec la garde à vue et le fait interner.. Sur son lieu d'hospitalisation, il trouve le moyen de se procurer du cannabis pour fumer en cachette.
Le , François Molins déclare que ce drame, en l’état de l’enquête, n’est pas un meurtre antisémite mais que cette piste sera aussi explorée..
Le même mois, la juge d'instruction Anne Ihuellou demande l’examen psychiatrique et médico-psychologiqueAvec les psychiatres , et . de Kobili Traoré ainsi qu'une étude de l’entier dossier, qui seront rendus en .
Le , les avocats de la famille de Sarah Halimi demandent la requalification de l’acte d'accusation, en incluant le motif aggravant d’antisémitisme, et reconstituent pour les journalistes « les dernières heures de la victime, les conditions de sa mise à mort, mais aussi le profil du meurtrier », dont sa radicalisation islamiste probablement due, selon eux, à un précédent séjour en prison, sa fréquentation d'une mosquée salafiste de la rue Jean-Pierre-Timbaud., ainsi que les relations délétères que sa famille entretenait avec celle de la victime : « des insultes, des crachats par terre, une des filles de a été traitée de « sale Juive » par une des sœurs du suspect ». Un expert psychiatre dira plus tard à la barre de la chambre d'instruction que le judaïsme de la victime et la vision de son chandelier de Shabbat par l'agresseur « ont été l’étincelle » mise à un « baril de poudre »..
2018 Le , le psychiatre Daniel Zagury, dans son rapport concernant Kobili Traoré, écarte l'abolition du discernement du mis en examen, dans son contexte de « délire persécutif polymorphe, à thématique mystique et démonopathique » mais conclut à son altération due notamment à une « bouffée délirante aiguë » (BDA) intitulé également « trouble psychotique bref », un « diagnostic… absolument irrécusable », sans écarter sa dimension antisémite..
Au vu de ce rapport et des premiers éléments de la commission rogatoire remis par les enquêteurs, le même mois, le parquet de Paris demande à la juge chargée de l'enquête sur le meurtre que le caractère antisémite soit retenu dans cette affaire.
Le , Le Parisien indique qu'une nouvelle expertise mandatée le par les juges d'instruction à trois psychiatres dont Paul Bensussan"L'irresponsabilité pénale est très mal acceptée lorsque le crime est effroyable" (Paul Bensussan, expert psychiatre dans l'affaire Halimi, sur i24NEWS) i24NEWS, et rendue le , conclut à , ce qui impliquerait que Kobili Traoré . Les experts — observant aussi que le taux de THC étant « modéré » dans le sang de Kobili Traoré le jour du drame, et que ses idées délirantes ont persisté « longtemps après l’arrêt de l’intoxication » — estiment que la prise de cannabis n'a fait qu'aggraver un processus psychotique déjà amorcé..
Le , le suspect est entendu par le juge d'instruction et reconnaît les faits tout en niant toute motivation antisémite : . Il attribue son état au cannabis..
2019 Face à deux expertises divergentes, en , une nouvelle contre-expertiseAvec les psychiatres Jean-Charles Pascal, Julien Guelfi et Roland Coutanceau., qui écarte la possibilité d'une simulation, conclut à une ayant conduit à l’abolition du discernement de Kobili Traoré..
Le , le parquet de Paris demande le renvoi aux assises de Kobili Traoré pour le meurtre à caractère antisémite..
Conclusion à l'irresponsabilité, confirmée en appel et en cassation vignette|Cour de cassation à Paris. Dans leur ordonnance rendue le , les juges d’instruction chargés de l'enquête estiment qu'il y a « des raisons plausibles » de conclure à l'irresponsabilité pénale de Kobili Traoré.
Saisie d'un appel du parquet, et à la suite d'une audience du , le , la cour d'appel de Paris conclut à une irresponsabilité pénale : le discernement de Kobili Traoré étant aboli, au sens de l'article 122-1 du Code pénal, il ne peut donc pas être jugé pour ce crime dont la cour confirme les motivations antisémites... La cour d’appel de Paris ordonne également son hospitalisation assortie de mesures de sûreté pour vingt ans.
Le , devant la Cour de cassation, les parties civiles demandent de « retenir la responsabilité du jeune homme, compte tenu de son intoxication volontaire », tandis que la défense et l’avocate générale défendent « la nécessité de maintenir une distinction entre l’ivresse, causée par la prise volontaire de psychotropes (alcool, cannabis…), aux effets prévisibles, et le trouble psychiatrique inattendu… (qui) abolit » le discernement. Ainsi, la Cour considère que les dispositions de la loi actuelle « ne distinguent pas selon l’origine du trouble psychique ayant conduit à l’abolition de ce discernement », et valide les décisions antérieures sur le caractère antisémite du meurtre. La Cour de cassation confirme la décision de la cour d'appel, le Crim., arrêt du (20-80.135), ECLI:FR:CCAS:2021:CR00404.. Cette décision ne remet donc pas en cause son hospitalisation psychiatrique ordonnée par la justice ni le caractère antisémite du crime..
Suites parlementaires