Ultra était le nom donné durant la Seconde Guerre mondiale par les Britanniques aux renseignements d'origine électromagnétique obtenus en décryptant les transmissions ennemies par radio et téléscripteurs. « Ultra » devint par la suite la désignation standardisée parmi les Alliés occidentaux pour tous les renseignements de ce type. Le nom fut créé parce que les renseignements de ce genre étaient considérés comme encore plus sensibles que ceux classés (« très secret », ou pour les Américains), et ils étaient donc considérés comme « ultra secret ».

Les renseignements britanniques utilisèrent d’abord la désignation Boniface, probablement afin de laisser entendre que c’était le résultat d’un renseignement d'origine humaine. Les Américains utilisèrent le nom de code Magic pour leurs décryptages de messages japonais. Les renseignements obtenus n'étaient communiqués (par des officiers de liaison triés sur le volet) qu'aux commandants en chef de théâtres d'opération. Ces commandants en chef n'avaient pas le droit de justifier leurs décisions en faisant état de ces renseignements devant leurs subordonnés non habilités.

Une partie des messages de l'Allemagne nazie était chiffrée au moyen d'une machine Enigma ; dans l'armée de terre, à partir du niveau du commandant de division et au-dessus ; dans la marine par les grandes unités, les navires météo, les états-majors et chaque sous-marin. Utilisée correctement, Enigma aurait été quasiment inattaquable ; les fautes de mise en œuvre et les captures de documents permirent de décrypter certains trafics à certaines périodes.

Le terme « Ultra » a souvent été utilisé presque comme synonyme de « messages décodés issus d’Enigma ». Ultra a aussi englobé le renseignement issu du décryptage des machines allemandes Lorenz SZ 40 et Lorenz 42 du haut commandement allemand, les machines HagelinLa Hagelin C-38m (un développement de la C-36) était un modèle utilisé par la marine italienne. et d’autres machines de codage italiennes et japonaises comme PURPLE et JN-25.

thumb|Rotors d’une machine Enigma.

Beaucoup soulignent à quel point Ultra fut vital pour les Alliés. Winston Churchill dit au roi George : « Ce fut grâce à Ultra que nous avons gagné la guerreCité à l’exposition de 2003 : La Guerre secrète au musée impérial de la Guerre.. » Selon F. W. Winterbotham, qui cite Dwight D. Eisenhower, le commandant en chef des forces alliées occidentales : Harry Hinsley, historien officiel du renseignement britannique pendant la Seconde Guerre mondiale, fit un constat similaire :

Sources d'Ultra La majeure partie des renseignements Ultra venait de déchiffrages de messages radio ennemis chiffrés par diverses machines. Ils étaient complétés par des données de transmissions radio, grâce à d’autres méthodes, comme l’analyse du trafic et la radiogoniométrie (détermination de l’origine géographique d’un émetteur). Pendant les huit mois de la drôle de guerre, les Allemands observent le silence radio, ils transmettent la plupart de leurs messages par fil au moyen du téléphone. Pour le GC&CS (l’ancêtre du service du renseignement électronique du gouvernement britannique) de Bletchley Park, c'est un gain de temps, mis à profit, à la fois pour acquérir une expérience de l'interception et de l'enregistrement de messages sur les différents réseaux radio, et pour apprendre à décrypter. Dès le début de l'offensive du , les émissions radio reprennent. En particulier celles du réseau de trafic général de la Luftwaffe dont les chiffreurs sont apparemment très indisciplinés.

Sources allemandes thumb|Exemple d'une page interceptée à Bletchley Park, avant déchiffrage et traduction. thumb|Exemple d'une page interceptée à Bletchley, après déchiffrage.

La machine Enigma

Le nom « Enigma » fait référence à une famille de machines de chiffrement à rotors. Elles délivraient un chiffrement polyalphabétique de substitution et étaient couramment considérées comme indécryptables pendant les années 1920. L’armée de terre allemande, la marine de guerre, l’armée de l’air, les chemins de fer, la poste et les diplomates allemands utilisaient tous des machines Enigma, mais il y en avait plusieurs modèles. Par exemple, l’Abwehr utilisait une machine à quatre rotors sans tableau de connexions, et l’Enigma navale utilisait une gestion des clefs de cryptage différente de la Luftwaffe, qui rendait ses transmissions beaucoup plus difficiles à analyser. Chaque modèle d’Enigma nécessitait une approche différente. Les modèles commerciaux n’étaient pas aussi sûrs. Dilly Knox avait lu l'Enigma commerciale des Franquistes pendant la guerre d'Espagne.

L’Enigma militaire allemande fut lue pour la première fois en par le Biuro Szyfrów (bureau de décodage polonais), grâce à de brillantes mathématiques, aux services d’un traître du bureau allemand du chiffre, et à une bonne part de chance. Les Polonais continuèrent à décrypter Enigma, d'abord chez eux, puis en France (dans le cadre du PC Bruno, conduit par le général français Gustave Bertrand). Au tournant de 1939, les Allemands rendirent leurs systèmes dix fois plus compliqués à décrypter, ce qui aurait contraint les Polonais à décupler leurs moyens de décryptage, ce dont ils étaient incapables. Juste avant l'invasion de la Pologne, le bureau de décryptage polonais offre, à ses alliés britanniques et français, des copies de machines Enigma, avec les explications correspondantes.

L'apport du mathématicien et cryptologue Alan Turing, qui collabore à Bletchley Park à partir de 1938, est essentiel dans le décryptage d'Enigma. Mais Gordon Welchman, mathématicien à Cambridge, cryptanalyste à Bletchley Park écrit : « Ultra n’aurait jamais décollé si nous n’avions pas appris des Polonais, juste à temps, les détails des Enigma militaires allemandes, et des procédures d’exploitation utiliséesWelchman (1982), .. »

Après la guerre, les interrogatoires des spécialistes allemands de cryptographie menèrent à la conclusion que les cryptanalystes allemands avaient compris que des attaques de décodage d’Enigma étaient possibles, mais qu’ils avaient considéré que cela demanderait des efforts et des investissements inaccessibles dans la pratique. La précocité du début des efforts des Polonais contre les trafics Enigma permit aux Alliés d’être prêts quand la guerre éclata..

La machine de chiffrement Lorenz Au printemps 1941, les Allemands commencèrent à utiliser des ensembles de téléscripteurs à chiffrement de flux en ligne (c'est-à-dire que le chiffrement se faisait en direct au fur et à mesure de la frappe sur le clavier) pour des liaisons radio stratégiques de poste à poste, auxquels les Britanniques donnèrent le nom de code générique de « Fish » (poisson). Plusieurs systèmes différents furent utilisés, principalement les machines de Lorenz SZ 40 et SZ 42, nom de code « Tunny » (thon) et les Geheimfernschreiber nom de code « Sturgeon » (esturgeon). Ces systèmes de chiffrement furent cryptanalysés avec succès, particulièrement les machines de Lorenz (Tunny), que les Britanniques avaient totalement comprises. Elles furent finalement soumises aux assauts des ordinateurs Colossus, premiers ordinateurs électroniques programmables en binaire. Bien que le volume d’informations venant de ce système fut bien plus faible que celui issu d’Enigma, il était de grande importance car il procurait des renseignements de haut niveau stratégique.

Sources italiennes Quand les Italiens entrent en guerre (), ils utilisent des livres de codes pour la plupart de leurs messages. Début 1941, la marine italienne met en service une version de la machine de chiffrement Hagelin série C à rotors appelée C-38m. Ce chiffrement est cassé dès par la sous-section du GC&CS qui s'occupe de l'ItalieWilkilson (1993) ..

Sources japonaises Du côté de l’océan Pacifique, une machine de chiffrage japonaise, Purple pour les Américains, servait aux messages diplomatiques du plus haut niveau. Purple produisait un chiffrement par substitution polyalphabétique, mais à la différence des machines Enigma ce n’était pas une machine à rotors ; elle était constituée, entre autres, d'interrupteurs électriques pas à pas. Ce chiffrement fut cassé par le US Army Signals Intelligence Service, sous le nom de code « Magic ».

Le décryptage de Purple servit en Europe. L’ambassadeur japonais à Berlin envoyait des rapports chiffrés par Purple, examens des estimations allemandes sur leur propre situation militaire, leur stratégie et leurs intentions, rapports de tournées d’inspection (ex. : les défenses des plages de Normandie) et comptes-rendus de longs entretiens avec Hitler.

Un des très nombreux codes de la marine japonaise fut baptisé JN-25 par les Américains. Dès le début 1942, l'US Navy avait déjà fait des progrès considérables.

On dit que les Japonais avaient obtenu une Enigma dès 1937, bien qu’on ne sache pas si les Allemands la leur avaient donnée ou s’ils avaient achetée une version commerciale qui, à l’exception du tableau de connexions et du câblage interne, était approximativement la machine de la Heer (armée de terre) et de la Kriegsmarine.

Diffusion des informations d'Ultra thumb|300px|Nombre de messages envoyés par jour depuis la Cabane 3 de Bletchley Park pendant la Seconde Guerre mondiale. Les renseignements concernant la Heer (armée de terre) et la Luftwaffe, essentiellement des décryptages d’Enigma faits dans la Cabane 6 (Hut 6) – étaient réunis dans des synthèses, nom de code « Boniface ».

L'Enigma navale est décryptée dans la Cabane 8. Les renseignements sont communiqués à l'OIC (admiralty Opérational Intelligence Centre).. Elle fut désignée source « Hydro »..

Adopté en ., le terme « Ultra » aurait été soufflé par le commandant Geoffrey Colpoys de la Royal Navy qui servait dans le centre opérationnel de renseignements de l'amirauté.

Unités spéciales de liaison La diffusion d’Ultra aux commandants en chef alliés implique un risque de découverte par l'ennemi, aussi les plus grandes précautions sont prises pour protéger à la fois les renseignements et leur origine.

Les renseignements Ultra sont transmis aux commandants de théâtres d'opérations par le MI6, qui met en œuvre des Special Liaison Units (SLU, unités spéciales de liaison) attachées aux grands commandements de l'armée et de la RAF. L’animation est coordonnée et supervisée, au nom du MI6, par Francis Winterbotham. Jusqu’en 1943, Winterbotham est aussi chef de la Cabane 3 du GC&CS.. Chaque unité spéciale de liaison inclut des spécialistes du renseignement, des transmissions et du chiffre.

Chaque unité spéciale de liaison est dirigée par un officier britannique de l’armée de terre ou de l’air, habituellement un commandant, l'Officier Spécial de Liaison. La fonction principale de l’officier de liaison ou de son adjoint est de faire passer des renseignements Ultra au commandant du théâtre d'opérations ou aux officiers d’état-major habilités Ultra. La procédure standard est de présenter la synthèse au destinataire, de rester avec lui tant qu’il l’étudie, puis de la reprendre et de la détruire.

Dans la Royal Navy, au War Office, au ministère de l’Air et au commandement de la RAF, les unités spéciales de liaison travaillent, en liaison permanente, par téléscripts, avec Bletchley Park.

Des unités spéciales de liaison, rattachées aux commandements de théâtres d'opération de l’armée et de la RAF, reçoivent par radio les synthèses.

Les premières SLU mobiles apparaissent pendant la campagne de 1940. L'une renseigne la force terrestre de Lord Gort. Les premiers officiers de liaison sont Robert Gore-Browne et Humphrey Plowden.. L'autre, commandée par le commandant Long, est attachée à la force aérienne du général Playfair à Meaux.