Charles-Albert Gounot, né le à Villeurbanne (Rhône) et mort le à Carthage (Tunisie), est un religieux français, archevêque de Carthage et primat d'Afrique de 1939 à 1953. Proche du résident général de France en Tunisie nommé par le régime de Vichy, Jean-Pierre Esteva, sa conduite pendant cette période lui sera reprochée jusqu'à la fin de sa charge.

Formation Charles-Albert Gounot naît à Villeurbanne le . Après être entré au séminaire de la congrégation de la Mission, il est ordonné prêtre le . De 1907 à 1913, il enseigne la philosophie puis les Saintes Écritures au séminaire de Dax. Mobilisé en 1914 dans les chasseurs alpins, il y obtient la croix de guerre. De retour à Dax en 1919, il est nommé trois ans plus tard supérieur du grand et du petit séminaire de Constantine. En 1930, il est muté au séminaire de Montauban..

Le , Pie XI le nomme archevêque titulaire de et archevêque coadjuteur de Carthage auprès de Alexis Lemaître. À la mort de celui-ci, il lui succède le comme archevêque de Carthage et primat d'Afrique..

Archevêque en Tunisie Collaboration avec la politique de Vichy La Seconde Guerre mondiale éclate peu après sa prise de fonctions. Beaucoup de prêtres rejoignent les armées françaises en tant qu'aumôniers militaires. La défaite de l'armée française en jette la consternation dans la population française, cause de la jubilation dans la population tunisienne et provoque l'enthousiasme chez les Italiens acquis au fascisme. La déclaration de guerre de l'Italie à la France le , alors que le front français est déjà enfoncé par les chars allemands, est vécue comme un . En représailles, dès le , 900 militants italiens sont emprisonnés et des milliers d'autres rejoignent des camps d'internement. La fin des hostilités permet leur libération progressive. Le refus de Hitler d'accorder la Tunisie à Mussolini apaise très vite les tensions entre les deux communautés..

Le , le futur chef de l'État français Philippe Pétain s'adresse aux Français abasourdis par la défaite : .. Ce discours rédempteur est très bien accueilli par Gounot qui relaie le message du maréchal dans son homélie du suivant : Les épreuves mal acceptées nous dépriment et nous aigrissent, nous rendent égoïstes, nous isolent et peuvent nous détourner du devoir et même de Dieu. Bien reçues, au contraire, elles nous virilisent, nous attendrissent, nous purifient, nous éduquent […] Nous nous étions trop bien établis dans une vie facile ; pour beaucoup, il s'agissait surtout de jouir. Le travail n'était plus aimé. On l'envisageait comme un esclavage ou une corvée humiliante, on ne goûtait plus le travail bien fait […] À l'exemple de nos morts, acceptons loyalement, généreusement, ardemment même, comme un sacrifice offert pour nos familles, pour la Patrie et pour Dieu, notre noble mission de travailler, avec les privations et les efforts qu'elle comporte. Ce sera notre redressement personnel […] Groupons nous autour de ceux qui ont eu le douloureux et patriotique courage de prendre en mains les destinées de notre Patrie crucifiée pour la sauver dans l'honneur.

L'archevêque va pouvoir mettre ses convictions en application dès l'arrivée du nouveau résident général de France en Tunisie, Jean-Pierre Esteva. Des relations chaleureuses se nouent entre ce , homme d'une grande piété, et le prélat. L'Église de Tunisie se lance avec enthousiasme dans l'œuvre de redressement prônée par le régime de Vichy, comme le proclame son journal La Tunisie catholique dans son numéro du : ..

Comme en France, des chantiers de la jeunesse sont inaugurés en présence des autorités ecclésiastiques et des aumôniers sont présents pour y dire la messe. Chaque semaine, La Tunisie catholique relate les activités chrétiennes du maréchal Pétain (assistance à des messes, visite de monastères ou de lieux saints) présenté par l'archevêque de Carthage comme le .. Alors que beaucoup de Français commencent à s'intéresser aux discours du général De Gaulle appelant à la résistance, le prélat les met en garde début 1941 contre ce genre de tentations : ..

Le soutien de l'archevêque à la politique de Vichy est attesté par Esteva qui le confirme à ses supérieurs le : . Mais cette collaboration ne l'empêche pas d'être conscient des dangers du régime nazi. Le , le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord entraîne l'arrivée de troupes allemandes en Tunisie. L'archevêque intervient alors auprès d'Esteva pour le convaincre de libérer tous les prisonniers politiques avant que les nazis ne s'en emparent. Le , communistes, républicains espagnols et antifascistes sont remis en liberté..

Dans ces heures difficiles où la zone libre a été envahie par la Wehrmacht, le prélat marque son attachement au maréchal Pétain en lui envoyant fin un message d'affection et de fidélité. Les liens d'amitié avec Esteva résistent à l'occupation allemande en Tunisie. Le , alors qu'il a été ramené de force en France par les Allemands après leur défaite lors de la campagne de Tunisie, c'est au prélat que l'ancien résident général confie la tâche de s'occuper de ses affaires personnelles restées sur place.

Approbation de la politique antisémite Les décrets beylicaux du et du transposent les lois françaises antisémites dans la juridiction tunisienne en interdisant aux Juifs les professions libérales et commerciales et en les excluant des universités et de la fonction publique.. Si ces mesures discriminatoires n'éveillent aucune compassion, la rafle du Vélodrome d'Hiver à Paris le oblige l'épiscopat français à prendre position. Le , l'assemblée des cardinaux et des archevêques transmet au maréchal Pétain une déclaration en faveur . Le , l'archevêque de Toulouse, Jules Saliège, condamne les persécutions anti-juives. Face à ces dénonciations abondamment relayées en Tunisie, Gounot finit par donner son point de vue dans le numéro de La Tunisie catholique du , dans un article intitulé Réflexions sur la question juive. Après avoir précisé , il résume en quatre points les justifications des mesures imposées aux israélites : 1. Appliquer aux Juifs — quand ils demeurent vraiment une minorité ethnique implantée dans un pays qui n'est pas le leur — les lois concernant les étrangers (ce qui ne serait pas draconien et je ne pense pas que nos amis de l'extérieur vivant chez nous nous trouvent bien méchants). Ainsi, ils seraient exclus, comme c'est normal, de certaines charges ou des fonctions d'ordre public.

2. Dans ces pays qu'ils habitent, exiger des israélites — qui n'appartiennent pratiquement à aucune patrie et risquent de ne fournir aucun sacrifice à la cause commune — des prestations équivalentes au service militaire et aux diverses charges obligatoires pour tous les citoyens.

3. Atteindre par une législation générale, sévère et rééducative, comme une surveillance attentive sans tracasserie, les activités injustes plus habituellement reprochées aux mauvais Juifs, à ceux pour qui l'intérêt matériel prime tout, et réprimer pareillement les abus de ceux qui les imiteraient ; habiletés sans scrupules, tentatives pour tourner les lois, interventions louches, procédés usuraires, accaparements, marché noir, etc. sur une grande échelle, dominations financières, nationales ou internationales, qui peuvent paralyser les États dans l'usage de leurs légitimes libertés...

4. […] Les lois de stricte exception nous paraissent odieuses mais elles se justifient en face de craintes solidement fondées concernant le bien commun....

Si l'archevêque reproduit dans cette déclaration les arguments antisémites de la propagande vichyssoise, l'occupation de la Tunisie par l'armée allemande à partir du lui fait réaliser le danger de mort que court la communauté juive. Alors que les réquisitions et les brutalités à l'égard des Juifs se multiplient, le prélat n'hésite pas à se rendre, revêtu de ses habits sacerdotaux, au siège de la communauté israélite pour témoigner de sa sympathie. Comme le reconnaît l'historien Claude Nataf, ..

Mais ces bonnes dispositions ne l'encouragent pas à courir des risques personnels. Lorsque la femme du médecin juif Élie Cohen-Hadria lui demande d'intervenir pour faire libérer un membre de sa famille arrêté par les Allemands, [Esteva], ce qui n'empêche pas Cohen-Hadria de décrire le prélat comme .

Après la libération de la Tunisie Le problème du sort à réserver au prélat collaborationniste se pose dès la fin de l'administration vichyssoise en Tunisie en . Conscient de l'ambiguïté de sa position, le journal de l'archevêché La Tunisie catholique tente en de mettre en avant ses positions antifascistes, démocratiques et humanistes en s'appuyant sur certaines déclarations. Cependant, le malaise est palpable : une exposition itinérante intitulée Kollaboration et inaugurée par René Capitant dénonce son comportement pendant cette période trouble, comme le fait le journal Combat.. Le prélat se défend le dans une lettre adressée aux fidèles et dans laquelle il les met en garde .. Les autorités administratives sont embarrassées car l'archevêque est une personnalité incontournable du protectorat. Lorsqu'en , le contrôleur civil de Makthar demande au nouveau résident général, le général Mast, comment il doit accueillir l'archevêque, celui-ci lui répond .

Activités épiscopales Malgré les difficultés de cette période, l'archevêque continue l'œuvre de ses prédécesseurs dès sa prise de fonction. L'augmentation continue de la population chrétienne l'amène à créer de nouvelles paroisses : Franceville et Oued Ellil en 1940, Ebba Ksour et Kalaa Djerda en 1941.. La construction de nouvelles églises est lancée à Sidi Thabet et Soliman mais c'est l'inauguration de l'église Saint-Joseph de Tunis qui est la plus spectaculaire. Construite en 1941, alors que les antagonismes entre Français et Italiens sont au paroxysme, elle est prévue pour recevoir les fidèles dans un quartier principalement peuplé de Siciliens. C'est pourtant un comité franco-italien qui est chargé de récolter les fonds avec le soutien de la résidence générale qui y voit le moyen d'offrir du travail aux nombreux ouvriers au chômage. L'édifice est inauguré le par Gounot..

Faute de sirène, ce sont les cloches qui avertissent les habitants de l'imminence des bombardements. Pour éviter les fausses alertes, on décide de ne plus les faire sonner lors des baptêmes, mariages et enterrements.. Elles sont particulièrement mises à contribution après le début de la campagne de Tunisie en . Le pays est coupé en deux, la moitié occidentale étant occupée par les forces alliées pendant que le reste du pays est envahi par les forces italo-allemandes. Par radio, l'archevêque donne des pouvoirs spéciaux à l'abbé Bonjean, curé de Béja, afin de ne pas abandonner les paroissiens installés de l'autre côté de la ligne de front.

Beaucoup de prêtres se retrouvent au milieu des combats, partagés entre le désir de porter assistance aux mourants et la crainte d'être accusés d'espionnage par les autorités allemandes alertées par leurs constants déplacements. Des locaux ecclésiastiques sont réquisitionnés comme le Petit séminaire de La Marsa et le Grand séminaire de Mutuelleville qui sont pillés..

On fait le compte des dégâts à la libération : six églises sont à rebâtir et 59 doivent être réparées. L'archevêque crée la commission des chantiers du diocèse de Carthage chargée de la reconstruction.

Le , la convention franco-italienne qui régissait le statut des Italiens en Tunisie est dénoncée et des centaines de ressortissants sont expulsés et leurs biens saisis. Il faut gérer le sort de ces fidèles très nombreux en butte aux désirs de vengeance de certains Français excités. Néanmoins, les prêtres italiens sont parfois obligés de quitter le pays en attendant que les esprits se calment.