À l’instar des luthériens allemands, les protestants d’Alsace ont créé et développé une abondante imagerie populaire religieuse qui se distingue de l’imagerie catholique par la présence primordiale du texte biblique et l’absence des saints au profit des personnalités et des symboles de la Réforme.

Ces sujets spécifiquement religieux voisinent sur les murs des intérieurs protestants avec une importante imagerie commémorative accompagnant les rites de passage, ces moments marquants de la vie que sont le baptême, la confirmation, le mariage et le décès. Cet usage, qui a débuté à la fin du avec les premières lettres de baptême décorées, se développe considérablement au . Les techniques de réalisation vont de la peinture sous verre à la chromolithographie, avec une contribution très importante des imagiers-peintres d'Alsace du Nord, ainsi que des graveurs et lithographes de la régionDominique Lerch, Y a-t-il une imagerie protestante ? L’exemple de l’Alsace, Musée Alsacien, Strasbourg, 2017 (catalogue d'exposition).

Des figures vénérables

Le Christ

Jésus-Christ, considéré par les chrétiens comme le fils de Dieu fait homme, est présent dans tout intérieur protestant et les étapes de sa vie ont fait l’objet d’une multitude d’images, savantes ou populaires. Les protestants ont toutefois été plus sensibles aux événements de la dernière semaine de la vie de Jésus. Les moments marquants en sont la Cène – le repas de la Pâque juive, qu'il a pris en compagnie de ses apôtres, la Crucifixion et le séjour du Christ au tombeau, avant sa Résurrection.

Ces épisodes sont devenus des sujets d’une abondante imagerie, notamment sous forme de peintures sous verre, dont les couleurs parfois vives égayaient la pièce commune de la maisonGeorges Klein, Peintures sous verre d’Alsace, Musée Alsacien, Strasbourg, 1978, (catalogue d'exposition).

Les réformateurs

Les protestants ne vénèrent pas les saints, alors que les catholiques les ont multiplié, tout comme leurs images, devenues parfois elles-mêmes des objets de dévotion. À la différence des réformés calvinistes, les luthériens ont accepté les représentations de personnes et ont largement rendu hommage aux fondateurs de leur confession. Au , le marché alsacien a été abondamment fourni en portraits de réformateurs, essentiellement sous forme de lithographies éditées par les imagiers populaires Wentzel et ses successeurs de Wissembourg. On peut les voir représentés, tantôt isolés comme Calvin, tantôt en groupeMalou Schneider (dir.), Des mondes de papier, Musées de Strasbourg, 2010,, et il est probable que chaque famille luthérienne possédait une image de ce type. Luther est, comme il se doit, le plus représenté, qu’il soit vu en pied et grandeur nature, ou bien en buste et en pendant de son épouse Catharina von Bora. On le découvre aussi en famille, avec ses enfants et ses amis Mélanchton et Lucas Cranach dans des images éditées à Berlin et largement diffusées en Alsace à la fin du siècle.

Les grandes figures du protestantisme alsacien Quelques personnalités particulièrement réputées sont devenues des modèles à suivre pour les protestants alsaciens et leur renommée a été confortée par une large diffusion de leur portrait. On peut citer deux hommes qui ont accompli dans la foi une œuvre sociale exemplaire: Jean-Frédéric Oberlin (1740-1826), qui fut pasteur d'une contrée déshéritée de l’Alsace, le Ban de la Roche, ainsi qu'Albert Schweitzer (1875-1965), prix Nobel de la Paix, lui aussi pasteur, dont les écrits philosophiques sont réputés et qui fonda un hôpital dans la brousse, à Lambaréné, au Gabon.

Les symboles du protestantisme

Un regard attentif porté sur les différents types d’images jalonnant la vie religieuse (tableaux, images de confirmation, signets brodés, etc.), permet d’y découvrir un certain nombre de symboles qui évoquent des points forts de la foi protestante sous forme d'éléments graphiques. Ils se présentent parfois comme les images d’un rébus, en particulier sur les signets devant marquer la page d'un livre de cantiques ou d'une BibleGustave Koch, « Marque (ta) page, exposition de 300 signets religieux et alsatiques », in Le Messager, , 2001, ..

La croix : la foi en Jésus-Christ Adoptée par les chrétiens comme symbole de leur foi, la croix rappelle l’instrument de supplice romain sur lequel Jésus est mort. Elle évoque aussi les épreuves ou les souffrances que le fidèle va connaître durant sa vie terrestre.

Le livre : la Bible, parole de Dieu Il s’agit du Livre par excellence, la Bible, source de la vie religieuse protestante. Ce texte étant considéré comme étant d’inspiration divine, c’est bien la parole de Dieu qui est évoqué par la représentation d’un livre, souvent marqué d’une croix sur la couverture comme l'étaient presque toujours ces ouvrages.

L’ancre : l’espoir du royaume de Dieu Cet instrument qui sert aux navires à se fixer est le symbole de l’espérance. Dans le cadre religieux, l’ancre rappelle que le protestant espère l’arrivée du royaume de Dieu.

La couronne : la récompense dans l’au-delà Souvent placée en pendant de la croix, la couronne symbolise la récompense divine dans l’au-delà. Elle peut être représentée par une couronne de feuillage en forme d'anneau (Krantz) ou comme une couronne impériale dorée (Krone).

Le cœur Déjà présent au centre de l’emblème choisi par Luther en 1519, il évoque l’amour de Dieu et du prochain.

Le cantique de la Réforme

Martin Luther a donné de l’importance au chant religieux collectif et a lui-même écrit et composé des cantiques qui sont encore chantés aujourd'hui lors des cultes. Le plus connu d'entre eux est intitulé  Ein’ feste Burg ist unser Gott (« C’est un rempart que notre Dieu »), dont les paroles, écrites vers 1528, sont inspirées du Psaume 46 de la Bible.

Ce thème a donné naissance à une représentation symbolique de la Réforme, illustrée en peinture comme en gravure : au sommet d’une montagne, un site fortifié signifie la protection trouvée en Dieu, soulignée par la présence du Christ en croix. Au centre se trouve Luther avec la Bible. Plus loin se tiennent les soutiens militaires de la Réforme, le roi de Suède Gustave II Adolphe (1594-1632) qui a défendu le parti luthérien durant la guerre de Trente Ans et son successeur à la tête de l’armée, Bernard de Saxe-WeimarG. Klein, Peintures sous verre d’Alsace, op. cit., .

Les éléments visuels sont ponctués par les citations bibliques inscrites dans ces images : « Voici, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps ! », « L’Église de Dieu est fondée sur ce rocher », « Tu es le Christ, le fils du Dieu vivant » (Matt. 16,16). Le verset « La parole de Dieu demeure éternellement" (I Pierre 1,25) est devenu la devise des protestants.

Le verbe et l’image

La référence à la Bible

La Bible est le seul ouvrage de référence de la Foi chrétienne protestante et réunit un ensemble de textes considérés comme sacrés. Elle comprend l’Ancien Testament, qui correspond à la Torah juive et le Nouveau Testament, qui comprend des écrits relatifs à Jésus–Christ et à ses disciples. Pour permettre au lecteur de se repérer dans ce vaste ouvrage, qui est aujourd'hui le plus diffusé au monde, celui-ci a été divisé en différents livres, dont les chapitres et versets sont numérotés pour permettre de retrouver une citation.

La dévotion populaire protestante repose sur l’étude de la Bible. Un exemplaire de l'ouvrage est offert aux jeunes mariés et fait office de livret de famille où vont être notés baptêmes, naissances et décès. Le père de famille lit tous les soirs un passage de la Bible à la maisonnée réunie et les enfants sont encouragés à apprendre à lire pour pouvoir déchiffrer le livre saint. Lors du cours de catéchisme hebdomadaire, ils découvrent les images illustrant divers épisodes du texte biblique.

Les courts textes fréquemment visibles dans les intérieurs protestants, sur des tableaux fixés au mur ou encore sur les petites images religieuses, sont presque tous des extraits de la Bible. Il y figure aussi, souvent en caractères plus petits, la référence du verset, celle qui permet de le retrouver dans la Bible et qui garantit aussi la sainteté de son origine. La présence quasi systématique de cette note, même abrégée, est une spécificité qui permet d’attribuer un objet ou une image à un fabricant ou à un utilisateur protestant.

L’exemple le plus inattendu est peut-être celui des plaques de poêle en fonte ornées de scènes bibliques. Un des appareils de chauffage fabriqués en Alsace jusqu'à la fin du , le poêle à caisson (Kaschteofe ou Biwelofe), est en effet composé de deux niveaux de trois plaques en fonte qui étaient la plupart du temps ornés d'une scène biblique en relief. En Alsace, le lieu de fabrication le plus connu de ces poêles était la fonderie De Dietrich, située dans le secteur de Niederbronn (Bas-Rhin). Elle appartenait à cette famille protestante originaire de Lorraine puis anoblie sous Louis XIV et dont la clientèle était située en Alsace du Nord, région majoritairement protestante. Dans la pièce commune de la maison, le repas pouvait donc se dérouler devant une représentation des Noces de Cana, tandis qu'une autre plaque côté montrait le Jugement de Salomon ou la mort d'Absalon.

La langue des protestants alsaciens

Il convient, en Alsace, de distinguer la langue parlée de la langue écrite. Celle-ci a été uniquement – et sauf pour les élites – l’allemand, et ce jusqu'après la Première Guerre mondiale. La langue parlée était l’alsacien, un dialecte allemand avec des prononciations différentes selon les endroits, parfois même d'un village à l'autre. Lors de l'introduction de la Réforme, les Alsaciens, qui faisaient partie du Saint-Empire romain germanique, ont par conséquent célébré leur culte en allemand et ont utilisé la Bible traduite en allemand par Luther. Toutefois, un patois welche était parlé par les habitants des vallées francophones de la région, comme le Ban de la Roche, paroisse administrée par le pasteur Oberlin. Le culte s'y faisait en français et la Bible utilisée par la famille Oberlin est celle de David Martin, publiée en français à Bâle en 1736. Bien que l'Alsace soit devenue française au cours du , l'allemand est restée jusqu'après la Seconde Guerre mondiale la langue du culte, de la prédication et de la lecture biblique, témoignant d'un attachement particulier pour la langue de Luther au sein des familles protestantes alsaciennes. Puis la langue allemande est progressivement remplacée par le français. Le livre de cantiques édité par l’Église de la Confession d’Augsbourg d’Alsace et de Lorraine en 1952 est rédigé en allemand, mais comporte un condensé en françaisFreddy Sarg, La confirmation dans l’Alsace protestante, Éditions Oberlin, Strasbourg, 1981, . Ce changement est aussi visible dans les textes apparaissant dans l'imagerie: l'allemand y est de moins en moins utilisé. En revanche, dans le cadre de l'incitation régionale au bilinguisme, des cultes en deux langues ou la traduction de la Bible en alsacien en 2016 conservent la pratique de l'allemand dans la religion protestante d'Alsace.

La calligraphie

L’écriture allemande fait partie de la famille des écritures anguleuses (gebrochene Schriften), aux arcs brisés. Cette écriture, dite gothique, a été largement diffusée en Europe jusqu'à la Renaissance, puis a été remplacée par l’écriture Antiqua, plus ronde. Elle a néanmoins continué à être utilisée en Allemagne, où un moine bénédictin a créé la Fractura germanica, d’où est issu le type dominant de la Fraktur.