Joan Roís de Corella, né probablement à Gandia le et mort à Valence le , est un écrivain, chevalier et théologien valencien de langue catalane. Il est souvent considéré comme le dernier grand auteur du siècle d'or valencien.
Homme et auteur très apprécié de son vivant, il tombe peu à peu dans l'oubli au cours de la période de décadence du catalan qui s'amorce à partir du , dont son style, longtemps jugé excessivement pesant et pédant par les critiques, est considéré comme emblématique. Dans l'époque contemporaine toutefois, de nouveaux regards sont portés sur Roís de Corella et son œuvre, qui apparaît comme une synthèse remarquable de tendances propres de son époque, à la confluence entre Moyen Âge et Renaissance. Cependant, on n'a encore qu'une connaissance très parcellaire de l'homme et de son œuvre, contrairement aux autres grandes figures du valencien que sont Ausiàs March et Joanot Martorell.
Biographie
Famille et enfance Joan Roís de Corella naît le , probablement à Gandia (royaume de Valence, couronne d'Aragon). Il est le fils d’Ausiàs Roís de Corella et d’Aldonça Cabrera, mariés peu de temps après . Ils s’installent à Valence, capitale du royaume, en 1438 ou 1439, après avoir vendu la petite seigneurie de Miraflor (Dénia). La famille, appartenant à la petite noblesse valencienne, a des liens de proximité avec celle de Joanot Martorell, et également de parenté avec celle du poète Ausiàs March, tous deux aussi chevaliers et figures phares du siècle d'or.
À la différence de la grande majorité des écrivains du Siècle d'or valencien et exception notable parmi ses grandes figures, Corella n'est pas d'origine catalane mais est issu d'une famille originaire du royaume de Navarre, immigrée à Valence peu après la conquête du territoire au .
Joan est probablement le second né d'une fratrie de cinq enfants. Son frère aîné Manuel, probablement né environ un an avant lui, sera frère de l'ordre de Sainte Marie de Montesa et meurt très jeune, entre et . Sa sœur Aldonça, probablement née autour de 1440, est également religieuse, de l'ordre des Clarisses. Les deux cadets sont Lluís et Delfina, nés entre et .
À Valence, il reçoit une formation humaniste et reste en contact avec les représentants de familles qui avaient suivi une trajectoire similaire à la sienne (qui parfois étaient pratiquement voisins), comme le poète Ausiàs March et Francesc Martorell, père de Joanot Martorell, auteur de Tirant lo Blanc.
Vie active Joan Roís de Corella reçoit l'adoubement entre fin 1456 et le milieu de l'année suivante.
Probablement peu après, il étudie la théologie à l’école cathédrale de Valence. Il devient maître en théologie entre 1468 et 1471.
Il renonce à la carrière militaire et à tout office public pour se consacrer à la littérature et à la théologie. Cependant, sa double condition de chevalier et théologien reste fondamentale pour expliquer sa place dans le contexte de son temps.
Il fréquente les cercles intellectuels valenciens de la seconde moitié du , en particulier autour de Bernat Fenollar et de Charles de Viane, avec qui il échange une correspondance poétique. Corella s'est probablement familiarisé à la poésie à la cour de ce dernier. Outre l'entourage de Viane, l'œuvre de Corella révèle une proximité en général avec les milieux de pouvoir de la capitale valencienne, patriciat, noblesse et bourgeoisie, ainsi qu'avec ses élites culturelles. Ainsi, Corella était grand ami de Joan Escrivà de Romaní, poète, chevalier et de Valence en 1479-1501.
En 1459 naît Magdalena, fille (problement aînée) de Corella et d'un amour de jeunesse. Magdalena est élevée par sa mère sous la tutelle de son père. Ce dernier entretient ensuite une relation durable avec Isabel Martínez de Vera, issue de la noblesse de Cocentaina et installée à Valence en 1462, avec laquelle il a deux enfants naturels, Joan et Estefania. Le premier deviendra chevalier de l'ordre de Saint-Jacques de l'Épée.
L'absence de mariage entre Joan Roís de Corella et Isabel est en lien avec les activités de théologien du premier.
Celui-ci devient plus tard clerc et acquiert précocement une renommée notoire comme orateur, mais ses sermons ne sont pas conservés. De son vivant il jouit également d'une réputation de poète très prestigieux.
Il est possible qu'il ait eu une autre fille après Magdalena, Maria, dont la mère n'est pas connue.
Roís de Corella s'implique activement dans l'atelier d'imprimerie de Lambert Palmart à Valence, qui produira en 1474 les premiers incunables de la péninsule Ibérique. Certains de ses textes publiés sont expressément réalisés en vue de leur diffusion par cette nouvelle technologie.
Au cours de ses dernières années, il se consacre davantage à ses études théologiques et ses sermons.
Testament et mort Dans son testament de 1478, il désigne sa sœur Dalfina comme héritière, bien que ses frères Lluís et Aldonça soient encore en vie. Après sa mort, l’héritage est néanmoins transmis à Isabel au moyen d'un artifice juridique, probablement avec l'accord des héritiers légaux.
Œuvre littéraire
Roís de Corella est un écrivain prolifique, dont l’œuvre se caractérise par une grande diversité de genres : vers et prose, œuvres originales et traductions, textes profanes et religieux.
De son vivant, l'homme et son œuvre sont célèbres et très appréciés de ses contemporains.
Sa langue, raffinée et érudite, annonce le style de la Renaissance tout en restant ancrée dans les traditions médiévales. Malgré la diversité des genres abordés, son œuvre forme un tout cohérent. Il puise à la fois dans les traditions païenne et chrétienne, élaborant une vision morale centrée sur l’amour (souvent désillusionné), le respect des protagonistes féminins (malgré les actes répréhensibles qui leur sont attribués) et une posture antimilitariste.
Il a composé 19 poèmes, dont 3 religieux, et plusieurs textes en proses classés entre compositions mythologiques et religieuses. Parmi ses œuvres les plus notables figurent la Tragèdia de Caldesa, les proses mitològiques et le Triomf de les dones ainsi que deux traductions (Psalteri et Lo Cartoixà).
D'une façon générale, les dédicaces de son œuvre mettent en lumière les relations de Corella avec les cercles de pouvoir de son temps et ses affinités au sein de ceux-ci. Toutefois, en relation avec sa précoce mise en retrait de la vie militaire, à la différence des autres grands hommes de lettres de son temps, Corella n'a pas servi à la cour des monarques ou aristocrates et cela se traduit dans la langue qu'il utilise dans ses écrits, préservée de certaines innovations caractérisant la production littéraire dans ces milieux.
Il est l'auteur qui introduit l'hendécasyllabe en catalan.
Son œuvre présente des attestations précoces de l'emploi du verbe dans le sens d'« aimer », contre le sens originel de « taxer », évolution sémantique euphémistique dont l'idiomatisme a été débattu.
Thèmes Le philologue médiéviste propose une chronologie de la production corellienne en trois phases :
Jusqu’en 1458 : production des proses mythologiques. 1458–1465 : œuvres à contenu plus explicitement moral. 1463–1474 : probable période d’étude théologique, sans activité littéraire connue.
Les œuvres profanes correspondent schématiquement à la première étape de sa vie. Elles comprennent notamment Tragèdia de Caldesa (1458), récit emblématique d’un désenchantement amoureux, plusieurs proses de thème mythologique (Lamentacions de Mirra, e Narcís e Tisbe, Història de Biblis, Raonament de Telamó e d’Ulisses, Història de Leandre i Hero, Lo juí de Paris ou Història de Medea), des poèmes lyriques, dont une quinzaine sont conservés, parmi lesquels A Caldesa et La sepultura.
À partir des années 1460, ses écrits sont particulièrement empreints de ses activités civiles et religieuses. Ses œuvres religieuses incluent des vies de saints telles que Vida de santa Anna, Història de la gloriosa Magdalena et Història de Josep (avant 1486), l’Oració a la Mare de Déu (…tenint son fill, Déu Jesús, en la falda…), l’un de ses poèmes les plus célèbres, des traductions importantes depuis le latin, notamment un psautier basé sur la Vulgate (Venise, 1490) et Lo Cartoixà (1495–1500), dérivé du Vita Christi du chartreux Ludolphe de Saxe, ainsi que de petits traités théologiques (, ) écrits dans le style ampouleux très populaire en son temps, ce qui lui vaudra le mépris de certains critiques ultérieurs.
Dans deux de ses œuvres, Triümfo de les dones et Lletrat que Honestat escriu a les dones, Roís de Corella fait l'éloge des femmes et de la condition féminine. Dans le dernier, écrit au prétexte de l'éloge funèbre de la femme d'un chevalier, il souligne que . Il s'agit probablement d'une allusion à Espill, traité misogyne écrit par le Valencien Jaume Roig et publié vers la même période, dont Corella prétend faire la réfutation.
Poésie Il est probable que les poèmes connus ne représentent qu'une infime fraction de la production totale de l'auteur.
Un peu moins de 700 vers de Joan Roís de Corella sont conservés, issus de 19 poèmes séparés (16 profanes et 3 religieux, représentant respectivement 260 et 306 vers) et d'extraits de textes en prose. Les sources d'époque identifiées pour la poésie de Corella sont rares (on ne dispose que d'une seule version pour 11 poèmes), ce qui rend plus difficile le travail de critique philologique. Presque tous les poèmes figurent dans le manuscrit , conservé à la bibliothèque de l'université de Valence, centré sur Corella mais qui contient essentiellement des textes en prose. Un autre figure dans Trobes en llaors de la Verge maria (), premier livre réalisé avec des caractères mobiles dans la péninsule Ibérique, imprimé à Valence en 1474.
Dans certains poèmes, il en vient à abandonner la rime traditionnelle en recourant au format , dérivé de la cobla occitane propre de la poésie catalane.
Il est également auteur de textes poétiques en prose ou intégrant des vers libres (par exemple dans , et ). Il est probable que certains textes en vers soient le résultat de l'évolution de rédactions en prose antérieures.
Il participe au concours poétique en l’honneur de l’Immaculée Conception en 1487, avec le poème Vesió.
Prose Joan Roís de Corella est surtout connu pour son œuvre en prose, considérée comme l'un de ses meilleurs représentants dans la littérature catalane de son siècle.
On sait qu'au moins deux livres anciens de prose profane de Roís de Corella ont été imprimés, dont aucun n'a été conservé. Ces œuvres sont connues par le biais de quatre manuscrits, écrits de la vie de l'auteur ou peu après sa mort.
Corella faisait de fréquents remaniements de sa prose, ce qui complique l'établissement de la chronologie des rédactions. Certaines versions ont été amplement intégrées par Joanot Martorell dans Tirant lo Blanc, écrit dans la première moitié des années 1460, preuve du prestige de Roís de Corella en tant qu'écrivain dès cette époque.
On peut schématiquement distinguer trois phases dans sa production écrite : un première correspondant à sa période de formation grammaticale et rhétorique, avec des travaux comme , (textes mythologiques renvoyant à Ovide et avec une influence d'Ausiàs March) et , produits jusqu'autour de 1455, une intermédiaire avec et une troisième phase de maturité, regroupant ses écrits les plus connus.
Traductions Jusqu'à la fin du , les spécialistes ont considéré que les deux dernière traductions de Joan Roís de Corella (Psalteri et les quatre volumes de Lo Cartoixà) étaient littérales et laissaient peu de place à la créativité de l'auteur. Des études ultérieures ont démenti ce jugement et montrent au contraire que les textes traduits par Corella étaient profondément remaniés par ce dernier, qui les adaptaient ainsi au style, aux goûts et aux sujets de son temps.