Dix-neuf Poèmes élastiques est une œuvre poétique écrite par Blaise Cendrars, poète aux antipodes de la convention littéraire. Rédigé en majeure partie de 1912 à 1914, ce recueil s'inscrit dans un climat d'avant-guerre. À cette époque les arts se mêlent, son écriture est alors intimement liée avec la peinture (Cendrars rend notamment hommage à Chagall dans « Portrait » et à Léger dans « Construction »). Le poète y peint littéralement un monde moderne dans lequel l'imaginaire et le réel dialoguent. Le bouleversement des arts et notamment de la poésie accompagne celui de la société française, Cendrars définit d’ailleurs sa poésie dans « Contrastes » comme significative de son époque. L’usage figuré du titre désigne aussi bien le caractère extensible du vers que la multiplicité d'interprétations des poèmes allant du sens au non-sens.

Genèse du texte La correspondance entre Blaise Cendrars et Robert et Sonia Delaunay, conservée à la Bibliothèque Nationale, permet de savoir que dès Cendrars qualifie les poèmes isolés qu’il écrit d’« élastiques ». Dans une lettre il écrit : « Robert, et mes poèmes élastiques | Pourquoi pas de nouvelles ? » et dans une autre, du : « je voudrais beaucoup éditer ces poèmes bien élastiques mais qui n’osent pas trop tirer en longueur » Blaise Cendrars, Jean-Pierre Goldenstein, Dix-neuf Poèmes élastiques de Blaise Cendrars: édition critique et commentée Méridiens Klincksieck, 1986, .. Le volume annoncé pour 1917 sous le titre de Dix-sept poèmes élastiques, ne paraît qu’en 1919, regroupant alors dix-neuf pièces. Le recueil des Dix-neuf Poèmes élastiques annoncé par le de Littérature pour puis pour le par L’Intransigeant du Renseignement communiqué par Hughes Richard à Goldenstein. paraît pour la première fois Au Sans Pareil, avec un portrait de l'auteur par Modigliani.

Les Dix-neuf Poèmes élastiques et la poétique de Cendrars

Cendrars et la modernité Lors d’une conférence à São Paulo, le , Cendrars déclare : « Nous ne faisons plus de la littérature ». Et il conclut : « jusqu’à présent, la poésie moderne est la meilleure illustration de cette science nouvelle (la linguistique moderne) appelée à bouleverser toutes les vieilles habitudes de l’histoire de la critique littéraire. »Blaise Cendrars, Jean-Pierre Goldenstein, Dix-neuf Poèmes élastiques de Blaise Cendrars: édition critique et commentée Méridiens Klincksieck, 1986, .. Les peintres et poètes cherchent à mettre en lumière la modernité, dont le développement des villes est l’emblème. Désormais « grand’ouvertes sur / les Boulevards », les « fenêtres de [la] poésie »Blaise Cendrars, « Contrastes » in Dix-neuf Poèmes élastiques, 1919. ouvrent sur des thèmes représentatifs du moderne qui traduisent ce souci de moderniser le genre poétique.

Le titre du recueil, Dix-neuf Poèmes élastiques, est en effet un signe de rupture avec tout ce qui, pendant des siècles, a enfermé le poème dans une forme, en affirmant au contraire un choix d’« élasticité » de la versification et du cadre. Il s’agit, à travers cette forme expérimentale, comme à travers celle des « poèmes conversation » d’Apollinaire, d’une volonté de renouveler le lyrisme par l’expression d’une nouvelle conscience d’être au mondeGilles Dumoulin, Du collage au cut-up (1912-1959) Procédures de collage et formes de transmédiation dans la poésie d’avant-garde, thèse soutenue publiquement le 19/03/2012.. Cendrars cherche à rendre compte des modifications - notamment causées pas les progrès technologiques - du rapport à l’espace (réduction des distances par le développement des moyens de transport : train, voiture, avion…) et au temps (accélération du temps par la naissance des télécommunications, TSF, téléphone, télégraphe, radio, poste…), par la technique du collage et l'emprunt aux conversations ambiantes (brouhaha des brasseries) comme aux discours de masse (développement des affiches publicitaires et autres enseignes), au quotidien, aux faits divers.

Sur le genre des Dix-neuf Poèmes élastiques Le titre des Dix-neuf Poèmes élastiques pose le problème de la légitimité du recueil dans un corpus reconnu comme « poésie ». Jacques Boulenger écrit notamment à propos du poème au style prosaïque « Dernière heure » : « Ah ! que j'ai de peine, malgré l'absence de toute ponctuation (...) à imaginer que c'est un poème ! »Jacques Boulenger, L'Opinion, 24 janvier 1920, . Compte rendu communiqué à Goldenstein par M. Hughes Richard.. Pourtant, dans une « Notule d’histoire littéraire (1912-1914) » qui accompagne la publication de son recueil, Cendrars précise en quelques mots le « genre » de ces textes « nés à l’occasion d’une rencontre, d’une amitié, d’un tableau, d’une polémique ou d’une lecture, les quelques poèmes qui précèdent appartiennent au genre si décrié des poèmes de circonstancesBlaise Cendrars, Jean-Pierre Goldenstein, Dix-neuf Poèmes élastiques de Blaise Cendrars: édition critique et commentée, Méridiens Klincksieck, 1986, .. » Il s’agit bien d’une poésie mais une poésie de circonstance qui heurte les codes poétiques « ressortie au domaine privé »Blaise Cendrars, Jean-Pierre Goldenstein, Dix-neuf Poèmes élastiques de Blaise Cendrars: édition critique et commentée, Méridiens Klincksieck, 1986, . : la poésie élastique engage avant tout la subjectivité de son auteur dans la tradition du texte expressif, c'est-à-dire un texte qui exprime des sentiments, des émotions. Une poésie « élastique »

« Poèmes élastiques », d’abord parce que Cendrars est l'un des premiers poètes à avoir voulu libérer la poésie de sa forme et de sa versification traditionnelles au profit d'un vers en adéquation avec la crise artistique de son époque. « Il a intitulé un de ses recueils Dix-sept poèmes élastiques et ce nom est fort bon. En effet, tantôt ses vers y sont étirés à l’extrême, tantôt ils sont recroquevillés, au contraire, comme des bouts de caoutchouc. » Les poèmes sont en forme de « vide-poche »M. Roger Allard dans la N.R.F décembre 1919, . « où l’auteur jette pêle-mêle des lignes de journal, des enseignes de bistro, des vers d’almanach, de vieux feuillets de son calepin et les mégots de sa conversation »Jacques Boulenger, L’Opinion, 13 mars 1920, . . « La sincérité sans restriction, le laisser-aller absolu, tout est là; il nous le fait bien sentir. (…) L’écrivain pense à un vague sujet, il rêve sur ce thème vague et tout son effort il le porte, si l’on peut dire, à s’abandonner à son rêve, à songer tout éveillé, à faire silence en lui, à paralyser toute faculté de réflexion, à se laisser aller; il emmagasine, comme on fait en songe, des images mal liées, sans grande suite, des impressions vagues, incohérentes »Jacques Boulenger, L’Opinion, 13 mars 1920, ..Transgression des procédés, collage, incohérence : « le poème élastique figure alors dans l’œuvre de Cendrars le bord contre lequel viennent se briser l’écriture du poète et notre lecture »Blaise Cendrars, Jean-Pierre Goldenstein, Dix-neuf Poèmes élastiques de Blaise Cendrars: édition critique et commentée Méridiens Klincksieck, 1986, ..

C’est l’ancrage prosaïque du texte – par son appartenance aux « poèmes de circonstances » et son esthétique instantanée - dans la banalité quotidienne qui définit son « élasticité », jamais théorisée par Cendrars. Les poèmes sont élastiques par l'étirement formel du texte à travers l'usage du vers libre, mais également référentiel par le recours à l'allotopie. L'expérience du poème élastique trouve sa véritable dimension dans le travail sur la langue par un poète que l’univers « déborde »Blaise Cendrars, La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, 1913.. De ce point de vue, « Dernière heure », « Mee too buggi » et « Titres » semblent avoir mené dans le recueil l’élasticité à son point maximumBlaise Cendrars, Jean-Pierre Goldenstein, Dix-neuf Poèmes élastiques de Blaise Cendrars: édition critique et commentée Méridiens Klincksieck, 1986, .. Ces poèmes qui cherchent à se laisser déborder par une écriture qui ne se donne plus la communication comme butBlaise Cendrars, Jean-Pierre Goldenstein, Dix-neuf Poèmes élastiques de Blaise Cendrars: édition critique et commentée Méridiens Klincksieck, 1986, . Voir autour de la question sur la lisibilité des Dix-neuf Poèmes élastiques la revue [vwa], automne 1985, “Du lisible et de l’illisible” , obligent en effet à réévaluer les concepts traditionnellement reçus de littérature, d’auteur, et de lecteur et nous invitent à reconsidérer les notions de sujets poétiques, de création et d’originalité.

La pratique du collage Les années 1913-1914 marquent un tournant, dans la production poétique, lié à l’invention du collage et au simultanéisme qui aspire à présenter le réel dans son immédiateté. Cette convergence avec le collage en peinture ne concerne pas uniquement les papiers collés cubistes, mais s’étend à toutes les pratiques de collage naissantes à l’époque (chez les futuristes par exemple). Le recours au collage comme technique littéraire, par l’expérimentation du cubisme synthétique, est un moyen utilisé pour exprimer la simultanéité dans la langue et pour rompre avec la linéarité du texte. Comme l'artiste colleur, le poète se met à travailler avec des matériaux extérieurs qu’il prélève directement du réel. Ainsi, au sein des Dix-neuf Poèmes élastiques, on retrouve la production de gros titres et articles de journaux (« Dernière heure »), de prospectus, d’étiquettes (dans « Atelier », Cendrars retranscrit telle quelle l’étiquette d’une bouteille de sauce tomate : « Nous garantissons la pureté absolue de notre sauce Tomate »). Les poèmes s’ouvrent au commun, au non-poétique et l’écriture cède la place au moins partiellement à la « désécriture »Gaëlle Theval. Poésies ready-made, XX-XXIe siècles. Littératures. Université Paris-Diderot - Paris VII, 2011. Français, reprenant l'expression de Philippe Castellin, DOC(K)S, mode d’emploi, Romainville, Al Dante, 2002, coll. « & ». Comme le souligne Marie-Paul Berranger : « Le spectacle de la grande ville, de ses pancartes et affiches, porte en soi une poétique de la juxtaposition d’éléments disparates, du choc de la rencontre. »Marie-Paul Berranger, Les Genres mineurs dans la poésie moderne, Paris, Presses Universitaires de France, 2004, coll. « perspectives littéraires », .. Le collage induit alors non seulement un nouveau lyrisme qui joue sur la multiplicité des sensations, dans le rapport au monde modernisé, mais aussi une nouvelle approche de la matérialité de la langue et de la plasticité du livre.

De l’écriture citationnelle au plagiat ?