La Renaissance culturelle roumaine () est un mouvement d’émancipation idéologique, philologique, linguistique et philosophique qui se développe à partir du en Transylvanie, dans les Principautés danubiennes de Moldavie et de Valachie, et dans les régions voisines peuplées de roumanophones. Il s’inspire des idées et les valeurs des Lumières véhiculées par des lettrés comme Rigas Véléstinlis qui séjourna à Bucarest, également impliqué dans la renaissance culturelle grecque.

Origines Rôle de la langue Avant l’émergence de l’État roumain moderne en 1859, les roumanophones avaient conscience de parler, à peu de nuances près, la même langue et d’avoir les mêmes coutumes, croyances et origines, quelle que soit la souveraineté politique dont ils étaient sujets : le terme român (« roumain ») est en effet attesté comme endonyme dès le par des sources multiples et concordantesBien qu’Ernest Gellner ait écrit que « ce sont les États qui créent les nations », la notion de Roumain ou Aroumain n’apparaît pas avec la Roumanie moderne (comme l’affirment les sources secondaires occidentales, soviétiques et hongroises) mais la précède. Les premières attestations des « Valaques » se désignant eux-mêmes avec le nom de « romain » datent du , alors que des humanistes italiens commencent à rendre des récits écrits sur leurs voyages dans les zones habitées par des « Valaques ». Maria Holban (ed.) et Mihai Berza (pref.), Călători străini despre Țările Române [« Récits de voyageurs étrangers au sujet des pays roumains »], Vol. 1, , Editura Științifică, Bucarest 1968, et vol. 2 à 6, Bucarest 1976, recensent entre autres : Tranquillo Andronico écrivant en 1534 que les Roumains (Valachi) « s’appellent eux-mêmes romains » (nunc se Romanos vocant dans A. Verress, Acta et Epistolæ, I, ). En 1532 Francesco della Valle accompagnant le gouverneur Aloisio Gritti et notant que les roumains ont préservé leur nom de romains et qu'« ils s’appellent eux-mêmes roumains (Romei) dans leur langue ». Il cite même une phrase : Sti rominest ? (« sais-tu le roumain ? », roum. : știi românește ?) : «…si dimandano in lingua loro Romei… se alcuno dimanda se sano parlare in la lingua valacca, dicono a questo in questo modo: Sti Rominest ? Che vol dire: Sai tu Romano… » (dans Cl. Isopescu, Notizie intorno ai romeni nella letteratura geografica italiana del Cinquecento, dans Bulletin de la Section historique, XVI, 1929, - 90). Ferrante Capeci écrivant vers 1575 que les habitants des « provinces valaques de Transsylvanie, Moldavie, Hongro-valaquie et Mésie » s’appellent eux-mêmes roumains (romanesci) (« Anzi essi si chiamano romanesci, e vogliono molti che erano mandati quì quei che erano dannati a cavar metalli… » dans Maria Holban, Călători străini despre Țările Române, vol. II, – 161). Pierre Lescalopier remarquant en 1574 que « Tout ce pays la Wallachie et Moldavie et la plupart de la Transilvanie a esté peuplé des colonies romaines du temps de Trajan l’empereur…Ceux du pays se disent vrais successeurs des Romains et nomment leur parler romanechte, c'est-à-dire romain… » (Voyage fait par moy, Pierre Lescalopier l’an 1574 de Venise a Constantinople, fol 48 dans Paul Cernovodeanu, Studii și materiale de istorie medievală, IV, 1960, ). Le Saxon transylvain Johann Lebel notant en 1542 que « les Valaques se désignent eux-mêmes sous le nom de Romuini » : Ex Vlachi Valachi, Romanenses Italiani,/Quorum reliquæ Romanensi lingua utuntur…/Solo Romanos nomine, sine re, repræsentantes./Ideirco vulgariter Romuini sunt appelanti (Ioannes Lebelius, De opido Thalmus, Carmen Istoricum, Cibinii, 1779, – 12). Le chroniqueur polonais Orichovius (Stanislaw Orzechowski) observant en 1554 qu’« en leur langue ils s’appellent romin, selon les romains et valaques en polonais, d’après les Italiens » (qui eorum lingua Romini ab Romanis, nostra Walachi, ab Italis appellantur dans St. Orichovius, Annales polonici ab excessu Sigismundi, dans I. Dlugossus, Historiæ polonicæ libri XII, col. 1555). Le Croate Antonio Veranzio remarquant vers 1570 que « les Valaques se nomment eux-mêmes romains (roumains) » :…Valacchi, qui se Romanos nominant… Gens quæ ear terras (Transsylvaniam, Moldaviam et Transalpinam) nostra ætate incolit, Valacchi sunt, eaque a Romania ducit originem, tametsi nomine longe alieno… (dans De situ Transsylvaniæ, Moldaviæ et Transaplinæ, in Monumenta Hungariæ Historica, Scriptores II, Pest 1857, ). Le hongrois transylvain Martinus Szent-Ivany citant en 1699 les expressions : Sie noi sentem Rumeni (« nous aussi, nous sommes roumains », pour le roum. : Și noi suntem români) et Noi sentem di sange rumena (« nous sommes de sang roumain », pour le roum. : Noi suntem de sânge roman) : Martinus Szent-Ivany, Dissertatio Paralimpomenica rerum memorabilium Hungariæ, Tyrnaviæ, 1699, . Le chroniqueur moldave Grigore Ureche écrivant dans son Letopisețul Țării Moldovei () : În Țara Ardealului nu lăcuiesc numai unguri, ce și sași peste seamă de mulți și români peste tot locul… (« en Transylvanie il n'y a pas que des habitants hongrois, mais aussi de nombreux Saxons et partout des Roumains »). Le poète valaque Ienăchiță Văcărescu écrivant dans son testament littéraire, : Urmașilor mei Văcărești!/Las vouă moștenire:/Creșterea limbei românești/Ș-a patriei cinstire (littéralement « A mes descendants Vacaresques/je laisse en héritage/la croissance de la langue roumanesque/et la patrie en hommage »). Le poète Pitar Hristache dans son Istoria faptelor lui Mavroghene-Vodă și a răzmeriței din timpul lui pe la 1790 (« Relation des faits du voïvode Mavrogheni et de la fronde de 1790 ») versifiant : Încep după-a mea ideie/Cu vreo câteva condeie/Povestea mavroghenească/Dela Țara Românească (« Je commence selon mon idée/avec quelques plumiers/l'histoire Mavroghénie/de la Valachie »).. Il ne s’agissait pas d'une identité nationale au sens moderne du terme, mais des lettrés comme Miron Costin, Grigore Ureche ou Dimitrie Cantemir, dont les écrits étaient diffusés par les précepteurs, les instituteurs () et les popes, contribuaient à entretenir cette conscience collective d’appartenir à un même peupleFlorin Constantiniu, Une histoire sincère du peuple roumain, revue et augmentée, éd. Univers encyclopédique, Bucarest, 1997..

Rôle du souvenir des franchises perdues Depuis le Moyen Âge, les roumanophones vivaient en « valachies » (nom commun), communautés autonomes rurales et pastorales régies par une charte de franchises dénommée « droit valaque » (en ancien roumain λеџѩ стръмошѩскѣ -legea strămoșească soit « droit ancestral ») et dirigées par des joupans et des boyards qui y rendaient la justice, levaient la troupe, collectaient l’impôt et veillaient au partage des droits de pâturage, de meunerie, de pêche, chasse, cueillette et bûcheronnage. Dans la principauté de Transylvanie, les « valaques » formaient une « Universitas Valachorum » regroupant toutes les « valachies », statut qu’ils perdirent en 1438 à la suite de l’échec de la Révolte de Bobâlna et à la constitution de l’« Union des trois nations », qui leur ôte la plupart de leurs droits et franchises, et les exclut de la vie politique transylvaine au profit des aristocrates hongrois, des Sicules et des SaxonsOvid Sachelarie, Nicolae Stoicescu (coord.) Instituţii feudale din ţările române, éd. de l'Académie roumaine, Bucarest 1988Alexandru Avram, Mircea Babeş, Lucian Badea, Mircea Petrescu-Dîmboviţa et Alexandru Vulpe (dir.), Istoria românilor : moştenirea timpurilor îndepărtate (« Histoire des Roumains : l'héritage des temps anciens ») vol.1, éd. Enciclopedică, Bucarest 2001, .. Toutefois, même réduits au servage, les Roumains n’oublient pas leurs anciens droits perdus, et ce souvenir contribuera à la renaissance culturelle roumaineUn témoignage de ce souvenir est la brochure „Floarea adevărului” (« La fleur de la vérité ») paru en 1750 à Blaj, ouvrage collectif rédigé par le clergé gréco-catholique de cette ville sous la direction de Petru Pavel Aron..

Rôle des élites roumaines et phanariotes

La Renaissance culturelle prit son élan grâce à la puissance économique de la noblesse roumaine et des riches bourgeois qui financèrent les études de nombreux jeunes Roumains dans les universités de la Renaissance dans les États d’Italie, de l’Empire germanique et de la France. Inversement de nombreux précepteurs, majordomes, intendants, gouvernantes, nourrices, médecins, juristes ou administrateurs des boyards roumains et des princes phanariotes étaient originaires d’Europe occidentale, notamment de France et d’Italie, et beaucoup étaient imprégnés par l’esprit des Lumières et par l’idée qu’un peuple parlant une même langue devrait s’unir pour former une nation au lieu d’être divisé et exploité entre une multitude de principautés aristocratiques comme celles d’Allemagne et d’Italie. L’unité roumaine est un projet qui découle de la même philosophie que l’unité allemande et l’unité italienneFlorin Constantiniu, Une histoire sincère du peuple roumain, ed. Univers Enciclopedic, Bucarest 2002, 561 p..

Ce fut la richesse des classes privilégiées qui fournit la base matérielle nécessaire au renouveau intellectuel du à 1859. Cet esprit diffusait aussi à travers les élites grecques phanariotes très présentes dans les Principautés roumaines de Moldavie et ValachieEncyclopædia Britannica, Greek history, The mercantile middle class, 2008 ed.. Beaucoup de Phanariotes occupaient des postes administratifs importants, et étaient membres de droit de la noblesse des Principautés roumaines : plusieurs dizaines furent, à ce titre, élus hospodars, c’est-à-dire princes régnants de ces États chrétiens (où la monarchie était élective) vassaux du Sultan turcJoëlle Dalegre Grecs et Ottomans 1453-1923. De la chute de Constantinople à la fin de l’Empire Ottoman L’Harmattan Paris (2002) ..

La plupart des hospodars agissaient en mécènes de la culture, de l’éducation et de l’imprimerie des principautés roumaines. Les académies princières de Jassy et Bucarest attiraient les enseignants et les élèves chrétiens de l’Empire ottoman. Elles avaient des contacts avec les universités d’Europe Centrale et Occidentale. Les jeunes boyards roumains ou grecs phanariotes se sont ainsi familiarisés non seulement avec les idées des Lumières, mais aussi avec celles de la Révolution françaiseEncyclopædia Britannica, Greek history, Intellectual Revival, 2008 ed.. Pour la plupart, les classes privilégiées ne remirent pas en question la suzeraineté ottomane, car les Principautés roumaines étaient déjà autonomesContrairement à ce qu’indiquent par erreur de nombreuses cartes historiques occidentales, les deux principautés de Moldavie et Valachie n’étaient pas des provinces ottomanes, ne firent pas partie de l’Empire turc et étaient seulement tributaires du sultan ottoman. Elles avaient leurs souverains nommés voïvodes, hospodars ou domnitori (selon les époques et les sources), leurs conseils (sfat domnesc ou conseil princier), leur législation (pravila), leurs armées (oastea), leurs flottes sur le Danube (bolozanele) et un corps diplomatique (clucerii).Catherine Durandin, Histoire des Roumains, Fayard 1995, /6 et Traian Sandu, Histoire de la Roumanie, Perrin 2008, .. Les élites économiques ne jouèrent donc pas un rôle politique direct dans la renaissance culturelle roumaine, mais leur soutien financier a largement encouragé celle-ciEncyclopædia Britannica, Greek history, Transformation toward emancipation, The Phanariotes, 2008 ed..

Rôle de la géopolitique