Ana Orantes Ruiz, née le à Grenade, et morte le à Cúllar Vega, est une femme espagnole victime de violence de genre. En 1997, elle livre un témoignage télévisé racontant les violences que son ex-mari lui fait subir. Treize jours après son passage à la télévision, elle est brûlée vive par celui-ci, ce qui a de grandes répercussions dans la société espagnole en contribuant à visibiliser la violence contre les femmes et en faisant évoluer le code pénal. Ana Orantes est la cinquante-neuvième victime de en 1997. Ses enfants ont également été maltraités par leur père et n'ont pas reçu d'aide.
Biographie Ana Orantes Ruiz est née le , au sein d'une famille modeste installée à Grenade, dans la rue Elvira. Elle est la troisième des six enfants issus du mariage de Manuel Orantes, maçon, et de Rosario Ruiz, modiste et vendeuse dans une confiserie. À cause du manque de revenus de sa famille, Ana n'est pas scolarisée et travaille dès l'âge de 9 ans en tant que couturière, pour apporter une aide financière à ses parents.
Elle a 19 ans quand elle rencontre dans une célébration du Corpus de Grenade, José Parejo Avivar, né le à Alcazarquivir, sous le protectorat espagnol au Maroc. Peu après leur première rencontre, elle accepte d'entamer une relation avec Parejo pour rendre un ancien petit-ami jaloux. De son côté, Parejo souhaite s'émanciper de ses parents, ce qu'il peut obtenir en se mariant rapidement. À cette fin, il accélère son mariage avec Orantes, en la menaçant de propager des injures à son encontre si elle refuse. Après trois mois de fiançailles et malgré l'opposition des parents d'Ana, ils se marient à la fin de l'année 1956. Les jeunes mariés s'installent au domicile des parents du mari, où ils résident trois ans. Ils ont en tout onze enfants, dont trois décèdent.
Trois mois après leur union, Ana Orantes attend son premier enfant lorsqu'elle est victime de la première agression d'une longue série de violences, dont elle souffre pendant leurs quarante années de vie commune. Son mari lui assène une claque juste après son retour de chez ses parents, où elle était allée chercher du linge. En l'entendant crier, son beau-père José Parejo entre en courant dans la chambre en demandant ce qui s'est passé. Orantes répond qu'elle ne sait pas pourquoi son mari l'a giflée, de sorte que son beau-père la défend en frappant son fils. Cependant, l'avis de sa belle-mère Encarnación Avivar après avoir appris l'incident est tout autre : « qu'il l'embrasse ou qu'il la frappe, ce n'est pas notre affaire ». Avec le temps, ses beaux-parents finissent aussi par la maltraiter.
Années de maltraitance Ana Orantes vit quatre décennies sous l'emprise d'un mari alcoolique et agressif. Celui-ci lui inflige régulièrement de mauvais traitements, comme la prendre par les cheveux pour la jeter contre un mur, lui donner des coups de pied dans l'estomac, des coups de poing, des baffes, lui attraper le cou pour l'étrangler, lui crier dessus et l'agresser verbalement, ou jusqu'à l’asseoir sur une chaise pour la frapper avec un bâton, en l'obligeant à lui donner raison et en faisant de n'importe quoi un prétexte « suffisamment valable » pour l'agresser, comme le fait de cuisiner trop chaud ou trop froid. Parfois, après l'avoir maltraitée, il la supplie en pleurant de lui pardonner, en lui faisant la fausse promesse de ne pas recommencer.
Elle n'est pas la seule à souffrir de mauvais traitements. Ses huit enfants survivants, trois filles et cinq garçons, âgés de dix-neuf à quarante ans lors de l'assassinat de leur mère en 1997, grandissent entre le harcèlement, le mépris et la méchanceté, en plus d'être les témoins directs de la cruauté de leur père. Leur géniteur expulse bon nombre d'entre eux de la maison familiale pendant leur adolescence. Ana, leur deuxième enfant, précipite son mariage à seulement quatorze ans, dans le but de se libérer de son père et d'empêcher qu'il ne la viole, ce qu'il essayait de faire depuis les huit ans de sa fille par des attouchements sur les cuisses. Attouchements abusifs qu'il reproduit sur sa fille Rosario et, des années plus tard, sur une nièce. Dès qu'elle le peut, la deuxième enfant aide quelques-uns de ses frères. Elle prend en charge Charo âgé de douze ans, et Jesús, quatorze ans. José se marie à dix-sept ans, Alberto à dix-huit ans, et Rafael, celui qui attend le plus longtemps, à vingt ans. Ana Orantes ne peut assister au mariage de deux de ses fils car son mari le lui interdit. Quand l'oppresseur est en colère, sa femme et ses enfants se voient souvent contraints de quitter le foyer, même sans possibilité d'accueil quelque part. Les parents d'Ana Orantes ne l'hébergent pas car, malgré leurs précédentes demandes de ne pas s'engager avec Parejo, ils préfèrent ne pas interférer avec cette situation. Le plus jeune de tous les enfants, Francisco Javier, essaie de se jeter d'une fenêtre à l'âge de sept ans.
Il n'est pas le seul à essayer de se suicider pour échapper à l'oppression du chef de famille. Pendant un temps, Parejo, qui avait travaillé en atelier avec son père et plus tard comme maçon, perd son emploi, et c'est son épouse qui se charge d'assurer des revenus à la famille, en ouvrant une épicerie. Un jour, alors que sa femme est hors de la maison occupée à tenir la boutique, le mari profite de son absence pour essayer d'abuser sexuellement sa fille de quatorze ans. Celle-ci, dans un geste désespéré pour l'éviter, essaie sans succès de se donner la mort en ingérant une boîte de médicaments. De la même façon, Ana Orantes fait elle aussi quelques tentatives de suicide : elle avale massivement des comprimés, reste des semaines au lit sans s'alimenter et se jette dans une piscine alors qu'elle ne sait pas nager.
Un des objectifs de Parejo est de l'isoler socialement. Dans ce but, ils déménagent régulièrement dans des endroits peu peuplés qu'ils abandonnent dès que trop d'habitants commencent à s'installer, dont des quartiers de Grenade comme l'Albaicín ou , et enfin dans la commune de Cúllar Vega. En suivant fidèlement ce principe, il lui interdit de poursuivre ses études dans des cours d'éducation pour adultes ou d'assister au mariage de ses frères.
Les jalousies infondées de son conjoint sont d'autres prétextes pour la rouer de coups. Un mois d'août du début des années soixante-dix, Ana emmène son troisième enfant de huit ans en urgence chez le médecin, car elle le trouve très malade. Puis ils vont ensemble à la pharmacie acheter des médicaments ; une voisine qu'ils croisent l'avertit avoir vu son mari furieux qui semblait la chercher. Quand mère et fils rentrent finalement à la maison en début de soirée, son mari enragé ne croit pas l'explication qu'elle donne à son absence et déchaîne sa violence contre elle devant tous ses enfants. Selon lui, son épouse entretient des relations sexuelles avec d'autres hommes. Une autre fois, sur le chemin du retour d'une du Corpus de Grenade, Parejo, furieux parce qu'elle a dansé avec un de ses cousins, se met à lui donner des coups de poing en pleine rue jusqu'à la laisser inconsciente.
À cause des conventions sociales de l'époque, durant les premières années de mariage, Ana ne signale pas son calvaire à la police. Elle ne peut pas non plus demander le divorce car il n'est autorisé qu'en 1981. Quand elle rend visite à sa mère Rosario Ruiz, en secret car son mari le lui a interdit ainsi qu'au reste de la famille, et que celle-ci lui demande les raisons de ces bleus qui défigurent son visage, sa fille lui donne de banales réponses évasives afin de lui cacher la vérité. Vers 1972, Orantes décide de porter plainte contre son mari, le faisant jusqu'à quinze fois. « Ce sont des conflits familiaux normaux », est la réponse type que la plaignante reçoit de la garde civile. De la même façon, elle essaie de se séparer plusieurs fois de son mari pendant les années quatre-vingt.
Finalement, Orantes obtient qu'une sentence judiciaire prononce leur divorce à l'été 1996, jugement qui autorise toutefois la cohabitation avec cet homme, dans l'immeuble de la rue Serval du quartier Ventorrillo de Cúllar Vega. Le logement est divisé en deux parties indépendantes ; l'étage du dessus est pour elle et ses deux fils encore présents, ainsi qu'une nièce, et l'étage du bas pour son ex-mari. La résidence a pour entrée une partie commune aux deux étages sous forme de patio. L'avocat qui intervient dans la procédure de divorce révèle plus tard qu'Orantes a accepté de partager le logement avec son agresseur. Celui-ci s'était montré réticent à quitter la maison, et elle, peut-être par pitié, cède à ses pressions.
Quelque temps après, Parejo rencontre une autre femme et s'absente temporairement du lieu. Mais, de temps à autre, il revient occuper son étage et continue son harcèlement, ses menaces et ses sévices contre sa famille. Orantes et son fils veulent lui acheter l'appartement qu'il occupe, mais les négociations échouent. Cette cohabitation tourmentée fait que le juge de paix intervient entre eux pour qu'ils retirent les cages de leurs animaux domestiques, installées par le fils près des fenêtres de l'étage du père, qui dérangent ce dernier. Un peu plus d'un an passe, pendant lequel, d'après les témoignages ultérieurs des voisins, les interpellations et disputes entre eux sont récurrentes, malgré les poursuites que mère et fils entreprennent contre l'agresseur et qu'ils gagnent presque toujours.
Témoignage télévisé Désespérée de constater que sa vie ne s'est pratiquement pas améliorée depuis son divorce de José Parejo, le jeudi , Ana Orantes participe à l'émission télévisée , diffusée sur la chaîne espagnole Canal Sur et présentée par Irma Soriano, pour exprimer son calvaire personnel devant les caméras de la télévision publique andalouse. Une réalité dont beaucoup de femmes maltraitées souffrent en silence mais que très peu osent révéler. Elle est accompagnée par sa fille cadette Raquel Orantes, assise parmi les spectateurs.
Durant les quelque trente-cinq minutes de sa déclaration sur le plateau, elle résume les agressions physiques et psychologiques perpétrées par son ex-mari, dont elle ainsi que ses enfants ont souffert. Elle détaille les tentatives d'abus sexuels de l'ex-mari envers deux de ses trois filles, ses interdictions injustes, la conduite dénigrante de sa défunte belle-mère, et les deux épisodes violents contre sa personne déjà cités, par lesquels elle démontre la tyrannie et les désirs de domination de celui qui devient plus tard son assassin. La seule chose positive qu'elle mentionne à son sujet est qu'il est travailleur. Orantes raconte pendant son temps de parole :[...] J'avais onze enfants, je n'avais nulle part où aller […], car je ne pouvais pas m'en aller avec mes parents, ni avec personne. Je devais le supporter, supporter qu'il me mette des raclées et des raclées, raclées sur raclées ! Un jour oui, un jour non, et un autre, à moitié. Il me disait tout ce qu'il voulait [...]. Il me mettait en panique, il me faisait peur, il m'horrifiait [...].Son récit est très commenté par les voisins. La nouvelle compagne de son ex-mari rompt avec lui et tout ceci déclenche la colère de cet homme. D'après plusieurs témoins qui se présentent à la garde civile, il jure de se venger. Selon la version d'une voisine qui parle avec l'agresseur, de tout ce qu'a raconté Orantes, ce qui l'indigne le plus est son affirmation d'avoir subvenu aux besoins financiers de la famille, en vendant de la nourriture dans une épicerie, pendant qu'il était sans emploi. Plus tard, des voisins de la localité grenadine déclarent que la victime craignait pour sa vie lors des derniers jours après son passage en télévision.
Assassinat Le matin du mercredi , treize jours après la diffusion de l'émission télévisée, Ana Orantes part avec sa belle-famille faire quelques courses. Elle est de retour à son logement vers quatorze heures.