L'une des voies d'accès à la pensée de Heidegger passe par l'intérêt tout particulier que cette pensée porte à la poésie (ποίησις), en premier lieu celle de Hölderlin. Dans les années 1930 en effet, la rencontre avec Hölderlin amène le philosophe à porter son intérêt avant tout sur l'« essence » (Wesen) de la poésie Hölderlin et l'essence de la poésie (Hölderlin und das Wesen der Dichtung), discours du 2 avril 1936 de Heidegger à Rome, traduction Henry Corbin, dans Martin Heidegger, Approche de Hölderlin (Erläuterungen zu Hölderlins Dichtung, 1951), Gallimard, 1962, . D'après la note de Michel Deguy et François Fédier , Hölderlin et l'essence de la poésie parut dans le recueil Qu'est-ce que la métaphysique ?, par lequel le professeur Corbin .. Pour Heidegger, la poésie n'est pas une affaire culturelle parmi d'autres car elle .
.
La rencontre avec Hölderlin C'est avec le concept de « Tournant », qui prend une place éminente dans toute son œuvre, que Heidegger prend conscience du bouleversement qu'entraîne sur sa propre pensée la lecture d'Hölderlin. Jean-François Mattéi insiste sur l'importance de ce « tournant » dans la pensée du philosophe : . Jean Grondin consacre à cet épisode un livre intitulé Le Tournant dans la pensée de Martin Heidegger.
thumb|Der Rhein de Hölderlin (vers 1801), manuscrit de Homburg, , Württembergische Landesbibliothek, Stuttgart.
Toutefois, comme le résume Alain Boutot,. Dans cet esprit de rapprochement, font leur apparition des thèmes nouveaux, ignorés de l'« Ontologie fondamentale » dÊtre et temps, comme celui de « tonalité fondamentale », de « retournement natal », de « Sacré », des « quatre puissances du quadriparti », des « dieux enfuis » et du « conflit entre la Terre et le Ciel ». La tonalité fondamentale La poésie d'Hölderlin exprimerait une « tonalité » de fond ou « tonalité fondamentale », en allemand « », à laquelle Heidegger, notamment dans les Beiträge zur Philosophie (Vom Ereignis), reconnaîtra le privilège d'ouvrir un monde et d'accueillir, suivant son expression, . En comparant le monde moderne au monde grec, Heidegger va avec Hölderlin pointer le désarroi d'un monde déserté des anciens dieux. Il s'interroge sur la « tonalité fondamentale » qui pourrait favoriser un retour aux sources, un nouveau commencement, le passage à un autre commencement et la venue du « dernier dieu ».
La rencontre de la poésie de Hölderlin aurait été ressentie par Martin Heidegger — selon un de ses étudiants, Hans-Georg Gadamer — comme un véritable tremblement de terre alors que, faisant suite à une décennie fortement théologique, l'analytique du développée à la suite de l'ouvrage Être et Temps apparaissait comme parfaitement athée. Après ladite rencontre on aurait entendu le philosophe parler pour la première fois du ciel et de la terre, des mortels et des immortels, et aussi de leur conflit - .
Heidegger a développé la théologie du « dernier dieu » à partir du thème de la fuite des anciens dieux (), qu'il a puisé dans l'œuvre du poète ., à une époque où la plainte sur l'« absence » ou le retrait des dieux, qui précède ou accompagne on ne sait, le retrait de l'Être, est devenue une plainte universelle, entraînant de ce fait une rupture d'équilibre dans la simplicité du « Quadriparti », et sans doute l'entrée du Monde en nihilisme. , note Jean-François Mattéi.
, résume Michel Dion. Le problème n'est plus le statut ontologique du dieu qui n'est plus ni créateur, ni fondateur, mais le lieu et le comment de la possibilité de son séjour. On trouve dans la contribution de Günter Figal intitulée « L'oubli de Dieu » une importante analyse du rôle philosophique attribué désormais par Heidegger à ces « dieux enfuis ». , écrit Günter Figal.. Sur ce sujet, Jean Greisch pense que l'œuvre d'Hölderlin, telle qu'elle est comprise par le philosophe, a pour enjeu essentiel la lutte concernant la venue ou la fuite du dieu. Parce que cette part essentielle de notre humanité reste indéterminée, la question mérite de rester ouverte, la question du sacré comme la question de la place du dieu.
À travers le commentaire heideggérien du poème de Hölderlin intitulé Germanie, remarque Jean-François Mattéi, . Ce monde découvert par la tonalité fondamentale que Hölderlin qualifie de « Sacré » désigne l'entier de la Nature et .
Le retournement natal Dans le cadre de la réception au de Hölderlin en Allemagne, le modèle interprétatif du « tournant patriotique » () est formulé pour la première fois en 1923 par Wilhelm Michel dans son ouvrage Le Tournant occidental de HölderlinIsabelle Kalinowski, « Hölderlin (Friedrich) », dans Dictionnaire du monde germanique sous la direction d'Elisabeth Décultot, Michel Espagne, Jacques Le Rider, Paris, Bayard, 2007, .. Dans l'entre-deux guerres, cette formulation de Wilhelm Michel a fourni l'argument d'une .
Dans le contexte de la réception heideggérienne française de Hölderlin, on tend à rendre en français le concept de la par l'expression « retournement natal ».
Or avec l'''Unheimlichkeit, concept qui signifie « non appartenance », concept déjà présent dans Être et temps de 1927, Heidegger dessine un trait essentiel du comme quoi celui-ci reste fondamentalement toujours un étranger, étranger à son monde comme à lui-même. En son fond le de l'« être-jeté » ne trouverait jamais de fondement, ni de sol « natal » ; il est , sans patrieHeidegger constate dans la Lettre sur l'humanisme : . ; le toujours « ne pas être chez soi » appartient à son essence la plus propre« Sa volonté farouche de perpétuel “auto-dépassement” fait qu'il n'y a plus de chez soi, plus d'appartenance, le est devenu une sorte de “clochard métaphysique” : un , selon le titre d'un ouvrage célèbre », ..
Pour Françoise Dastur, la apparaît dans les Remarques sur Antigone ajoutées aux traductions par Hölderlin des tragédies de Sophocle. Cette auteure y verrait pour sa part une , en tant que lieu natal, ou patrie, et interprèterait en ce sens l' de Hölderlin. Selon elle, avec le « retournement natal », Heidegger découvre chez Hölderlin l'idée d'un contre-mouvement, d'un perpétuel besoin de retour à la source. Dastur demande que l'on entende ce « retournement natal » () non comme un appel trivial à revenir par nostalgie dans son pays d'origine, mais comme une invite à renouer avec son âme ou l'esprit de ses pères () qui détermine le destin de tous ceux qui lui appartiennentCommentant Hölderlin, elle écrit : , .. D'après Jean Greisch, la conséquence n'est pourtant pas la nécessité d'une recherche d'« enracinement », mais bien plutôt, pour le , la nécessité de savoir regarder en face sa vérité, c'est-à-dire son essentielle « historicité ».
La dimension du sacré Selon Michel Dion, , .. Le poème , écrit Massimo Cacciari. ..
À partir de 1934, avec la rencontre du poète, Heidegger tente de ré-réinstaller la question du divin, dans l'ensemble de la question de l'Être. Il consacrera, à partir des années 1930 et jusqu’à la fin de sa vie, de nombreuses études à la poésie et notamment à celle de Hölderlin, avec lequel il entreprend un véritable dialogue au sommet. Comme l'écrit Christian Dubois, . .
, écrit Emilio Brito.
Jean-François Mattéi note que c'est dans l'analyse de la « tonalité fondamentale » du poème La Germanie que le Sacré apparaît comme « unité rassemblante ». La de la poésie de Hölderlin, celle de la « détresse », vise à nous « accorder » au lieu où la « totalité de l'étant » s'offre à une expérience nouvelle, écrit Émilio Brito. Cette , originellement instaurée par le poète, est à l'origine de l'ouverture d'un monde et détermine à chaque fois la vérité du peuple.
Hölderlin utilise dans ces poèmes le mot de , pour signifier , qui doit être compris non comme la mémoire d'un étant (Le Dieu chrétien par exemple), mais comme « la garde de l'oubli » (sauvegarde de notre soif du divin, de la déité) qui serait constitutif de notre être même. S'agissant du thème prégnant de l'« oubli de l'être », Beda Allemann écrit : ,..
L'homme habite en poète L'expression , est le titre d'une conférence de Heidegger, et une citation d'un poème de Hölderlin écrit dans sa période de « folie », après 1806 : (traduit par André du Bouchet « En bleu adorable... »Hölderlin, Œuvres, édition de Philippe Jaccottet dans La Pléiade, Gallimard, 1967, , note de P. Jaccottet, : ; dans le texte En bleu adorable... ainsi traduit, le poète dit : .).
Elle parle de l'habitation de l'homme en un sens qui bien sûr est plus symbolique que le sens habituel du mot. Le terme « poésie » et ses dérivés viennent du grec ancien , et s'écrivait jusqu'en 1878 poësie (le tréma marquait une disjonction entre les voyelles "o" et "e"), de (poiein) signifiant « faire, créer » : le poète est donc un créateur, un inventeur de formes expressives.
Lorsque Hölderlin parle d'habiter, il a en vue , écrit Heidegger. Nous habitons chez nous, mais aussi notre ville, notre pays et par extension ses institutions, ses lois, ses usages ses mythes et son langage. Et pour la poésie, il la considère à partir du rapport à l'habitation, ainsi entendue, dans son être ; Heidegger se fait plus précis encore, car non seulement l'homme habite en poète, mais c'est . Deux questions restent en suspens : peut-on parler de l'existence humaine à partir de l'habitation ? Si oui, en quel sens et comment penser la poésie comme un « bâtir » par excellence ?
Heidegger note en résumé que l'élément intermédiaire qui nous relie et nous dévoile l'étant, c'est le langage qui n'est que secondairement un moyen de communication et d'expression. Ainsi l'homme s'illusionne en se croyant maître et souverain de la langue, qui de fait le possède de part en part, et qui nous atteint directement lorsqu'elle est dans son élément poétique , . Toutefois, la distance peut être grande entre le dire poétique et la qualité de l'écoute qui devrait lui correspondre. Ainsi Heidegger fait-il appel dans sa conférence à ces vers d' En bleu adorable pour expliciter les conditions d'une correspondance appropriée entre le dire et lécoute :
Plein de mérites, mais en poète, / l'homme habite sur cette terreHölderlin, Œuvres, Gallimard, 1967, .
Heidegger comprend le mais restrictif comme s'appliquant au premier membre de la phrase (Plein de mérites), ce qui conduit à considérer les dits mérites comme des obstacles à une habitation poétique. Ces mérites ou travaux ferment à l'habitation l'accès même de son être, car tout « produire, cultiver ou construire » implique que l'homme a déjà conduit à bien une tout autre habitation, d'une tout autre dimension. Dans cette dimension, qui serait la dimension de toutes les dimensions (comme l'espace, le temps, le lieu, les mythes), les Grecs anciens pourraient être considérés comme ceux qui ont disposé la « » de l'Occident et de son Histoire. .
Chez Hölderlin, aussi, il est question aux vers 28 et 29 du même poème de « Mesure » : . La « Mesure », si mesure il y a, se prend vis-à-vis du Tout, de la Terre, du Ciel, et des dieux. L'homme déploie son être en tant que mortel dans cet « entre deux » qu'Heidegger nomme la « Dimension ». L'homme, pour autant qu'il est, se tient dans toute la « Dimension », il appartient au poète de la lui dévoiler. C'est pourquoi l'« habiter » n'a véritablement lieu que dans la mensuration aménageante. Dans la conférence L'homme habite en poète, Heidegger conclut sa difficile interprétation, en énonçant que la poésie est . L'homme ne trouve une demeure que dans l'habitation « poétique », c'est-à-dire lorsqu'il se tient, selon ce que rapporte Alain Boutot du dire heideggérien, . C'est pourquoi Heidegger a pu écrire cette phrase surprenante, selon ce que rapporte Hadrien France-Lanord : .
L'être-accordé