Louis Duchesne, connu comme « Duchesne », né à Saint-Servan (Ille-et-Vilaine) le et mort à Rome (Italie) le , est un chanoine catholique, philologue et historien français.
Auteur d'une œuvre abondante et érudite, fondatrice sur le plan méthodologique d'une approche de l'histoire de l'Église sur des bases scientifiques, il mène une carrière d'enseignant à l'Institut catholique de Paris puis à l'École pratique des hautes études, avant de diriger notamment l'École française de Rome et l'Institut français d'archéologie orientale du Caire.
Membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres depuis 1888, docteur honoris causa de plusieurs universités européennes, il est élu à l'Académie française en 1911, ce qui n'empêche pas que son Histoire ancienne de l'Église, soupçonnée de modernisme, soit condamnée par les autorités vaticanes en 1912, avant que ses travaux ne soient réhabilités par ces mêmes autorités de manière posthume.
Biographie Jeunesse
Né le à Saint-Servan, Louis Marie Olivier Duchesne est issu d'une famille de marins (son père était capitaine terre-neuvas) et de corsaires originaire de Binic (actuel département des Côtes-d'Armor), dont l'un, Noël Duchesne, était compagnon de Surcouf. Louis est le dernier d'une fratrie de cinq enfants, née d'Anne-Marie Gourlay et de Jacques Duchesne, un capitaine terre-neuvas disparu au large de Terre-Neuve en 1849 lors du naufrage de l'Euphémie. Cette même année, son frère aîné Jean-Baptiste Duchesne (1832-1908), missionnaire à la Société de l'Océanie d'Auguste Marceau, fait aussi naufrage en territoire chinook dans l'Oregon.
En 1855, âgé de douze ans, il entre au petit séminaire de Saint-Méen et l'année suivante au collège Saint-Charles de Saint-Brieuc. Reçu bachelier ès sciences, il hésite un temps entre rejoindre l'école polytechnique ou le séminaire mais opte pour celui-ci.
Prêtre
vignette|150px|Le jeune abbé Duchesne, photographié par Pierre Petit.|gauche vignette|left|150px|Procession de l'Assomption à Saint-Servan avec Louis Duchesne et sa mitre.
En 1863, son évêque l'envoie à Rome pour parfaire sa formation théologique au Collège romain, la future Université pontificale grégorienne mais il s'adonne plus volontiers aux visites des ruines et à la découverte de l'archéologie chrétienne, notamment à travers la lecture des travaux de Giovanni Battista de Rossi.
Ayant rejoint le séminaire de Saint-Brieuc, il est ordonné prêtre le et enseigne quelque temps dans son ancien collège, avant de se rendre à Paris en 1871 pour obtenir ses grades universitaires à l'École des Carmes. Il suit dans le même temps les conférences de l'École pratique des hautes études en philologie et en antiquités grecques et s'initie à la critique textuelle entre 1871 et 1873. L'établissement l'envoie alors en mission à Rome où s'est mis en place un cours d'archéologie à destination des membres de l'École française d'Athènes. Il y fait partie de l'équipe qui transforme ce cours en un établissement national permanent : l'École française de Rome, dont il devient membre en compagnie de Gustave Bloch, Albert Dumont, Eugène Müntz, Othon Riemann, Léon Clédat ou encore Théophile Homolle.
C'est durant cette période qu'il prépare en guise de thèse une Étude sur le Liber Pontificalis dont le jury salue la rigueur critique et l'érudition mais qui suscite des critiques d'ecclésiastiques qui trouvent l’œuvre par trop « rationaliste » et s'en ouvrent à la congrégation de l'Index. Duchesne échappe néanmoins aux sanctions, grâce notamment à l'intervention de de Rossi avec lequel il a pu sympathiser.
Amateur d'archéologie et élève de l'École française d'Athènes , il fréquente Gustave Bloch et organise plusieurs missions : en Épire et Thessalie ( avec Charles Bayet, en particulier au mont Athos), en Syrie et en Asie mineure (voyage avec Maxime Collignon et le Grec Nikolaos Hadjithomas, du au ).
Historien du christianisme ancien vignette|Louis Duchesne, debout à droite, École française de Rome, vers 1873/1876. De retour en France, devenu docteur ès lettres, il refuse une chaire dans l'enseignement supérieur public et lui préfère la nouvelle chaire d'histoire ecclésiastique de l'Institut catholique de Paris. Cependant, son enseignement fait rapidement l'objet de contestations qui l'obligent à se mettre en congé durant l'année 1882-1883. En 1885, sa remise en question, dans ses cours et publications, des origines apostoliques des évêchés de Gaule suscite les protestations de plusieurs évêques, à la suite de celle de l'archevêque de Sens Victor-Félix Bernadou, qui veulent l'empêcher de poursuivre son œuvre : pour éviter le scandale, Duchesne doit solliciter un nouveau congé.
Nommé dans la foulée Maître de conférences à la section de l'École pratique des hautes études de Paris, il y enseigne les sciences historiques et philologiques et en 1892, l'École crée spécialement pour lui une direction d'étude pour les antiquités chrétiennes.
Fondateur et collaborateur régulier du Bulletin critique de littérature, d'histoire et de théologie, Louis Duchesne produit une abondante œuvre érudite sur l'histoire de l'Église : Le Liber Pontificalis en Gaule au , Origines du culte chrétien, Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule, Les premiers temps de l'État pontifical…
Appliquant les méthodes de la jeune science historique, il est reçu à l'Académie des inscriptions et belles-lettres en 1888 mais accumule critiques et soupçons dans les rangs du clergé au point qu'en 1895, il doit quitter sa chaire de l'Institut catholique, étant aussitôt nommé directeur de l'École française de Rome par les autorités de la République, une fonction qu'il conserve jusqu'à sa mort. Malgré ces vicissitudes avec la Curie, le pape Léon XIII songe à le faire cardinal mais finalement ne lui confère, en 1900, que la dignité de protonotaire apostolique, ce qui lui ouvre néanmoins à la titulature de « monsignor »François Duine.
En 1902, il entame une importante correspondance avec Augustine Bulteau qui va durer jusqu'en 1922Bruno Neveu, « Duchesne et Madame Bulteau : une amitié (1902-1922) », in: Publications de École française de Rome, , Rome, École française de Rome, 1975, – lire sur Persée.
Modernisme vignette|left|Louis Duchesne en habit de protonotaire, dessin de Jean Coraboeuf, 1911. vignette| L'académicien Louis Duchesne en 1920. Ses livres lui valent de prestigieuses reconnaissances (chanoine honoraire de Paris, commandeur de la Légion d'honneur, docteur honoris causa des universités de Cambrige et Jagellonne...), d'être reçu à l'Élysée par Émile Loubet en 1904 et élu à l'Académie française où il est reçu en janvier 1911. Mais ses travaux inquiètent la hiérarchie catholique à tel point que le pape Pie X, principal adversaire du modernisme qu'il condamne en 1907 dans l'encyclique Pascendi, juge son Histoire ancienne de l'Église trop moderniste et la met à l' Index en janvier 1912. Duchesne, « [s'inclinant] respectueusement devant le décret », fait alors acte de soumission à l'autorité pontificale. Il poursuit néanmoins la rédaction du quatrième volume de son Histoire — auquel il donne un titre différencié des trois premiers, suivant une suggestion du nouveau pape Benoît XV — qui paraît de manière posthume en 1924 avec l'Imprimatur des autorités vaticanes.
Du reste, Louis Duchesne n'a jamais caché son opinion sur la politique, qu'il estime un peu naïve, de Pie X. Lorsque parait l'encyclique Gravissimo officii munere, à la suite de la Séparation de l'Église et de l'État, il déclare malicieusement : « Avez-vous lu la dernière encyclique du Saint-Père, Digitus in oculo (« doigt dans l'œil ») ? »; et toujours à propos de Pie X, qui a été patriarche de Venise avant de devenir pape : « C'est un gondolier vénitien dans la barque de saint Pierre : il est naturel qu'il la conduise à la gaffe…»Rapporté par Adrien Dansette, Histoire religieuse de la France contemporaine, éd. Flammarion, 1965, .
Louis Duchesne meurt à Rome le , son corps est ramené en Bretagne, transitant dans sa maison de la Cité d'Aleth, à Saint-Servan. Il repose au petit cimetière marin du Rosais.
Académicien vignette|Louis Duchesne lors de sa réception à l'Académie française le . Membre de plusieurs académies étrangères (Berlin, Göttingen, Rome et Turin), Louis Duchesne est élu à l'Académie française le , lors de la remise du fauteuil du cardinal Mathieu. Appuyé notamment par Pierre Loti et s'opposant aux candidatures droitières, Louis Duchesne triomphe par 17 voix sur 32 votants. Dans L'Humanité, Jean Jaurès salue sa nomination. Il est reçu le par Étienne Lamy, devenant le voisin sous la coupole de Raymond Poincaré et d'Anatole France. À cette occasion, le dessinateur Francisque Poulbot le caricature dans l'hebdomadaire parisien Les Hommes du jour du . À son tour, en , il reçoit le maréchal Lyautey.
Louis Duchesne fut président de la Société des Antiquaires de France à partir de 1893.
Iconographie
Buste par Philippe Besnard L'année 1913 voit arriver à Rome la famille Besnard. Le peintre Albert Besnard est en effet nommé directeur de l'Académie de France à Rome à la Villa Médicis. Louis Duchesne fréquente assidument les Besnard. Philippe Besnard évoque à plusieurs reprises dans ses Mémoires leurs rencontres. Ces rencontres finissent par déboucher en 1915 sur une commande d'un buste du prélat au jeune sculpteur. Les séances de pose et les appréciations de Rodin sur le buste sont relatées dans les mémoires de l'artisteSouvenances, mémoires de Philippe Besnard, Éditions de l'Université d'Ottawa, 1975, . Le plâtre (aujourd’hui dans une collection particulière) est exposé en 1920 à Paris à la Société nationale des beaux-arts (). Une version en marbre (aujourd'hui à l'Institut de France) fut exposée en 1922, également à la SNBA. Un masque en terre cuite (collection particulière) a été exposé en 1928 à Bruxelles à la galerie des artistes françaisL'Atelier, Bulletin de l'Association Le temps d'Albert Besnard - 2008, numéro spécial Philippe Besnard, .
Imagerie publicitaire Personnalité connue, Louis Duchesne est appelé à faire la promotion du vin d'Angelo Mariani en 1902, à l'image du pape Léon XIII et d'Émile Zola, par exemple.
Après 1910, Louis Duchesne est représenté sur une carte à collectionner (), en chromolithographie, de la marque parisienne Chocolat Guérin-Boutron (1775-1942). Cette carte s'intégrait au Livre d'or des célébrités contemporaines (2 volumes).
Famille
Louis Duchesne instaure son neveu le servannais Paul Miniac (1851-1936) comme légataire universel. Pour petit-neveu, Louis Duchesne a aussi Edmond Miniac (1884-1947), avocat général à la cour de cassation, et Alexandre Miniac (1885-1963), architecte du Monument historique de l'Hôtel de ville d'Albert).
Hommages
vignette|Buste de Louis Duchesne, bronze de Paul Roussel installé sur la place consacrée à l'ecclésiastique à Saint-Malo. À sa mort, le Times salue l'œuvre de ce « petit-neveu de Voltaire » selon Alfred Loisy, traduite en de nombreuses langues. Dans l'année suivant sa mort, paraît Monseigneur Duchesne chez lui en Bretagne d'Étienne Dupont. Encore aujourd'hui son œuvre est étudiée dans les universités et les séminaires, après avoir été réhabilitée par la hiérarchie. L'académicien et archéologue Jérôme Carcopino évoque longuement Louis Duchesne dans ses Souvenirs romains, en 1968. Le , à l'occasion du cinquantenaire de sa disparition, une plaque commémorative est apposée sur la maison natale de Louis Duchesne, place de la Roulais, par la Société d'histoire et d'archéologie de l'arrondissement de Saint-Malo. Le fruit d'un colloque consacré à Louis Duchesne en 1973 au palais Farnèse est édité à Rome en 1975. Au cours de ce colloque, le pape Paul VI réhabilite sa mémoire.