vignette|Jean-Baptiste Colbert, ministre de Louis XIV entre 1661 et 1683, et acteur majeur de l'industrialisation du royaume de France.|alt=Tableau montrant un homme portant une perruque, un long manteau noir et un document à la main.

Les manufactures royales en France sont, aux , des manufactures bénéficiant d'un privilège royal, c'est-à-dire d'un règlement pris par lettres patentes accordant des dérogations par rapport au statut commun de la communauté de métier correspondant à l'activité, notamment la possibilité de ne pas être vérifiés par ses jurés, d'avoir beaucoup plus de compagnons et d'apprentis que ne le permet une maîtrise, de réunir les activités de plusieurs métiers, ou de posséder un monopole. Ce règlement, qui comporte plusieurs dizaines d'articles, se substitue à ceux des métiers et constitue le statut de la manufacture.

Ces lieux de fabrication peuvent bénéficier d'un appui de l'État sous forme d'aides financières, d'aide au transfert de technologies, de commandes publiques, et de mesures protectionnistes comme l'octroi de monopoles temporaires.

Elles sont généralement associées aux politiques de Laffemas, ministre d'Henri IV qui publie en 1596 un Règlement général pour dresser les manufactures en ce royaume, et de Jean-Baptiste Colbert, ministre de Louis XIV entre 1661 et 1683, période pendant laquelle il instaure une politique industrielle d'État et crée des manufactures dans le textile, la sidérurgie, la céramique, le tabac, la construction navale et la verrerie. La plus connue, la manufacture des glaces de miroirs, permet d'équiper la galerie des Glaces du château de Versailles.

Au , la croissance du nombre de manufactures se poursuit dans un climat favorable à la diffusion des connaissances, marqué par la publication des Descriptions des arts et métiers par l'Académie royale des sciences (fondée par Colbert) puis, au milieu du , de la première Encyclopédie par Denis Diderot et Jean Le Rond d'Alembert.

L'héritage historique des politiques industrielles de Colbert et de ses successeurs est majeur, avec plusieurs grandes entreprises françaises issues d'anciennes manufactures royales, comme Saint-Gobain (ancienne manufacture des glaces de miroirs), Balsan (ancienne manufacture des draps de Châteauroux) ou encore la cristallerie Baccarat. Il se poursuit jusqu'au avec les grandes entreprises d'État comme la SNCF, Électricité de France, France Télécom, Sud-Aviation devenu Airbus Industrie (1957), SEREB devenu Ariane Espace (1959), dans une tendance que l'économiste Elie Cohen a appelé le « colbertisme high tech » en hommage à l'ancien ministre de Louis XIV.

Malgré cela, l'impact à long terme des politiques industrielles de Colbert est controversé. Certains économistes et historiens libéraux considèrent cet interventionnisme comme inefficace, voire néfaste, par rapport au libéralisme économique en place à la fin du en Grande-Bretagne où commence la révolution industrielle. D'autres au contraire font l'éloge de ces mesures volontaristes et protectionnistes et appellent à s'en inspirer, dans un contexte de forte désindustrialisation de la France depuis la fin du .

Contexte économique et politique Contexte international Progrès techniques et organisationnels

vignette|Carte de la diffusion de l'imprimerie en Europe de 1452 à 1500.|alt=Carte d'Europe montrant la diffusion de l’imprimerie. À partir du , la Renaissance se répand en Europe, et se caractérise notamment par l'apparition et la diffusion de techniques de rupture notamment l'imprimerie, créée dans les années 1450 par Johannes Gutenberg, qui constitue une étape majeure de la mécanisation et de la diffusion des connaissances par écrit..

D'autres domaines connaissent des progrès techniques importants, comme la navigation, l'horlogerie, l'extraction minière et les méthodes bancaires..

L'usine, au sens moderne, est inexistante, mais certaines formes d'organisation reposant sur une sous-traitance à domicile apparaissent (comme l'établissage dans l'industrie horlogère), ainsi que des formes d'organisation scientifique du travail comme à l'arsenal de Venise, producteur d'armes et galères.

À la fin du , l'avènement des indiennes de coton, dont la fabrication implique la mise en œuvre de processus techniques complexes, provoque le développement en Europe d'une « proto-industrie » sous forme de petits ateliers en milieu rural.. Parallèlement la production de soie, historiquement importée d'Asie par les « routes de la soie », est peu à peu maîtrisée en Europe, notamment en France où le roi Louis XII encourage, par lettres patentes, l'ouverture d’ateliers dans le Languedoc..

Évolution de la société Au , la Réforme protestante conduite par Martin Luther et Jean Calvin bouleverse l'Europe et porte les germes de ce qui constitue un « terreau » de valeurs qui révolutionnent la conception du travail et de la vie.. En effet, d'après Max Weber, le travail n'a pas à être considéré comme le châtiment expiatoire du péché originel, mais comme une valeur fondamentale au travers de laquelle chacun s'efforce de se rapprocher de Dieu.

Tandis que l’Église catholique condamne l'usure, Jean Calvin l'autorise, rendant le protestantisme compatible avec le libéralisme et la spéculation. Il est notable que l'expansion économique précoce se fait souvent dans un contexte politique déjà en partie affranchi du féodalisme : Venise est dominée par les marchands, et les Provinces-Unies ainsi que l'Angleterre se sont dotées d'un régime parlementaire.

Nouvelles idées économiques À partir du , la pensée politique n'est plus dominée par les théologiens, mais par des penseurs laïcs qui se soucient en premier lieu de la puissance de l'État et développent un nouveau courant de pensée : le mercantilisme.. Selon les penseurs mercantilistes, l'État seul incarne l'intérêt national et il doit le défendre contre les agissements des autres nations, engendrant des politiques autoritaires, protectionnistes et très agressives. Ainsi au , des sous-branches du mercantilisme émergent dans les différents pays d'Europe : Espagne (avec le bullionisme), France (le colbertisme, puis le mouvement physiocratique de François Quesnay)., Hollande et Angleterre (le commercialisme)..

Cette pensée est précapitaliste, car elle se soucie davantage de la puissance de l'État que du développement de la richesse privée. Toutefois, en contribuant à promouvoir l'idée d'un développement volontaire, raisonné, construit de l'activité économique, et privilégiant les activités à rendements croissants, le mercantilisme inspire des choix politiques favorables à une croissance économique en Europe à partir du ..

Royaume de France sous la dynastie des Bourbons Règne d'Henri IV : fin des guerres de religion et relance de l'économie Arrivé au pouvoir en 1589, le roi Henri met fin aux guerres de religion en promulguant l'édit de Nantes en 1598, mais le royaume est alors dévasté et l'économie est à reconstruire.. La production française de draps a été divisée par quatre entre le début de la guerre civile en 1562, et sa fin en 1598, tandis que le nombre d'artisans de la soie est passé de quarante mille à moins de mille sur la même période..

vignette|Enregistrement de l'édit de Nantes par le parlement de Paris en 1599.|alt=Gravure montrant le roi Henri IV, la main droite levée, prêtant serment devant des dignitaires.

Henri IV et son ministre le duc de Sully cherchent en outre à mettre fin aux importations massives de tapisseries des Flandres, qui déséquilibrent la balance commerciale française, et à libérer les forces créatives du pays dont l'accès aux métiers est verrouillé par le système des corporations..

En 1596, l'économiste et conseiller au commerce d'Henri IV Barthélemy de Laffemas publie un rapport intitulé Règlement général pour dresser les manufactures et ouvrages en ce royaume contenant une série de préconisations pour relancer l'industrie, dont l'interdiction d’importer des objets manufacturés pour attirer les ouvriers étrangers par la naturalisation et créer des ateliers publics pour les personnes valides sans emploi.

En 1601, les lissiers Marc de Comans et François de La Planche reçoivent l'autorisation pour l'ouverture d'une manufacture de tapisseries dans des ateliers du faubourg Saint-Marcel, la manufacture royale des Gobelins., et en 1606, transforme les galeries du Louvre en « pépinière » d'artistes et artisans, faisant concurrence aux corporations et intégrant une grande diversité de métiers.

Parallèlement, Barthélemy de Laffemas et le jardinier nîmois François Traucat s'inspirent des travaux de l'agronome Olivier de Serres et jouent un rôle majeur dans l'histoire de la soie en faisant planter des millions de mûriers dans le Languedoc. En 1605 commencent les travaux de creusement du canal de Briare reliant la Seine et la Loire, premier canal de transport fluvial creusé en France..

Politique économique de Richelieu sous le règne de Louis XIII Le règne de Louis XIII, de 1610 à 1643, est davantage marqué par un agrandissement du royaume et un renforcement du pouvoir royal orchestré par le cardinal de Richelieu, que par des politiques volontaristes dans l'économie du pays.. Richelieu crée toutefois la Compagnie maritime de la « Nouvelle-France » en 1627, destinée à faciliter la colonisation du nord de l'Amérique., alors que l'économie du royaume de France se lance dans la traite négrière en 1642.. Aucune nouvelle manufacture royale n'est créée pendant cette période, mais Louis XIII développe la manufacture des Gobelins en installant les ateliers sur les bords de la Seine dans les bâtiments d'une ancienne fabrique de savon, d'où le nom de cette extension, « manufacture de la Savonnerie »..

Colbertisme sous le règne de Louis XIV Louis XIV accède au trône de France à la mort de son père en 1643, mais sa mère Anne d'Autriche assure la régence en raison de son jeune âge jusqu'en 1651. C'est pendant cette période qu'est construite la manufacture de cire Trudon (1643) qui fournit les églises et les châteaux du royaume en bougies et chandelles., tandis que les faïenceries de Rouen sont relancées grâce à l'appui de la régente Anne d’Autriche (1644)..

En , sept ans après son couronnement, nomme Jean-Baptiste Colbert intendant des finances, puis contrôleur général des finances en . Comme ses prédécesseurs Sully et Richelieu, Colbert cherche à réduire le décalage entre le potentiel économique de la France et l'activité assez médiocre de l'économie réelle, et ainsi mettre fin à un commerce extérieur déficitaire. Pour diminuer les importations de produits de luxe italiens ou flamands, il décide de créer des manufactures et de favoriser le transfert de compétences en France, par l'embauche de travailleurs étrangers et parfois en pratiquant l'espionnage industriel..

vignette|La construction du château de Versailles entre 1623 et 1682, tableau d'Adam van der Meulen, 1669.|alt=Tableau de la construction du château de Versailles montrant l'élévation de plusieurs pavillons et des ouvriers occupés à leur tâche sur un immense chantier sous un ciel bleu légèrement ennuagé.

En , Colbert crée la manufacture royale de glaces de miroirs (devenue depuis Saint-Gobain), qui équipe la galerie des Glaces du château de Versailles entre 1678 et 1684. et autorise l'établissement des manufactures royales de tapisserie de haute et basse lice à Beauvais. L'année 1664 est aussi marquée par la création par Colbert de la Compagnie française des Indes orientales, qui contribue à l’expansion économique de la France, tout en engageant davantage le royaume dans la traite négrière, ce qui lui permet d'importer depuis les colonies des matières premières à bas coût..