Narodnaïa Volia (en ; en français : « Volonté du Peuple ») est une organisation populiste terroriste russe de la seconde moitié du responsable de plusieurs attentats, dont l’assassinat du tsar le Au , le calendrier julien en vigueur dans l'Empire russe a de retard sur le calendrier grégorien en vigueur en Occident. Voir l'article « Passage au calendrier grégorien »..

Formation L’organisation Narodnaïa Volia est formée, à partir du mouvement Narodniki (russe : народники ; français : « ceux du peuple »), lors d’un congrès à Lipetsk en , puis à Voronej quelques semaines plus tard. L’organisation populiste Terre et Liberté (russe : Земля и воля, Zemlia i Volia), fondée dans les années 1860 et réactivée en 1875 pour lutter contre le régime tsariste se déchire alors en deux tendances opposées :

« Tcherny Peredel » (, en français : Partage noir) défend une position plus axée sur la propagande dans les campagnes et qui n’implique pas une violence systématique contre le régime impérial. Gueorgui Plekhanov et Pavel Axelrod comptent au nombre de ses membres avant de s’exiler en Suisse ; « Narodnaïa Volia » choisit la voie du terrorisme individuel pour lutter contre le régime, privilégie l’action sur l’idéologie et s'inspire de Netchaïev :

Le groupe Narodnaïa Volia est en effet très proche de Serge Netchaïev, chef de l’organisation « Narodnaïa rasprava » (y compris sur le plan organisationnel). Netchaïev avait inspiré à Dostoïevski son roman Les Démons, en assassinant l'étudiant Ivanov soupçonné de trahison le . Netchaïev était emprisonné à la forteresse Pierre-et-Paul lors de la préparation de l’attentat contre Alexandre II. Quand il en apprit les préparatifs, il recommanda au Comité exécutif de faire d’abord disparaître le tsar avant de se préoccuper de sa propre situation.

Organisation

Le comité exécutif

À la tête du mouvement, le « comité exécutifLes membres se donnent eux-mêmes le nom de « comité exécutif ». » de « Volonté du Peuple » compte d’abord onze membres, puis vingt-cinq. Il se compose de : (par ordre alphabétique)

Andreï Jeliabov ; Alexandre Kviatkovski ;

Nikolaï Morozov ; Maria Ochanina ; , l'idéologue du mouvement ;

.

D'autres membres viendront s'ajouter peu après, dont :

(par ordre alphabétique) Vladimir Bogoraz ; Véra Figner ; Ignati Grinevitski ; Nicolas Kibaltchitch ; Olga Lioubatovitch ; Mark Natanson ; Sofia Perovskaïa ; Józef Piłsudski ; Nikolaï Sabline ; Lev Sternberg ; Piotr Yakoubovitch.

Morozov et Tikhomirov sont désignés pour devenir les rédacteurs d'un futur journal clandestin.

Les statuts du mouvement définissent droits et devoirs de chacun : .

Les décisions du CE ne sont pas discutables ; elles s'imposent sans condition à la totalité des membres du mouvement. La discipline est impitoyable.

L'assemblée des membres du Comité exécutif discute et adopte les résolutions ; la Commission, qui siège presque tous les jours, veille à leur bonne exécution. À l'origine, la Commission se compose de trois personnes : Alexandre Mikhaïlov, Lev Tikhomirov et Alexandre Kviatovski.

Les agents

Selon N. Ochanina, . Ils sont classés en deux catégories : ceux du « premier degré » bénéficient de toute la confiance du Comité exécutif ; tous les autres appartiennent au « deuxième degré ».

La section de combat Le mouvement se subdivise en plusieurs « sections », dont la plus importante est la « section de combat », que dirige Andreï Jeliabov. Ce dernier affirme que la terreur doit être ininterrompue.

Le programme

Le programme du mouvement est simple et se résume à un seul but : . L’accord est complet sur la nécessité du recours au terrorisme, mais les membres du Comité exécutif semblent avoir nourri des scrupules moraux sur la légitimité de leurs actions. Le mouvement n'envisage pas de prendre lui-même le pouvoir après la chute du régime tsariste. Il prévoit uniquement la formation d'un gouvernement provisoire et l'élection d'une Constituante…

De la contestation politique au terrorisme Les précédents

Le combat contre le régime tsariste est engagé depuis de longues années. Outre les mouvements politiques qui visent à soulever les campagnes, souvent improvisés par l'Intelligentsia urbaine et qui connaissent des succès pour le moins mitigés. Certains contestataires ont déjà fait de la violence une arme politique. Même , « le tsar Libérateur », qui a aboli le servage, a déjà été victime de plusieurs attentats manqués depuis le milieu des années 1860.

La première tentative d’assassinat est le fait d’un terroriste isolé. Le 4/, Dimitri Karakozov tente de l’assassiner et lui tire dessus avec un pistolet. La tentative échoue de peu. Karakozov semble avoir agi de son propre chef, même si la question de l’existence d’une mystérieuse organisation « Hell » est longuement débattue lors du procès.

La seconde tentative a lieu à Paris le alors qu’ est en visite auprès de . Les deux hommes sont sur un carrosse lorsqu’un opposant polonais de vingt-cinq ans révolté contre l’occupation russe de son pays après l'insurrection polonaise de 1861-1864 tente de les abattre.

D’autres tentatives improvisées suivent sans aucun succès.

Le , Alexandre Soloviev, membre de « Terre et Liberté » tente d’assassiner le tsar et tire à cinq reprises sur le souverain. Il échoue et pour éviter de se faire prendre tente vainement de se suicider à l’aide d’une capsule de cyanure.

La chasse au « gibier impérial »

Lors de sa constitution le , Narodnaïa Volia décide de faire de l’assassinat d’Alexandre II son objectif prioritaire, son . Le Comité exécutif décide également d’avoir recours à l’explosif plutôt qu’au pistolet ou à l’arme blanche, moyens qui se sont révélés trop aléatoires et imprécis. Le , le Comité exécutif se proclame . Aussitôt, plusieurs attentats quasi simultanés sont élaborés.

Première tentative

Alexandre II est alors en villégiature et séjourne à Livadia, en Crimée, dont il doit revenir à la mi-novembre.

Un premier attentat est préparé par Véra Figner, Alexandre Kviatkovski et Nikolaï Kibaltchitch (un des accusés du procès des 193, d’abord propagandiste, puis artificier de « Terre et Liberté »). Se faisant passer pour un jeune couple, Véra Figner et Kibaltchitch louent un appartement dans la région d’Odessa, où ils peuvent confectionner les charges explosives. La dynamite a été achetée en Suisse et arrive par contrebande. Véra Figner obtient du gouverneur Édouard Totleben un poste de garde-barrière , Nikolaï Frolenko et son « épouse » Tatiana Lebedeva. Ce dernier devait placer la dynamite sur la voie de chemin de fer Odessa-Moscou. Malgré l’arrestation d’un complice, les préparatifs peuvent se poursuivre. Mais ils sont finalement abandonnés, les conspirateurs ayant appris que le trajet impérial se ferait par un autre itinéraire.

Deuxième tentative

Le deuxième attentat est organisé à Alexandrovsk par Andreï Jeliabov, sur la ligne de chemin de fer reliant la Crimée à Kharkov.

Prétextant l’ouverture d’une tannerie, pour laquelle il obtient l’autorisation des autorités locales, il fait venir deux de ses « ouvriers », Ja. Tikhonov et I. F. Oklski. Suivent Presniakov, Kibaltchitch, Isaev et M. V. Teterka. Les activistes creusent sous la voie ferrée et y cachent deux cylindres d’explosifs. Le , tout est prêt. Mais lorsque le train impérial passe sur les lieux, l’explosion ne se produit pas et le train continue sans aucun mal. Les enquêtes menées aussi bien par la police impériale que par les gens de Narodnaïa Volia eux-mêmes concluront à une erreur de Jeliabov dans le montage du détonateur électrique.

Troisième tentative

Dès le lendemain , a lieu la troisième tentative d'attentat. Le mode opératoire est quasi identique : un attentat à l’explosif sur la voie de chemin de fer, cette fois à une quinzaine de kilomètres à peine de la gare de Moscou, un lieu où le train d’Alexandre II doit obligatoirement passer, quel que soit l’itinéraire choisi.

Cette fois, c’est Alexandre Mikhaïlov qui est chargé de l’opération. Il a acheté une maison attenant à la voie ferrée. Selon Franco Venturi, la maison est achetée pour avec une hypothèque de . Les artificiers de Narodnaïa Volia (Mikhaïlov, Isaev, Morozov, puis Sirjaev, Barranikov, Goldenberg, Arontchik) se mettent aussitôt à creuser une galerie en direction des voies.

Tout est prêt pour le passage du train entre 10 et 11 heures du soir. Mais un problème d’horaire (le train impérial est en avance) et une inversion inhabituelle du train de l’empereur et celui de sa domesticité amène les terroristes à laisser passer sans encombre le premier convoi et à ne faire exploser la charge qu’au passage du second convoi, qui déraille et se renverse. Contrairement aux espoirs des conjurés, l’attentat ne fait aucune victime ; seuls des bagages sont détruits.

Le , devant les représentants des différentes classes venus lui rendre hommage au Kremlin, Alexandre II déclare qu’.

Selon Narodnaïa Volia, l’attentat ne soulève aucune émotion, ni intérêt particulier, ce que contestent les sources officielles.

La triple tentative, même si elle a laissé Alexandre II indemne n’est guère encourageante pour la police impériale. Après une année de traque intensive, son inefficacité est manifeste : les organisations terroristes sont à peine affaiblies, elles sont même capables de réunir des informations de bonne qualité sans être détectées. Seul Gartmann (ou Hartmann), le propriétaire de la maison moscovite doit fuir à l’étranger.

Ayant appris que Gartmann s’est réfugié en France, le chancelier d’Empire Gortchakov tente d’obtenir son extradition. Mais une virulente campagne de presse dans laquelle figurent Plekhanov, Lavroff et même Victor Hugo dénonce . L’attitude ouvertement anti-russe de l’opinion publique et des autorités françaises amène la diplomatie russe à se tourner à nouveau vers l’Empire allemand de Bismarck.

Après l’échec de l’attentat, Alexandre Kviatkovski est arrêté. Les conspirateurs, qui ont appris d’une « taupe » à l’intérieur de la « Troisième section » qu’on allait l’arrêter, tentent en vain de le prévenir. Olga Liubatovitch, chargée de le prévenir, et son mari Morozov parviennent miraculeusement à s’échapper. La perquisition à son domicile révèle un stock d’explosifs et un mystérieux plan du palais d’Hiver, une information que la police tsariste n’exploite pas… Kviatkovski est pendu le et sa compagne, Evguenia Figner, la sœur de Véra, est condamnée au cours de même procès à de travaux forcés en Sibérie.

Jeliabov prend le commandement des opérations suivantes.

Quatrième tentative

Le (en calendrier julien, dans le calendrier grégorien) a lieu un sanglant attentat à l’intérieur même du palais d’Hiver. Renseigné par Stepan Khaltourine, qui, en , a réussi à se faire engager au palais, où il travaille comme ébéniste sous une fausse identité (Batychkov), le Comité exécutif prépare minutieusement ce nouvel attentat.

C’est Khaltourine qui livre le plan du palais d’Hiver à Kviatkovski. Khaltourine pense d’abord assassiner Alexandre II à coups de hache lors d’une rencontre fortuite dans le palais. Le Comité central rejette cependant sa proposition et lui préfère un attentat à l’explosif. Selon les calculs, il faut au moins huit pouds de dynamite pour que la charge soit efficace. Khalturine fait entrer l’explosif au palais par toutes petites quantités pour ne pas éveiller les soupçons.

L’explosion doit avoir lieu dans la « salle à manger jaune », au moment du repas. La charge explosive est placée dans la pièce en dessous. Mais Alexandre II est en léger retard. L’explosion fait trembler la pièce et laisse la famille impériale indemne (la charge est insuffisante pour percer le dallage de granit de la pièce), mais tue onze personnes et en blesse cinquante-six (soldats, domestiques)… Dans la panique qui s’ensuit, les auteurs parviennent à s’échapper.

Le surlendemain de ce nouvel attentat raté, Narodnaïa Volia publie un communiqué disant son regret devant la mort du personnel d’Alexandre II :