Kurt Gerstein ( à Münster, Empire allemand - à Paris, France) est un ingénieur des mines allemand, militant chrétien anti-nazi, mais membre du parti hitlérien dès 1933, de la SA en 1934, puis de l’Institut d’hygiène de la Waffen-SS (Hygiene-Institut der Waffen-SS) en 1941 à Berlin.
Il est le témoin, en , d'un gazage homicide dans le centre d'extermination de Bełżec, en Pologne. Il contacte un diplomate suédois et des personnalités religieuses afin qu'ils alertent les dirigeants politiques et le pape Pie XII sur l'extermination des Juifs d'Europe, mais sans succès. En 1945, il en fournit un récit qui forme le cœur de son « rapport » aux Alliés. Lors de son incarcération en France la même année, il est retrouvé pendu dans sa cellule dans des conditions non élucidées.
Le personnage de Gerstein est passé à la postérité grâce à ses écrits qui ont notamment inspiré une pièce de théâtre créée en 1963, Le Vicaire de Rolf Hochhuth, et un film sorti en 2002, Amen. de Costa-Gavras.
Biographie L'enfance et la jeunesse Kurt Gerstein naît dans une famille originaire de Basse-Saxe. Il grandit à Hagen. Son père, Louis, est juge, sa mère élève leurs sept enfants (Kurt est le sixième). Les relations de Kurt avec ses proches sont difficiles, la famille, très conventionnelle, ayant de la peine à intégrer l'originalité de l'enfant : le père, autoritaire, fier de l'Allemagne de Guillaume II et n'arrivant pas à « digérer » l'humiliation du traité de Versailles, cherchera toujours à faire entrer ce fils quelque peu rebelle dans le moule de la société allemande. Il écrira ainsi à Kurt, le : « Tu dois obéir aux ordres de tes supérieurs. C'est celui qui donne les ordres qui porte la responsabilité. Il ne peut y avoir de désobéissance ». Ses frères et sœurs n'arrivent pas à suivre son esprit « aventureux ». Un ami d'enfance confirmera que c'était « l'enfant terrible de la famille ».
Chez les Gerstein, on tient à prouver son origine aryenne, on souffre des préjugés antisémites, courants à l'époque, mais le juge Louis Gerstein n'hésite pas à avertir des avocats juifs de Hagen des premières mesures antijuives prises par les nazis en 1933 et à leur dire qu'il les regrette . À l'école, les sanctions répétées envers Kurt Gerstein n'arrivent pas non plus à discipliner cet élève moyen, mais original et intelligent : il abîme le matériel scolaire, proteste au tableau contre un devoir de latin trop important à son goût, puis, un jour, alors que son professeur de grec le fait revenir à l'école après les cours, il loue un fiacre pour s'y rendre, et dépasse un enseignant totalement ahuri qui allait à pied vers l'écoleLe professeur de grec racontera en 1965 cet épisode dans une lettre. .. Il obtient finalement son baccalauréat à .
L'Église protestante, puis confessante thumb|L'ancienne université de Marbourg. En 1925, Kurt entre à l'université de Marbourg, où il rejoint les rangs d'une société d'étudiants, la « Teutonia ». Il le fait à la demande de son père, mais réprouve l'absence de sens moral et de sérieux des étudiants ; sa condition physique affaiblie par un fort diabète l'empêche de livrer tous les duels exigés pour devenir membre à part entière et il n'en sera qu'un « demi-membre » . Le nationalisme ardent qui distingue la « Teutonia » ne semble en revanche pas le déranger. D'ailleurs, Kurt Gerstein restera très longtemps un nationaliste allemand.
Après un an et demi à Marbourg, Kurt Gerstein poursuit ses études à Aix-la-Chapelle, puis à Berlin-Charlottenburg. Il en sort, en 1931, avec un diplôme d'ingénieur des mines.
Parallèlement à ses études polytechniques, Kurt Gerstein vit une intense activité religieuse. Une brochure qu'il publie à compte d'auteur, (De l'honneur et de la pureté) en donne un aperçuDeuxième édition, 1937, citée par . Pour Kurt, Dieu est celui qui dirige tout, à qui il faut se soumettre sans discussion et surtout à qui il faudra . Dans ses écrits, Kurt Gerstein insiste beaucoup sur cette question des comptes à rendre, y compris dans une lettre à son père écrite le depuis l'hôpital militaire de Helsinki. Si Kurt était un enfant difficile, il reconnaîtra une fois adulte que Kurt Gerstein, Um Ehre und Reinheit, 83, traduit par .. Outre l'autorité, la pureté est un leitmotiv des réflexions de Kurt, un idéal à atteindre. Il décrit une adolescence passée dans un « sentiment de culpabilité et une nostalgie de la pureté ».
Pour compenser l'ambiance délétère de ses camarades de la « Teutonia », il se met à lire la Bible et trouve une certaine sérénité auprès de l'Église protestante. Il prend rapidement des responsabilités au sein de l'Église, en particulier dans les cercles bibliques (groupes d'études bibliques pour les jeunes). L'Église protestante allemande prône un fort nationalisme et une soumission à l'autorité, parfois mâtinés d'antisémitisme. Divisés en vingt-huit Églises, certaines luthériennes, d'autres calvinistes, les protestants allemands, bien qu'au nombre de quarante millions de fidèles, sont mal armés pour résister aux assauts du nazisme. La grande majorité suivra l'idéologie au pouvoir, ce seront les « chrétiens allemands », fervents défenseurs notamment des théories racistes.
Devant le danger de voir le protestantisme infiltré et submergé par l'idéologie du NSDAP, une minorité s'opposera au pouvoir, ce sera l'« Église confessante ». Le meneur de l'Église confessante est le pasteur Martin Niemöller avec lequel Kurt Gerstein entretiendra une relation d'amitié à travers les ans. Au début au moins, Hitler apparaît comme une option séduisante aux hauts responsables de l'Église confessante qui ne se distinguent donc pas de la majorité des protestants sur ce point : ainsi, le transformé en Jour de la communauté nationale est, pour le pasteur Niemöller, George Mosse, « Die deutsche Rechte », dans Entscheidungsjahr 1932, Tübingen, J.C.B. Mohr, 1965, 216, cité (et traduit) par ., tandis que le superintendant Otto Dibelius, autre figure de proue des confessants, dit, à propos de la victoire électorale des nazis : .
Au sein de l'Église protestante, puis confessante, Kurt Gerstein s'occupe des jeunes. Il partage leurs doutes, anime des réunions de prière, des camps, fait du sport et des randonnées avec eux. Sa personnalité charismatique a une grande influence sur les participants. Kurt rejoint les cercles bibliques () en 1928 et est l'un de leurs principaux animateurs jusqu'à leur dissolution, en 1934. Il gagne le surnom de (« papa ») par lequel les jeunes lui marquent leur affection et leur respect. Les mouvements de jeunes protestants refusent le matérialisme et préfèrent se battre pour .
Finalement, par glissement, l'identification entre le Roi sauveur et le Führer fait son chemin dans les rangs de l'Église allemande. Ainsi que l'explique Saül Friedländer, . Il a alors .
Le parti nazi et la Sturmabteilung De façon apparemment antithétique avec son militantisme protestant, Kurt Gerstein rejoint les rangs du parti d'Adolf Hitler quatre mois à peine après l'arrivée de celui-ci au pouvoir. Son pasteur, à Hagen, s'entretient avec lui de cette contradiction et attire l'attention de Gerstein sur la nature sanguinaireLe pasteur ne peut en particulier pas admettre qu'Hitler ait fait pression en 1932 contre la condamnation de SA qui avaient assassiné une famille ouvrière. des nazis, mais il n'arrive pas à convaincre son paroissien de rester hors de la vie politique nationale. Kurt Gerstein ne s'arrête d'ailleurs pas à son inscription au parti puisque, en , il fait son entrée dans la SA.
L'entrée du chrétien convaincu Gerstein dans les rangs nazis est ambiguë, mais l'action du nazi Gerstein l'est finalement tout autant. On le verra pendant la guerre, mais, dès le début, la nouvelle recrue Gerstein donne du fil à retordre à ses supérieurs.
left|thumb|Baldur von Schirach lors du procès de Nuremberg.
En effet, bien que membre du parti, Kurt s'oppose toujours aux efforts nazis pour mettre l'Église sous influence. En particulier, sur la question des jeunes, l'Église, avec les Cercles bibliques (en allemand, , BK), créés en 1930 et dirigés par K. Gerstein, et les Jeunesses hitlériennes (dirigées par Baldur von Schirach) se livrent une lutte sans merci qui se conclut par la dissolution des Cercles bibliques en et l'intégration de leurs membres aux Jeunesses hitlériennes. Le , l'évêque du Reich annonce officiellement que les huit cent mille Jeunes Protestants rejoignent les Jeunesses hitlériennes. Deux jours plus tard, Kurt Gerstein envoie des télégrammes de protestation virulente à Baldur von Schirach et à l'évêque du Reich : il reproche au chef des Jeunesses hitlériennes et l'avertit qu'il ne peut . À l'évêque Müller, Gerstein écrit :
Dans son discours prononcé lors de la dissolution effective des cercles bibliques, Kurt Gerstein s'adresse à ceux de Hagen ; il dresse une analogie entre la flotte allemande qui a préféré se saborder plutôt que d'entrer dans les ports britanniques après le traité de Versailles, . Il relève la pureté de l'étendard que les Cercles bibliques ont porté pour Jésus-Christ et pour l'Allemagne. On retrouve ici le nationalisme allemand de Gerstein et sa conviction que l'Allemagne ne peut se passer du christianisme. Il estime que les jeunes chrétiens n'ont pas été vaincus par la Jeunesse hitlérienne, bien que le combat ait été inégal dès lors qu'avait été jeté dans la bagarre le nom du Führer .
Ayant malgré tout perdu la bataille pour le contrôle de la jeunesse protestante allemande, Kurt Gerstein emploie désormais son énergie à défendre « l'Église confessante ». Il s'offusque devant la violation des rares promesses faites par le pouvoir, et écrit, le à un ami : « Témoigner devient pour moi une nécessité à laquelle je puis de moins en moins échapper. Les conditions nous sont peu favorables. […] Mais il y a assez de travail. Nous voulons le faire. »
Kurt Gerstein va dépenser d'importantes sommes pour imprimer des milliers de brochures qu'il remplit de sa vision de l'Église, de la société, de la morale. Mais il ne s'arrête pas à ce travail de propagande. Le , il se rend à la représentation de la pièce anti-chrétienne Wittekind, inspirée de l'histoire de Widukind de Saxe, d'Edmund Kiss à Hagen. Le spectacle a été mis sur pied par les Jeunesses hitlériennes et, si la première s'est déroulée sans incident, la deuxième représentation a été chahutée par un groupe de jeunes catholiques au point que la police a dû expulser une trentaine de personnes de la salle. Le maire de Hagen a appelé à un peu de dignité, mais la représentation suivante a de nouveau été troublée par un spectateur du premier rang arborant l'insigne du parti et venu accompagné de deux SA en uniforme ; au moment d'une réplique blasphématoire, ledit spectateur s'est levé, crie que « c'est incroyable ! Nous ne laisserons pas insulter publiquement notre foi sans protester » et se fait battre par des nazis : une blessure à l'œil, quelques dents en moins. Ce spectateur isolé venu protester bruyamment de sa désapprobation était Kurt Gerstein.