La bataille d’Anoual, connue comme le désastre d’Anoual dans l’historiographie espagnole, est une grave défaite subie entre le et le par l’armée espagnole lors de son offensive dans le Rif et, a contrario, une importante victoire pour les milices armées (harkas) rifaines commandées par Abdelkrim el-Khattabi.
La bataille, ou série de batailles, est à situer dans le cadre général de la guerre du Rif, par laquelle l’Espagne s'appliqua à respecter les stipulations du traité franco-espagnol de 1912 instituant les protectorats français et espagnol et faisant obligation à l'Espagne d'occuper sa zone d’influence afin d'y mettre en œuvre les réformes nécessaires, sous l’égide du sultan marocain. En 1920, la partie centrale montagneuse du protectorat échappait encore à l’emprise espagnole, et la ligne de front, correspondant alors grosso modo au fleuve Kert, n’avait guère évolué depuis 1913.
Cette pause fut interrompue en , lorsque le général Silvestre, nouveau commandant général de Melilla, entreprit de conquérir les kabilas (tribus rifaines) à l’ouest du Kert. Le succès et l'apparente facilité de cette avancée l’enhardit à pousser plus avant et à créer début un poste militaire avancé sur Dhar Ubarran, hauteur stratégique au-delà du fleuve Amekran, d’où il se promettait de conquérir la proche kabila de Beni Ouriaghel, fief d'Abdelkrim, situé sur la baie d’Al Hoceïma. Cette opération téméraire, car étirant à l’excès les lignes de communication, incita Abdelkrim, qui s’était entre-temps érigé en chef charismatique, tant politique que militaire, du Rif, à mobiliser pour une contre-attaque sa harka nouvellement constituée, disciplinée et bien entraînée, avec en point de mire la constellation de fortins espagnols sur la nouvelle ligne de front, dont l’emblématique camp d’Ighriben, qui fut assiégé puis pris d’assaut en par les Rifains. Le siège mis ensuite devant Anoual, camp principal du dispositif espagnol, où le gros des effectifs de l’armée espagnole d’Afrique se trouvait stationné, entraîna son évacuation à l’aube du . Cette retraite, censée se dérouler en bon ordre, se mua cependant en franche débandade lorsque la colonne de repli eut à franchir sous le feu de la harka un tortueux défilé, où la troupe, saisie d’une panique contagieuse, se lança dans une course effrénée en abandonnant armes et bagages. Pendant que les fortins récemment établis, trop dispersés et sous-équipés, tombaient en cascade sous les attaques des Rifains, généralement avec massacre de leur garnison, ce qui restait de la colonne, désormais commandée par le général Navarro après le suicide de Silvestre, se replia de position en position sur la ligne Anoual Melilla, jusqu’à se fixer finalement, en attendant des secours, dans le fort de Mont-Aroui, où se déroula l’épisode le plus emblématique et le plus sanglant de la débâcle d’Anoual. Après avoir soutenu un siège éprouvant, marqué en particulier par le manque d’eau potable, et compte tenu de la réticence de Berenguer à envoyer une colonne de secours, Mont-Aroui finit par capituler le , en échange de la promesse de vie sauve. Cet engagement ne fut pas respecté par la harka locale, non encore sous l’autorité d'Abdelkrim, et les militaires espagnols, à l’exception d’un petit groupe de hauts gradés faits prisonniers et de quelques rares rescapés, furent tous tués dans des conditions atroces. La position de Sélouane subit le même sort que Mont-Aroui, tandis que la garnison de Nador put après sa capitulation regagner Melilla.
La bataille d’Anoual occasionna la mort d’environ de l’armée espagnole (se décomposant en métropolitains et des différentes unités supplétives), dont plus de la moitié après s’être rendus ; les données font défaut sur les pertes dans les troupes rifaines.
La place de Melilla, qui avait été largement dégarnie de ses contingents pour renforcer Anoual, se sentit menacée à son tour, d’autant que nombre de kabilas dites amies, soumises de longue date et proches de Melilla, mais dont l’allégeance à l’Espagne se révéla être de pur opportunisme, tendaient à rallier la rébellion dès que le rapport de force tournait en défaveur de la puissance tutélaire. L’arrivée à Melilla de considérables renforts en provenance de Ceuta (Regulares et Légion) et de la métropole permit à l’Espagne d'engager à partir de une contre-offensive efficace.
Tandis qu’Abdelkrim, devenu héros mythique, proclamait la République du Rif, la défaite humiliante d’Anoual conduisit en Espagne à une redéfinition de la politique espagnole en Afrique et provoqua une crise politique, qui sapa la monarchie libérale d’Alphonse XIII avec pour conséquence à terme le coup d'État et la mise en place en 1923 de la dictature de Primo de Rivera. Auparavant, le général Juan Picasso avait été désigné pour enquêter sur les événements afin d’en déterminer les causes et de cerner la responsabilité des hauts commandants. Outre les causes militaires techniques mises en évidence dans le rapport d’enquête Picasso présenté en (nommément : trop grande extension des lignes, imprudente percée sur Dhar Ubarran, défense défaillante du territoire conquis au moyen de positions éparses mal approvisionnées et mal organisées, Melilla laissée dégarnie par l’envoi de toutes les troupes disponibles à Anoual), le débat parlementaire qui s’ensuivit s’évertua à identifier des causes plus larges, politiques, sociales et morales. La recommandation de la commission Picasso de lancer une procédure contre Berenguer, identifié comme le principal responsable du désastre (avec Silvestre, décédé, et militaires), resta lettre morte par l’instabilité politique et par l’amnistie accordée par le roi.
Contexte Arrière-plan historique Après la perte des dernières colonies à Cuba et aux Philippines, la conquête du nord du Maroc était présentée par le gouvernement et par une partie de la presse comme une nouvelle mission civilisatrice permettant de restaurer le prestige impérial espagnol. Cette présentation n’empêcha pas cette entreprise coloniale de devenir antipopulaire dans l’opinion publique espagnole, au rebours de ce qui se passait dans d’autres pays colonisateurs, tels que la France et la Grande-Bretagne. Cette guerre du Rif était un conflit où s’entremêlaient les intérêts de l’Espagne, de la France et du Royaume-Uni principalement, et dans lequel l’Espagne s’engagea imprudemment, sous la pression, d’une part, d’une armée désireuse de se dédommager de ses récentes défaites dans les colonies d’outremer, et d’autre part, d’une oligarchie financière avide de prendre pied dans le Maghreb pour y poursuivre des intérêts économiques, essentiellement miniers.
L’Espagne avait faussement cru, grâce au pacte secret de 1904 conclu avec la France, que le nord du Maroc, en ce compris Fès et Taza, lui avait été adjugé.. La question du Maroc fut réglée le par la conférence internationale d’Algésiras, où, estime Andrée Bachoud,
La population dispersée du Protectorat espagnol se composait principalement de Berbères rifains, accoutumés à une vie dure et misérable, mais en même temps extrêmement rétifs et belliqueux, chez qui prédominait l’idéal masculin du guerrier et pour qui la mort des ennemis était un motif de fierté. Souvent, ils guerroyaient contre le sultan au sud, dont l’autorité était acceptée tacitement, rarement imposée par la force. Dans la région orientale du Rif en particulier, les affrontements étaient pour ainsi dire constants, mais la plupart des Rifains eux-mêmes étaient fortement divisés et s’affrontaient entre eux. La zone avait de modestes ressources minières et son agriculture arriérée pouvait à peine subvenir aux besoins de la population native, en considération de quoi l’entreprise espagnole constituait un exemple probant de ce que l’on pourrait nommer l’impérialisme anti-économique.
vignette|Carte du Protectorat espagnol au Maroc (1924). En 1909, des combattants rifains attaquèrent les ouvriers qui construisaient la voie ferrée reliant Melilla aux mines de fer dont l’exploitation était imminente. L’Espagne envoya des renforts, mais elle contrôlait mal le terrain et manquait d’une base logistique, ce qui conduisit au désastre de Barranco del Lobo de . La réaction espagnole, sous la forme de l’offensive de 1909, avait pour double objectif d’établir les bases territoriales de l’exploitation économique des mines du Rif dans la kabila (tribu) de Beni Boufrour, et de consolider la position de Melilla comme axe de pénétration commercial et militaire au Maroc. La victoire du Gourougou avait permis d’étendre l’occupation de la zone côtière du cap de l’Eau (Cabo de Agua pour les Espagnols) jusqu’à la pointe Negri (à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Melilla), mais à partir de , le chef de la résistance rifaine El Mizzian reprit ses opérations de guérilla, causant de lourdes pertes à l’armée espagnole.
Dans la métropole, la campagne de Melilla et l’exécution de l’anarchiste Francisco Ferrer avaient provoqué une grave crise politique et déterminé les anarchistes à mener avec plus de méthode et d’unité leurs luttes dans les usines et dans les campagnes, fondant en 1910 un syndicat qui allait se révéler redoutable, la CNT. La France tenta d’exploiter la situation intérieure espagnole pour éliminer l’Espagne du territoire marocain, en occupant Fez en , mais les Espagnols répliquèrent en occupant peu après Larache et Ksar El Kébir. En août, le président du Conseil José Canalejas, prenant prétexte d’une agression rifaine sur les bords du fleuve Kert contre une commission géographique occupée à faire le relevé de la zone, donna mission à un corps de troupes d’élargir les frontières de la zone espagnole, nouvelle campagne qui s’accompagna de espagnols et contre laquelle la population espagnole protesta par l’agitation politique de l’.
En , le sultan du Maroc accepta officiellement l’instauration d’un protectorat français sur tout le pays, et en novembre, Paris et Madrid scellèrent l’accord formel qui cédait à l’Espagne une certaine « zone d’influence », grande d’à peine 5 % du territoire, qui fut proclamée telle en . En réalité, le protectorat espagnol, territoire morcelé et inhospitalier, dont le cœur est le Rif, massif montagneux habité par des Rifains en perpétuelle révolte contre le sultan et contre toute autorité étrangère, n’était qu’une zone cédée à l’Espagne au sein de l’ensemble du Protectorat français du Maroc ; le plan s’inscrivait en effet dans la politique coloniale française qui recherchait la collaboration de l’Espagne pour contenir les Britanniques et faire échec à toute tentative de pénétration de l’Allemagne. Les Espagnols avaient le sentiment de n’avoir reçu que des miettes du gâteau marocain, et l’armée espagnole, qui allait payer très cher la mise en place du protectorat dans cette région, en conçut une frustration certaine. Aux termes du traité de 1912, « il appartenait [à l’Espagne] de veiller à la tranquillité » dans sa « zone d’influence […] et de prêter son assistance au Gouvernement marocain pour l’introduction de toutes les réformes […] dont il avait besoin »Art. du Traité franco-espagnol du .. Il s’agissait donc de redonner le pas à l’action politique sur l’action militaire, surtout que le régime du Protectorat leur donnait en principe le moyen d’intervenir, quoiqu’indirectement, en représentants légaux du Sultan.