Le Clergé masculin au Canada sous le régime français désigne tous les membres du clergé mettant le pied et pratiquant diverses activités à titre religieux sur le territoire de la colonie française au Canada, de 1615 à 1760. Le clergé masculin au Canada sous le régime français est composé de plusieurs ordres religieux se partageant les tâches de la colonie, parfois en relation de coopération, parfois en rivalité.
À partir de l’arrivée des premiers clercs masculins en 1615, le clergé masculin au Canada remplit surtout une fonction missionnaire, cherchant à répandre la religion catholique auprès des autochtones d’Amérique du Nord. À partir de 1658, avec la création du vicariat apostolique de Nouvelle-France, le clergé masculin du Canada possède une hiérarchie claire et exerce de plus en plus les fonctions religieuses traditionnelles auprès des colons ainsi que d’autres tâches connexes relevant des secteurs économique, politique et social.
Le clergé masculin au Canada bascule sous l’autorité de la couronne britannique avec la conquête définitive de la colonie française par la Grande-Bretagne en 1760.
Avant 1658 : Église missionnaire Arrivée des Récollets Les premiers clercs masculins catholiques à mettre les pieds en Amérique du Nord sont des Frères mineurs récollets accompagnant Jacques Cartier dans ses explorations. Ils n’y restent pas: ce n’est qu’en 1615 que les premiers clercs arrivent réellement au Canada, accompagnant Samuel de Champlain: ce sont quatre Récollets de la province de Saint-Denis, à Paris, qui forment le premier noyau du clergé masculin en Nouvelle-France: Denis Jamet, Jean Dolbeau, Joseph Le Caron, Pacifique Duplessis. Les Récollets, un ordre mineur franciscain, font un vœu de pauvreté: c’est pourquoi Samuel de Champlain les choisit pour l’accompagner vers l'Habitation de Québec et le reste de la colonie en 1615, puisqu’à l’époque la compagnie des marchands de Champlain doit payer pour leur subsistance. À son commencement, le clergé masculin du Canada est essentiellement missionnaire. Les premiers Récollets remplissent certaines tâches médicales et évangéliques auprès des colons et célèbrent quelques messes, mais l’essentiel de leurs tâches concerne l’évangélisation et l’éducation des autochtones. De leur arrivée en 1615 jusqu’en 1629, les Récollets sont dévoués à la tâche missionnaire.
Arrivée des Jésuites En 1625, un nouvel ordre religieux entre en scène pour contribuer à la mission. Les Jésuites sont appelés à l’aide et arrivent au Canada pour partager les tâches missionnaire et apostolique avec les Récollets. Deux ordres religieux dits «rivaux» cohabitent dans une même colonie naissante et collaborent au profit de l’évangélisation autochtone. Les premiers Jésuites (Charles Lalement, Énemond Massé, Jean de Brébeuf, François Charton, Gilbert Buret) se distinguent des Récollets dans leurs méthodes missionnaires. Bien qu’ayant le même objectif d’évangélisation, les Jésuites souhaitent isoler les autochtones de leurs cultures respectives et les protéger du contact européen, alors que les Récollets favorisent la coexistence complète des deux peuples. Les Jésuites forment des réductions (des réserves au modèle latino-américain), pour limiter les contacts sociaux entre colons européens et autochtones. Pour les nations sans réductions, les Jésuites se déplacent eux-mêmes vers les habitations autochtones. Les interactions sociales entre les missionnaires et les autochtones sont particulières. Pour la plupart, les missionnaires font appel aux coureurs des bois de la colonie française et autres colons intégrés parmi les autochtones pour traduire les échanges qu’ils ont avec les autochtones. Or, ces coureurs des bois, qui adoptent et s’intègrent facilement dans la culture autochtone, sont mal vus par les missionnaires, autant Jésuites que Récollets, qui veulent enseigner les bonnes valeurs chrétiennes. Les missionnaires doivent éventuellement apprendre les langues autochtones eux-mêmes puisqu'ils refusent graduellement l'aide des coureurs des bois. Les différences entre les méthodes des deux ordres religieux sont remarquées par les autochtones, qui prennent progressivement du recul vis-à-vis des missionnaires au profit des échanges socio-économiques avec les coureurs des bois.
Départ des Récollets : monopole jésuite En 1629, la ville de Québec est prise d’assaut puis conquise par les frères Kirke. Tous les Français quittent la colonie, occupée par les Anglais, y compris les missionnaires Récollets et Jésuites. Plus aucun religieux n’est présent dans la vallée du Saint-Laurent de 1629 à 1632. Lorsque la colonie est remise entre les mains de la France, seuls les Jésuites reviennent. Bien que les Récollets soient furieux qu’ils ne soient pas autorisés à revenir pour laisser le monopole missionnaire aux Jésuites, ils continuent à collaborer pour le bien de la mission, allant jusqu’à permettre aux Jésuites la pleine utilisation de leurs installations et outils déjà présents au Canada. Les Jésuites continuent leurs opérations avec une méthode similaire d’avant la prise de Québec, en faisant quelques modifications. Comprenant les interactions sociales entre les différentes nations autochtones en Amérique du Nord, ils découvrent que les Hurons-Wendats ont une plus grande influence socioculturelle que les autres nations du nord-est. Les Jésuites optent pour la création d’une station d’échanges socioculturels entre Hurons et européens, appelée Sainte-Marie-au-pays-des-Hurons, bâtie au large du lac Huron. Fondée en 1639, la station est un poste résidentiel pour les missionnaires Jésuites. Ils quittent régulièrement la station en excursion chez les Hurons. Au milieu des années 1640, la station est devenue un centre foisonnant d’activité où vivent près de 70 européens et quelques centaines d’Hurons de passage. C’est le site où seront tués les huit célèbres martyrs canadiens (sept jésuites dont un frère ainsi qu’un donné), tout au long de la décennie, au milieu des guerres entre Hurons et Iroquois. Ils sont tous français d’origine.
Le clergé masculin connaît un grand changement en 1658, lorsque le vicariat apostolique de la Nouvelle-France est créé par le pape Alexandre VII. Auparavant, la colonie est sous la supervision de l’évêque de Rouen. François de Montmorency-Laval est nommé vicaire apostolique de la Nouvelle-France. C’est donc à partir de 1658 que le clergé masculin au Canada devient hiérarchisé à un degré supplémentaire de la relation père-frère-laïc: tous les clercs de la colonie ont dorénavant un chef, le vicaire (nommé évêque plus tard).
Après 1658 : Église coloniale Évêque de Québec L’évêque de Québec est le chef du diocèse de Québec, qui englobe à l’époque la totalité de la colonie française en Amérique du Nord. Avant 1674, on parle de vicariat apostolique: c’est sous de Laval que le vicariat est élevé au niveau de diocèse, et lui-même au rang d’évêque.
L’arrivée d’un chef sur la scène religieuse de la Nouvelle-France marque la fin du clergé exclusivement missionnaire au Canada. C’est la superposition d’un système d’organisation sociale sur une Église essentiellement missionnaire déjà existante. Ce nouveau système qu’on implante au Canada est basé sur l’organisation du clergé en France. Par exemple, en France, les activités législatives du clergé sont régies par des synodes diocésains présidés par l’évêque en personne. Ce système est calqué par les évêques de Nouvelle-France, notamment de St-Vallier, qui convoque quatre synodes et établit des conférences ecclésiastiques.
Le premier évêque de Québec est Saint François de Montmorency-Laval, qui se distingue des autres évêques par son implication au sein de la colonie. de Laval passe la majorité de son mandat d’évêque dans la colonie et y meurt également. Il fonde en 1663 le Séminaire de Québec, un établissement visant à former des prêtres canadiens (ce qui contribue énormément à la canadianisation du clergé masculin, jusque-là presque exclusivement français) et qui contribue en grande part à la mission autochtone. Pour une bonne partie de sa vie, il défend ardemment les autochtones de toute ethnie et leur porte une grande attention lors de ses visites du territoire. Certains historiens, dont Cornelius Jaenen, affirment que de Laval change d’avis lorsqu’il est convaincu par des missionnaires expérimentés que les autochtones Iroquois sont plus un problème que de potentiels chrétiens, et qu’il vient éventuellement à plaider pour leur éradication. de Laval conserve tout de même une opinion très favorable vis-à-vis des autres peuples autochtones plus près des Français, comme les Hurons. Très attaché à ses travaux dans la colonie, de Laval démissionne en 1685 mais demande à rester au sein de la colonie quand même, souhaitant terminer ses jours au milieu de son œuvre.
Les autres évêques de Québec réalisent peu de choses lorsque comparés à de Laval. Celui-ci a la tâche de bâtir la structure religieuse de la colonie dans son entièreté et y parvient de son vivant. Son successeur, Jean-Baptiste de La Croix de Chevrières de Saint-Vallier, est un autre évêque de Québec qui s’implique dans son diocèse, quoique à moindre envergure que de Laval. Il passe une bonne partie de son mandat d’évêque à défaire les travaux de de Laval, étant en désaccord avec ses méthodes. Il passe un certain temps en France, retenu dans la métropole pour diverses raisons, et est le premier évêque à progressivement délaisser son diocèse. Les autres évêques de Québec suivent et exacerbent ce problème et sont très rarement de passage dans la colonie.
Séminaire de Québec Le Séminaire de Québec, fondé par de Laval en 1663, est un établissement d’une importance considérable pour l’histoire sociale du clergé masculin au Canada. Il est le premier établissement permanent qui vise à former de nouveaux prêtres au Canada parmi les Canadiens. Le Séminaire joue trois rôles majeurs dans la colonie sous Mgr de Laval: le premier et le plus important demeure la mission autochtone. L’attrait missionnaire de la religion au Canada ne quitte les esprits de personne, et la France souhaite que la mission se continue. Le Séminaire en assure une bonne partie, envoyant des missions un peu partout en Amérique du Nord. Il est rattaché au Séminaire des Missions étrangères de Paris.
Le deuxième rôle très important pour l’histoire sociale du clergé masculin est la formation de nouveaux prêtres canadiens. Grâce au Séminaire, le premier prêtre canadien est ordonné à Québec en 1665. Cette canadianisation du clergé est beaucoup plus visible parmi le clergé féminin, qui comporte à la fin du régime français des effectifs de près de 90% de canadiennes. Chez les ordres masculins, les Jésuites et les Sulpiciens ne sont pas ouverts à accepter des Canadiens parmi leurs rangs. Les Récollets le sont un peu plus, mais leurs nombres sont tout de même restreints: environ 25% des Récollets actifs au Canada à la fin du régime français sont d’origine canadienne. Au total, au , 224 religieux masculins de tous ordres et affiliations confondus sont canadiens contre 737 européens.
Le troisième rôle du Séminaire de Québec est plus particulier et plus éphémère. Le Séminaire joue un rôle d’administration paroissiale. Dès sa fondation, le Séminaire est la tête du clergé en Nouvelle-France: tous les curés de la colonie y sont rattachés. de Laval souhaite une forme de «gouvernement» centralisé pour son clergé et veut asseoir son pouvoir dans un seul lieu et pouvoir nommer ses vicaires et curés lui-même. Ce système, qui diffère beaucoup de l’organisation cléricale en France, irrite les autorités. de Saint-Vallier, le successeur de de Laval, change cette organisation pour un système plus près de l’organisation française.
Ordres religieux au Canada