est le troisième album studio du chanteur britannique David Bowie. Il est sorti en aux États-Unis et en au Royaume-Uni chez Mercury Records.

Enregistré d'avril à dans deux studios de Londres, cet album est le premier sur lequel Bowie travaille avec le guitariste Mick Ronson, qui l'accompagne pendant les trois années qui suivent. Il propose une musique influencée par le hard rock et le blues rock qui tranche significativement avec le son folk rock de son précédent album, . Les paroles sont quant à elles plus sombres et abordent des thèmes comme la folie ou la mort, avec des allusions à Friedrich Nietzsche et Aleister Crowley.

est édité sous deux pochettes différentes : un dessin de cow-boy aux États-Unis et une photo de Bowie en robe au Royaume-Uni. La critique lui réserve un accueil positif dans les deux pays, sans que cela ne se traduise par des chiffres de ventes remarquables. Aucun single n'en est extrait. Comme , l'album doit attendre que le chanteur devienne une vedette sous l'identité de Ziggy Stardust, en 1972, pour que sa réédition chez RCA Records apparaisse dans les classements britannique et américain des meilleures ventes. Avec le recul, les critiques considèrent comme le premier bon album de Bowie et une étape importante dans son développement artistique.

Histoire

Contexte

vignette|La Roundhouse, théâtre du premier concert du groupe Hype le .|alt=Photo d'un grand bâtiment de forme circulaire

Le , David Bowie se produit sur la scène du Marquee Club de Londres. Son groupe d'accompagnement se compose alors du guitariste Tim Renwick, du batteur John Cambridge et du producteur Tony Visconti à la basse. Après le concert, il fait la connaissance de Mick Ronson, guitariste originaire de Kingston upon Hull, dans le nord de l'Angleterre. Le courant passe entre les deux hommes et Bowie invite Ronson à devenir son guitariste attitré. Ce dernier, dont la carrière avec son groupe, The Rats, est au point mort, accepte la proposition. Il joue pour la première fois avec Bowie deux jours plus tard pour une émission de la BBC.

Le quatuor Bowie-Ronson-Visconti-Cambridge adopte le nom de Hype et donne son premier concert en public le à la Roundhouse de Londres. Chacun des quatre musiciens adopte à cette occasion une identité de super-héros, avec un costume à l'avenant. Bowie, vêtu d'un collant multicolore en lurex avec une veste argentée, devient « Spaceman » ou « Rainbowman » ; Visconti, habillé à la Superman avec une grande lettre H sur le torse, est « Hyperman » ; Ronson, qui hérite d'un costume à double boutonnage appartenant à Bowie, est « Gangsterman » ; Cambridge, enfin, devient « Cowboyman » avec une chemise à jabot et un grand chapeau de cow-boy. Le public réserve un accueil tiède à Hype, mais ce concert aux costumes extravagants est considéré a posteriori comme l'un des points de départ du mouvement glam rock. Visconti rapporte que Marc Bolan, ami et rival de Bowie, est présent à la Roundhouse. Il estime que la performance de Hype a contribué à le faire transformer son groupe T. Rex en ensemble glam rock.

Hype ne donne qu'une poignée de concerts au cours du mois de mars. Durant cette période, Bowie commence à élaborer les chansons de son prochain album dans le petit studio qu'il a aménagé dans sa nouvelle demeure de Haddon Hall, à Beckenham. Le sort le 45 tours , une chanson dédiée à sa compagne Angela Barnett, qu'il épouse le à Bromley. Le single est un échec commercial, comme tous ses disques depuis le début de sa carrière à l'exception de . Trois jours après son mariage, Hype se rend aux studios Trident pour enregistrer un nouveau single de Bowie, qui doit se composer d'une nouvelle version de la chanson en face A et d'une composition inédite, , en face B. La séance s'avère houleuse, Cambridge ne parvenant pas à suivre le rythme de , et Bowie décide de se passer de ses services. Pour le remplacer, Ronson propose de faire appel à Mick Woodmansey, avec qui il a joué au sein des Rats.

Enregistrement

vignette|redresse|gauche|alt=Photo de l'entrée d'un immeuble aux murs blancs, fermée par de grandes grilles bleues|L'entrée des anciens studios Trident en 2018.

L'enregistrement des neuf chansons du troisième album studio de Bowie débute le avec une première séance aux studios Advision, avant de se poursuivre trois jours plus tard à Trident. Outre Visconti, Ronson et Woodmansey, le chanteur a recours aux services de Ralph Mace, un producteur de musique classique et joueur de synthétiseur Moog qui a participé à la deuxième version de . Quelques jours seulement après le début des séances, Woodmansey se blesse au doigt avec un couteau et reste incapable de jouer pendant quinze jours. Après une pause du au , le travail reprend aux studios Advision jusqu'au , jour du mixage final de l'album.

Les séances prennent souvent place tard dans la nuit et se poursuivent jusqu'au matin, en accord avec les cycles de sommeil anarchiques de Bowie. Sa vie est alors chamboulée par son récent mariage, ainsi que par sa séparation d'avec son imprésario Kenneth Pitt, qui a été un véritable mentor pour lui au cours des quatre années précédentes. D'après Visconti, le chanteur consomme énormément de teinture de cannabis et fait preuve d'une certaine apathie vis-à-vis du projet. Le producteur affirme que la majeure partie du disque est le fruit de son propre travail et de celui de Mick Ronson, Bowie délaissant les studios pour passer le plus clair de son temps à faire les boutiques avec sa femme. La partie de chant de la chanson est ainsi enregistrée lors du tout dernier jour de travail, le . Exaspéré par sa nonchalance, Visconti décide de ne plus travailler avec Bowie, d'autant qu'il n'apprécie guère son nouvel imprésario Tony Defries, qui remplace Kenneth Pitt courant mai. Au cours des années qui suivent, Visconti noue une relation de travail fructueuse avec Marc Bolan et se consacre principalement aux disques de T. Rex.

Pour sa première participation à un album de Bowie, Mick Ronson joue un rôle important lors des séances d'enregistrement. C'est lui qui se charge d'écrire les arrangements des chansons, dont les parties de Moog de Ralph Mace. Il convainc également Visconti de changer d'instrument pour obtenir un son de basse plus fluide. Les chansons , et la deuxième moitié de sont conçues en l'absence du chanteur, lorsque les musiciens jamment ensemble sous la conduite de Ronson. Tout en reconnaissant le rôle crucial de ses collaborateurs dans la conception de l'album, Bowie insiste par la suite pour que sa contribution ne soit pas ignorée. Il déclare en 1998 : « Je n'ai vraiment pas apprécié certains articles qui donnaient l'impression que je n'ai pas écrit les chansons de . Il suffit de voir les progressions d'accords. Personne n'en écrit des comme ça. »

Parution et accueil

sort le aux États-Unis. Il y bénéficie d'une campagne de promotion énergique menée par Robin McBride, le responsable A&R de Mercury. La presse américaine lui réserve un accueil favorable, avec des critiques positives dans le et dans . La maison de disques organise un voyage promotionnel de trois semaines aux États-Unis pour Bowie. Ce premier séjour du chanteur sur le sol américain, de fin janvier à début , constitue une expérience marquante pour lui. Avec ses robes et ses cheveux longs, le chanteur fait sensation, au point de se voir refuser l'entrée d'un restaurant à Los Angeles. Néanmoins, les ventes du disque sont médiocres : à la mi-1971, il ne s'est vendu qu'à aux États-Unis. Aucun single n'en est extrait, bien que Mercury ait brièvement envisagé de sortir en 45 tours.

Au Royaume-Uni, sort six mois plus tard, le . Bowie s'est efforcé en vain d'obtenir qu'il paraisse sous le titre , qui est celui de son dernier single. Son sort est similaire à celui qu'il a connu de l'autre côté de l'Atlantique : de bonnes critiques (« un album étonnamment excellent » pour , pour ), mais de mauvaises ventes.

Postérité

Bowie abandonne rapidement le son lourd de : son album suivant, , propose des chansons de pop beaucoup plus accessibles. Néanmoins, Kevin Cann suggère que c'est cet album qui pose les bases des succès ultérieurs du chanteur en lui offrant une base de fans dans les milieux underground américains.

En 1972, Bowie devient enfin une vedette au Royaume-Uni sous les traits du personnage de Ziggy Stardust. Sa nouvelle maison de disques, RCA Records, en profite pour rééditer au mois de novembre ses deux albums parus chez Mercury, David Bowie (1969) et , qui reçoivent de nouvelles pochettes pour l'occasion. La soif du public pour la musique de Bowie est telle que ces deux disques font leur entrée dans les classements des meilleures ventes au Royaume-Uni et aux États-Unis. se classe dans les britanniques et de l'autre côté de l'Atlantique l'année suivante. Dans les semaines qui suivent la mort de Bowie, en , il surpasse sa performance au Royaume-Uni en atteignant la du UK Albums Chart.

ne donne pas lieu à une tournée de promotion. Bowie donne très peu de concerts en 1971, et lorsqu'il le fait, il ne joue quasiment aucune chanson issue de ce disque. Ainsi, lors de son passage au Glastonbury Festival, le , la majorité de la setlist provient de et seule illustre son troisième album. et figurent dans les setlists du (1972-1973), mais dès sa tournée suivante, le (1974), il ne conserve plus que la première. Ce n'est ensuite qu'en 1987 que le exploite à nouveau cet album, avec l'inclusion de . Le succès de la reprise de la chanson-titre par Nirvana durant leur , en 1994, incite certainement Bowie à la reprendre sur scène lors des tournées et (1995-1996), (1997) et (2003-2004). Il ressort également des cartons lors des deux dernières.

Avec le recul, les biographes de Bowie considèrent comme son premier bon album, sa pour Paul Trynka, une pour Matthieu Thibault. Nicholas Pegg n'hésite pas à le décrire comme « l'un des meilleurs et des plus importants albums de l'histoire du rock ».

Caractéristiques artistiques

Paroles et musique

vignette|redresse|La lecture de Par-delà le bien et le mal et Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche influence fortement les paroles de Bowie.|alt=Photo en noir et blanc d'un homme au regard intense avec une moustache touffue

Le projet initial de Bowie pour son troisième album, rapporté dans un entretien en , est d'offrir des approches différentes sur chaque face du 33 tours, l'une d'elles devant accueillir des chansons avec un accompagnement électrique fourni par Hype et l'autre, des titres interprétés en solo avec sa guitare acoustique. Cette idée est vite abandonnée, mais elle reflète l'évolution musicale de Bowie depuis son précédent album, . Les arrangements de se distinguent en effet par l'accent mis sur la section rythmique, sans la réverbération qui était omniprésente sur , et des emprunts stylistiques à deux genres récemment apparus et populaires au Royaume-Uni : le hard rock proposé par Led Zeppelin ou Black Sabbath d'une part, le rock progressif de groupes comme King Crimson ou Van der Graaf Generator d'autre part.

Les paroles se concentrent quant à elles sur un nombre réduit de thèmes-clefs comme la folie (un sujet qui touche Bowie de près, son demi-frère Terry Burns étant atteint de schizophrénie), l'aliénation, l'identité ou la séduction du pouvoir, ce qui offre au disque une cohérence dont son prédécesseur était dépourvu. Cette cohérence est sans doute davantage le fruit de la désinvolture du chanteur, qui attend souvent le dernier moment pour écrire ses paroles, que d'une décision mûrement réfléchie. Elle est renforcée par le recours à des images récurrentes, comme celle de l'ascension (d'une montagne, d'une colline, ou d'un simple escalier dans la chanson-titre) conduisant à une expérience perturbante. Nicholas Pegg y voit des échos de la tentation du Christ dans le Nouveau Testament.