Bat Ye'or (, fille du Fleuve, du Nil ) est le nom de plume de Gisèle Littman-Orebi, une essayiste britannique et suisse d'origine égyptienne, écrivant en français et en anglais, née au Caire en 1933.
Elle s'est spécialisée dans l'étude du sort des communautés chrétiennes et juives sous l'islam, pour lesquelles elle a introduit le concept de « dhimmitude » exprimant leur ressenti sous les règles de la dhimma.
Sa thèse sur l'islamisation de l'Europe, expliquée comme conséquence d'un accord passé en 1973 entre la Ligue arabe et la Communauté économique européenne sous menace de boycott pétrolier, a suscité une vive polémique la dénonçant comme étant une théorie du complot d'extrême droite.
Biographie Bat Ye'or, qui signifie « fille du Nil » en hébreu, est le nom de plume de Gisèle Littman-Orebi. Elle publie également sous le pseudonyme arabe Yahudiya Masriya (يهودية مصرية, « Juive égyptienne »).
Gisèle Orebi naît en 1933 au Caire en Égypte, dans une famille juive. Son père est Italien et sa mère FrançaiseAndré Darmon (juillet 2007). "Entretien avec Bat Ye'or". Israël Magazine : Je suis né en Égypte, au Caire, dans une famille de la bourgeoisie juive, d'un père italien et d'une mère française. Mon grand-père, à qui la nationalité égyptienne a été accordée par exception, a été couronné Bey par le sultan ottoman. Mon père a décidé de renoncer à la nationalité italienne en raison des lois racistes de Mussolini, mais quand Nasser est arrivé au pouvoir, les biens de ma mère ont été confisqués parce qu'elle était française et ceux de mon père parce qu'il était juif. Nous avons été forcés de rester à la maison, nous avons été chassés des lieux publics et à ce moment-là, nous avons décidé de partir en Égypte. Beaucoup ont fui secrètement par peur d'être emprisonnés. Nous avons été forcés, comme tous les Juifs égyptiens, à signer des papiers selon lesquels nous avons renoncé à tous nos biens, à notre passeport et à notre nationalité, pour ceux qui l'avaient, puisque les juifs étaient pour la plupart des sujets ottomans et non égyptiens. Les Juifs ont promis par écrit de ne rien exiger de l'État égyptien. Le seul droit que nous avions était de prendre une valise, qui a été fouillée et jeté au sol et 20 livres égyptiennes qui nous ont été prises de toute façon par les douaniers, sans parler des insultes et des actes de terreur de mes parents, qui étaient tous les deux invalides.. Pendant la Seconde guerre mondiale, sa famille maternelle vivant en France est forcée de porter l'étoile jaune. En 1956, dans le contexte de l'expulsion des Juifs d'Égypte, à la suite de la crise du canal de Suez, des lois anti-juives, de la nationalisation des biens juifs et de l'antisémitisme ambiant voire de la « haine ouverte exprimée par les Frères musulmans », elle et sa famille vivent dans l'insécurité. Elles sont déchues de leur nationalité égyptienne en devenant apatrides sous Nasser et se réfugient à Londres au Royaume-Uni en 1957.
De 1958 à 1960, elle étudie à l'Institut d'archéologie de l'université de Londres. C'est là qu'elle rencontre l'historien et activiste britannique David Littman (1933 - 2012) qu'elle épouse en et obtient la citoyenneté britannique. En 1960, elle part s'installer avec son mari à Lausanne en Suisse. En 1961 et 1962, elle étudie les sciences sociales à l'université de Genève et acquiert la citoyenneté suisse.
En 1961, se faisant passer pour un couple de chrétiens avec leur petite fille, son mari David Littman organise avec son épouse qui le seconde au Maroc, l'Opération Mural, une mission humanitaire clandestine montée par l'Agence juive avec le concours du Mossad ; il s'agit d'exfiltrer clandestinement vers Israël via la Suisse, sous couvert de vacances en Suisse, plus de juifs, interdits comme les adultes de quitter le pays depuis 1956, auxquels le gouvernement marocain refuse de délivrer des passeportsDacey, Austin (3 décembre 2008). "Mots Sensitifs".Trouw / article stocké au Nederlands Gesprek Centrum. . Cette exfiltration se fera en deux temps à travers cinq convois d'enfants. La première tentative se soldera pas un naufrage causant la mort de vingt enfants… Les familles rejoignent leurs enfants plusieurs années plus tard en IsraëlMideast file, Volume 5, Issue 4, Mekhon Shiloaḥ le-ḥeḳer ha-Mizraḥ ha-tikhon ṿe-Afriḳah, Learned Information, 1986..
En 1970, les Littman aident à fonder le Centre d'information et de documentation sur le Moyen Orient (CID) à Genève, qui publie des études sur des sujets du Moyen-Orient jusqu'au milieu des années 1980.
Bat Ye'or commence l'écriture dans les années 1970 avec son premier ouvrage Les Juifs en Égypte. Aperçu sur d'histoire, dédié « Aux communautés juives des pays arabes dont les épreuves demeurent encore méconnues ». Une version en hébreu est publiée en 1974 à l'initiative du ministère israélien de la Culture et de l'Organisation sioniste mondialeJoel Beinin, The dispersion of Egyptian jewry, The American University in Cairo Press, 1998, ..
L'opération de sauvetage Mural est oubliée jusqu'à ce qu'un article soit publié dans le journal Maariv en 1984. Le travail du couple Littman est ensuite reconnu par les présidents Chaïm Herzog et plus tard Shimon Peres. Un film documentaire sur l'opération, filmé par Yehuda Kaveh, est projeté en 2007. L'année suivante, David Littmann est reçu en héros avec son épouse par le président israélien Shimon Peres, lors d'une commémoration organisée en leur honneur. En 2009, il est honoré lors d'une cérémonie par le Centre de commémoration du patrimoine et du renseignement israélien, lorsque l'ordre du « Héros du silence » lui est décerné.
Bat Yé'or fournit des briefings aux Nations Unies et au Congrès des États-Unis et donne des conférences dans de grandes universités notamment américaines telles que Georgetown, Brown, Yale, Brandeis et Columbia. Celle du à l'Université de Georgetown sur « L'idéologie du Jihad, de la Dhimmitude et des droits de l'homme » est contestée par des auditeurs.
Avec son époux David Littmann, elle a trois enfants.
Thèses Bat Ye'or publie plusieurs ouvrages traitant spécifiquement des relations entre l'Europe et le monde arabe et de la situation des minorités juives et chrétiennes dans le monde islamique. Elle élabore dans ceux-ci deux thèses principales au travers les néologismes « dhimmitude » (du mot « dhimmi ») et « Eurabia » considéré comme une théorie du complot.
« Elle considère que l'Occident en général, et l'Europe en particulier, est au mieux dans un état de déni et de dhimmitude au pire ».
Dhimmitude La « dhimmitude » désigne la condition des dhimmis, c'est-à-dire le statut des Juifs et des chrétiens sous les gouvernements islamiques ou celui des populations indigènes des pays conquis par le djihad, qui se trouvent contraintes d'adopter une position de « servage », après l'application des lois discriminatoires de la charia..
Dans Le Dhimmi (1980), Les Chrétientés d'Orient : Entre jihad et dhimmitude -s. (1991) et également dans Islam and Dhimmitude (2001), Bat Ye'or chronique les persécutions sur 1 400 ans (humiliations, dépossessions, violences, déportations, exils, massacres) dont les minorités juives et chrétiennes (anciennement majoritaires) ont été victimes à différentes échelles et leur soumission à la charia, et décrit l'adoption du djihad et plus tard du terrorisme par l'islam militant. Elle y défend la thèse que les « Églises dhimmis palestiniennes » puis de manière plus large les « Églises chrétiennes orientales » sont devenues antisémites puis antisionistes par soumission et par peur, préférant nier la légitimité d'Israël plutôt que dénoncer l'oppresseur islamique. Elle pointe l'influence qu'elles ont exercée sur le monde chrétien en ce sens.. Elle y dénonce également l'arabisation de Jésus et la dé-judaïsation de la Bible et appelle Juifs et chrétiens à résoudre leurs différends. Elle s'inquiète enfin du risque d'autodestruction du monde occidental entretenu par l'influence de la haine provenant du monde de la dhimmitude.
Si Bat Ye'or reconnaît que tous les musulmans ne souscrivent pas aux soi-disant « théories militantes du djihad de la société », elle fait valoir que le rôle de la charia dans la Déclaration du Caire sur les droits de l'homme en islam de 1990 démontre que ce qu'elle appelle une « guerre perpétuelle » contre ceux qui ne se soumettront pas à l'islam reste toujours un « paradigme opérationnel » dans les pays islamiques.
Son livre Le Dhimmi : profil de l'opprimé en Orient et en Afrique du Nord depuis la conquête arabe, paru en 1980, est traduit en anglais en 1985, en hébreu en 1986 et en russe en 1991.
Bat Ye'or est soutenue dans les années 1980 par l'historien, sociologue et théologien protestant Jacques Ellul qui dénonce une incompatibilité entre le judéo-christianisme et l'islam et le danger que constituerait ce dernier pour l'Occident« Non à l’intronisation de l’Islam en France », Réforme, 15 juillet 1989.. Elle se spécialise dès lors dans l’histoire de la réduction à l'état de minorités des cultures originaires en terre d’islam : les dhimmis. Ellul préfacera son livre Les Chrétientés d'Orient entre jihâd et dhimmitude, paru en 1991 et avant cela, l'édition en anglais de son livre Le Dhimmi.
Réception Esther Benbassa critique « l'emploi de son néologisme « dhimmitude », utilisé par elle à la place de « dhimmité » : « dhimmitude » évoque une proximité phonétique voulue avec le mot « servitude » (qui existe en français et en anglais, et que l'on retrouve dans ses ouvrages dans ces deux langues). Shahram Akbarzadeh et Joshua M. Roose la rejoignent dans cette assimilation à la servitudeMuslims, multiculturalism and the question of the silent majority, S. Akbarzadeh, J.M. Roose, Journal of Muslim Minority Affairs, 2011, Taylor & Francis..
Quand le professeur Bernard Lewis publie en 1984 son livre The Jews of Islam avec des citations de Bat Ye'or, les cercles universitaires commencent à lui prêter quelque attention.
Pour Constant Hamès, le Il estime cependant, qu'on soit d'accord ou non avec la thèse et malgré son mauvais traitement, que le sujet, rarement abordé, mérite réflexion. a également critiqué les travaux de Bat Ye'or notamment pour ses constructions de comparaisons inexactes entre les minorités non chrétiennes en Europe et les minorités non musulmanes dans le monde islamique.
Des historiens lui reprochent - outre son idéologie - son absence de diplômes en histoire, de mener ses recherches de manière indépendante et de n'avoir jamais occupé de poste académique. Cependant, le professeur Paul Marshall, chercheur principal au Center for Religious Freedom du Hudson Institute, considère que les recherches « savantes et documentées » de Bat Ye'or sur les documents turcs, persans et arabes datant du ne sont pas contestées.
Un philosophe comme Rémi Brague, spécialiste de la pensée arabe médiévale, continue à tenir l’étude de la Britannique pour importante, déclarant : « Je ne dirais pas qu’il faut prendre tout ce qu’elle avance au pied de la lettre, mais son travail est documenté et ne doit pas être négligé ».
Eurabia Eurabia : l'axe euro-arabe est le titre d'un livre de Bat Ye'or publié en français en 2006Éditeur : Jean-Cyrille Godefroy, Paris. Eurabia : l'axe euro-arabe, Catalogue de la Bibliothèque nationale de France.Réédité en 2015, World Cat., qui reprenait en le complétant son livre en anglais intitulé Eurabia : the Euro-Arab axis publié un an plus tôt par l'université Fairleigh-Dickinson., lequel développait son article Le Dialogue Euro-Arabe et la naissance d'Eurabia paru en 2002, un an après la Seconde intifada qui avait déclenché une vague de judéophobie en EuropeObservatoire du Monde juif, bulletin n° 4/5, décembre 2002, Paris, pp. 44-55 (lire en ligne sur [archive.org])..