alt=Deux hommes se tiennent debout à l'avant d'un sous-marin ayant fait surface|vignette|Page de garde de l'édition de 1908 de Robinsons sous-marins d'Émile Driant. Ce roman est construit sur une haine antiméridionale. L'antiméridionalisme français sous la Troisième République est une haine contre les Français du Sud de la France très en vogue à la fin du et au début du . Elle tire ses origines d'une lecture linguistique, économique, culturelle et mémorielle du pays et du processus de construction des ethnotypes dans lequel les populations du Midi sont jugées bavardes, vaniteuses, indolentes car la vie leur serait facile en raison du climat ensoleillé, gouvernées par les passions et non par la raison. Les antiméridionalistes jugent la conquête romaine, l'action de Jeanne d'Arc ou la Révolution française comme responsables de la prédominance méridionale dans la société.

La haine des gens du Midi est promue par une partie de la droite nationaliste. Le patriotisme des Méridionaux est mis en doute, ils sont jugés lâches et indifférents, et lors de la défaite de la bataille de Lorraine en 1914 hâtivement déclarés coupables. Les hommes politiques du Sud, Léon Gambetta et Ernest Constans en tête, sont dénoncés comme s'étant emparés du pouvoir par populisme afin d'accaparer les richesses du Nord et les redistribuer dans le Sud. Enfin, les gens du Sud sont présentés comme appartenant à une « race » gangrénée par les protestants et surtout les juifs avec lesquels ils travailleraient à prendre le pouvoir. Leur comportement général serait la conséquence de la conformation de leur cerveau.

Les origines de la haine

De la théorie des climats aux représentations stigmatisantes Le Midi de la France est un espace géographique aux contours flous et dont l'invention, postérieure à la Révolution qui a mis fin aux provinces, tient à une lecture géographique de la nation à partir de son centre parisien... L'antiméridionalisme connaît son origine dans le processus de construction des ethnotypes, une classification morale et physique des individus fondée sur des préjugés, lesquels sont notamment bâtis sur la théorie des climats., mais repose aussi sur une lecture linguistique, économique, culturelle et mémorielle du pays..

Montesquieu, dans De l'esprit des lois (1748), Germaine de Staël dans De la Littérature (1800) et surtout Charles Victor de Bonstetten dans L'homme du Midi et l'homme du Nord ou l'influence du climat (fin mais paru en 1824), expriment l'idée que les Méridionaux seraient, en raison du climat, d'une infériorité morale et militaire comparés aux Septentrionaux. L'ouvrage de Bonstetten, qui systématise cette distinction, est le reflet d'un état d'esprit fréquent à l'époque.

Dès le début du , l'opinion publique est sensible au déséquilibre économique entre le Sud de la France encore largement agricole, par manque de capitaux, et le Nord en cours d'industrialisation., sur les traces de la croissance économique anglaise et allemande.. Le Midi est également perçu (en grande partie à tort) comme moins instruit. En outre, des évènements historiques participent à la construction d'une vision violente du méridional. Ce sont notamment les massacres de la Glacière à Avignon en 1791, l'intervention décisive de Marseillais lors de la journée du 10 août 1792, l'insurrection fédéraliste de 1793 et les violences de la terreur blanche de 1815..

La vision ethnotypique tend à faire du Sud de la France un espace uniforme.. Les populations du Midi, que ce soit dans la littérature ou dans l'esprit populaire, sont jugées facondes, vaniteuses, indolentes car la vie leur serait facile en raison du climat ensoleillé, gouvernées par les passions et non par la raison et donc violentes.... Leur accent, l'emploi de l'occitan, incompris du Français du Nord, et leur façon de parler français sont également moqués..

alt=Des Arabes cachés derrière un rocher observent des gens du Midi|vignette|Imagerie d'Épinal illustrant Tartarin de Tarascon d'Alphonse Daudet (1890). À la charnière du Second Empire et de la Troisième République, dans l'esprit populaire septentrional, se substitue au Gascon, , dans l'incarnation du Méridional. Au début des années 1870, le succès de Tartarin de Tarascon d'Alphonse Daudet participe grandement à ce mouvement.. Pour ne rien arranger, l'ensemble de ces représentations stigmatisantes sont reprises dans les manuels et romans scolaires de la deuxième moitié du .. Assez rapidement, l'opposition Nord/Sud est devenue un sens commun dans les élites, jusque chez Ernest Renan, maître à penser des intellectuels français..

Les origines vues par les antiméridionalistes alt=Une femme en armure montée sur un cheval défile dans une rue bondée|vignette|Entrée de Jeanne d'Arc à Orléans, toile de Jean-Jacques Scherrer, musée des Beaux-Arts d'Orléans, 1887. Des antiméridionalistes cherchent dans l'histoire l'origine de la qu'ils jugent apparente.. Selon Maurice Barrès dans un article du journal Le Gaulois en 1903, la conquête de la Gaule par Jules César est la cause première de la disparité entre le Nord et le Sud. Pour Gaston Méry dans son roman à thèse Jean Révolte, roman de lutte (1892), la Rome antique a servi de tête de pont à l'expansion méridionale vers l'Europe du Nord.. Pour certains conservateurs, la Révolution de 1789 aurait malheureusement donné la suprématie à la souche gallo-romaine du Midi, portée à l'égalitarisme, au pacifisme et à la jouissance, sur la souche franque du Nord portée à l'élitisme, au bellicisme et au travail... Ceci aurait provoqué la défaite de 1870 selon Ernest Renan.

Dans son roman Là-bas (1891), Joris-Karl Huysmans remonte aux temps préhistoriques où, affirme-t-il, la Manche n'étant pas encore apparue, la France et l'Angleterre ne formaient alors .. Jeanne d'Arc serait à l'origine de cette France incohérente réunissant à tort les incompatibilités du sud et du nord. Dans un opuscule paru l'année suivante, le franc-maçon Louis Martin, républicain progressiste, juge qu'elle a empêché la fusion de deux nations sœurs et conduit à l'exacerbation des caractères nationaux français et anglais. Au contraire, pour Charles Maurras, ardent défenseur du Sud bien que nationaliste, elle a rejeté l'ennemi septentrional et préservé la prédominance latine..

D'après Joris-Karl Huysmans, la Renaissance avec le retour à l'Antique a également eu un impact puisqu'elle aurait conduit à l'infestation du monde gothique septentrional par le paganisme méditerranéen, par exemple par le remplacement de la Vierge Marie par des Vénus impudiques..

La teneur de la haine L'antiméridionalisme est, selon son intensité et son objet, un simple dédain, une méfiance, une hostilité., une haine ou un racisme, très en vogue entre 1870 et 1914... Robert Lafont parle de racisme intérieur. Ses fondements qui n'évoluent que peu au cours du temps témoignent des tensions de la société française.. Elles aboutissent au début des années 1890, selon Jean-Marie Seillan, à un protofascisme français.. Trois points construisent l'antiméridionalisme le plus ardent.

Patriotisme et engagement militaire alt=Texte imprimé en caractères noirs.|vignette|Dépêche annonçant l'armistice de 1871. Les régions du Sud entretiennent un désamour avec l'État français et, par conséquent, peuvent être récalcitrantes aux obligations militaires, au paiement des impôts et se révoltent parfois violemment.. Or, la défaite de 1870 marque les esprits et des boucs-émissaires sont recherchés. Alphonse Daudet, dans La Défense de Tarascon en 1871, dépeint les Méridionaux comme fanfarons et indifférents à la guerre franco-allemande de 1870.. De la généralisation des Tarasconnais aux gens du Midi, il n'y a qu'un pas, allégrement franchi dans les rancœurs de la défaite.. Le poète Paul Déroulède, dans de Profundis, pièce de ses très populaires Chants du Soldat, campe un Marseillais qui préfère conserver sa tranquillité plutôt que de combattre. Le texte de ce recueil, d'une forte audience jusqu'en 1914, a un impact important sur la perception des gens du Midi comme lâches et antipatriotiques. Pourtant, une étude comparée des efforts de guerre selon les départements français ne montre pas de différences significatives et des mutineries post-armistice eurent également lieu dans le Sud comme dans le Nord de la France..

La révolte des vignerons de 1907 est marquée par la mutinerie d'une partie du d'infanterie, composée de soldats méridionaux, inquiète du sort des habitants de Béziers. L'autorité militaire dans un rapport incendiaire recourt abondamment aux fantasmes ethnotypiques stigmatisants. Le lieutenant-colonel Émile Driant les reprend sans vergogne dans son roman Robinsons sous-marins, qui eut un grand succès auprès de la jeunesse dans les milieux conservateurs, construit sur une opposition entre un Breton dévoué et un Provençal repoussant, haineux, révolté et « internationaliste ».

Au premier revers de l'armée française en , lors de la bataille de Lorraine, les Provençaux du corps sont désignés coupables par le sénateur parisien Auguste Gervais dans Le Matin, accusation reprise par certains journaux alors que la défaite résulte de l'inadéquation du plan de campagne et de la doctrine de l'offensive à outrance.. Deux soldats sont exécutés à tort.. Malgré des démentis du gouvernement, l'affaire porte préjudice à la réputation des Méridionaux.. Sur le front, les soldats du Midi sont mal vus, considérés comme des couards, et font l'objet de brimades des soldats et officiers du Nord.. Le nom de Tartarin est par exemple adressé comme une injure aux combattants du Midi.. Dans le grand brassage de population induit par la guerre, l'activation des stéréotypes permet de donner sens à son environnement et corps à sa propre identité.. Face aux préjugés tenaces, les soldats méridionaux d'une région donnée peuvent chercher à renvoyer la responsabilité à ceux d'une autre région du Sud, ou réfuter leur appartenance au Midi..

Des Méridionaux aux commandes de l'État La droite nationaliste, conservatrice, écartée du pouvoir par les républicains, a rapidement fait sienne l'idée que les politiciens méridionaux, essentiellement de gauche, se sont emparés du pouvoir pour accaparer les richesses du Nord, les redistribuer dans le Sud et s'attacher des fidélités.. En réalité, entre 1871 et 1914, seuls des portefeuilles de ministres et secrétaires d'État ont appartenu à des personnages du Midi.. Il n'en est pas moins que le Midi est perçu comme en retard du point de vue économique. alors que le Nord, beaucoup plus industrialisé, et c'est une réalité, contribue au budget de l'État de façon très importante.. Le Méridional est également considéré comme porté au radicalisme et au socialisme en raison de conflits sociaux ou expressions politiques..

alt=Homme chauve, moustachu et barbu posant assis de face|vignette|Joris-Karl Huysmans photographié par Frédéric Boissonnas et André Taponier, 1904.