Jacques-René Hébert, né le à Alençon et mort guillotiné le , est un pamphlétaire, figure marquante de la presse sous la Révolution française. Issu de la bourgeoisie d’Ancien Régime, il connait une période de grande précarité. À la fin de l’année 1789, il commence une carrière de publiciste et embrasse les idéaux révolutionnaires. Inspiré par le théâtre et le folklore populaire, il fonde Le Père Duchesne en 1790, un journal au ton provocateur et au langage familier qui rencontre un immense succès et connaît une large diffusion.
Membre du club des Cordeliers et partisan de la Commune insurrectionnelle d’, il devient l’un des principaux porte-parole du mouvement populaire et joue un rôle actif dans la chute des Girondins en 1793.
Bien que son action institutionnelle demeure prudente, son périodique participe à l’effervescence révolutionnaire et renforce son influence politique. Radical sur les mesures d’encadrement économique et partisan de la déchristianisation, il s’oppose au Comité de salut public, qu’il accuse de freiner la Révolution. En , inculpé de complot contre-révolutionnaire, il est arrêté et condamné. Son exécution met un terme à l’influence de l’hébertisme, que l’historiographie baptise de son nom bien qu'il n'ait sans doute pas été le plus actif au sein de ce courant des « Exagérés ».
Biographie Origines familiales et formation Jacques-René Hébert, né et baptisé le à Alençon., est issu d’une famille de la bourgeoisie normandeSur les origines familiales d'Hébert voir Louis Duval, « Hébert chez lui », La Révolution Française, XII, 1887, p. 961-981..
Son père, Jacques Hébert (1693 - 1767), orfèvre et notable d’Alençon, occupe des fonctions de premier juge consul, d’échevin et de président du tribunal de commerce. Sa mère, Marguerite Beunaiche de La Houdrie, appartient à une lignée de marchands prospères. Son parrain, conseiller du roi et greffier en chef du bureau des fermes, illustre l’ancrage de la famille dans la bourgeoisie de robe et l’appareil d’État.
Après le décès prématuré de son père, l’entreprise familiale désormais gérée par sa mère, connait un déclin rapide. Il reçoit cependant l’éducation d’un jeune homme issu d’un milieu favorisé et effectue ses études secondaires au collège d’Alençon, où il côtoie René-Nicolas Dufriche DesgenettesFutur médecin en chef de la Campagne d'Égypte et baron d'Empire,auteur de mémoires (.) qui relatent une visite à Hébert en . Voir Frédéric Baudouin, « Desgenettes et Hébert », Imprimerie Alençonnaise, 1900.. Aspirant à une carrière administrative ou judiciaire, il intègre en 1776 un cabinet de procureur à Boissey, dans le pays d'Auge (actuel Calvados), où il commence son apprentissage du droit.
Un différend local contraint Hébert à quitter sa province en 1776. Désireux de défendre un ami, l'apprenti-pharmacien Latour, impliqué dans une rivalité avec le médecin Clouet en raison d’une liaison avec l'épouse de son employeur, il rédige un libelle anonyme imitant la forme et le ton des sentences judiciaires, qu’il affiche en plusieurs endroits d’Alençon. Identifié comme l’auteur du pamphlet, il est condamné à verser mille livres de dommages-intérêts. Incapable de s’acquitter de cette somme, il choisit de s’exiler afin d’échapper à l’emprisonnement pour dettes.
Dans le Paris prérévolutionnaire (1780-1789) Après un séjour à Rouen où il cherche un appui judiciaire, Hébert part en 1780 pour Paris, où son ami Desgenettes qui y fait des études de médecine lui vient en aide. À cette époque, Hébert a, comme Robespierre, le souci de l’élégance vestimentaire et de bonnes manières. Il écrit des poésies et des pièces de théâtre.
Mais il a peu de ressources, et mène souvent une existence de bohème, selon Desgenettes, .
En 1786, il trouve un emploi de contrôleur au Théâtre des Variétés. Camille Desmoulins devait lui reprocher bien plus tard dans le Vieux Cordelier d'avoir ouvert Le Vieux Cordelier, n° 5..
En , il quitte son emploiLes raisons de son départ ne sont pas claires. En 1794, Desmoulins l'accuse dans son Vieux Cordelier (n°5, 25 décembre), d'avoir été chassé pour avoir volé la recette. En réponse, Hébert produit une lettre du directeur du théâtre, Gaillard, qui le disculpe des faits et regrette son départ (J.-R. Hébert à Camille Desmoulins et compagnie, Paris, Imprimerie de la rue Neuve-de-l’Égalité, 1793). L'affaire fut évoquée aux Jacobins et d'autres témoignages semblent soutenir la thèse de sa culpabilité sans qu'elle soit prouvée ( et se trouve dans une grande misère, logé selon son expression à J. R. Hébert, auteur du « Père Duchesne à Camille Desmoulins et compagnie », Paris, Imprimerie de la rue Neuve-de-l’Égalité, 1793, p. 6.. En 1789, il intègre la milice du district des Carmes, chargée de la protection des propriétés bourgeoises, mais ne joue alors aucun rôle actif dans les premières journées révolutionnaires. À la fin de l'année, Hébert trouve refuge chez un compatriote, le médecin BoissetBoisset collabore à l'imprimerie d'Anne-Victoire Dubois, née Guingret. Maurice Tourneux lui attribue la paternité du libelle érotique Vie de Marie- Antoinette d'Autriche, reine de France, femme de Louis XVI. Maurice Tourneux, Marie-Antoinette devant l'histoire. Essai bibliographique, Leclerc, Paris, 1901, p. 47., qui lui confie la rédaction de La Lanterne magique ou Fléau des aristocrate, un pamphlet sur les événements récents. Ce texte marque ses débuts de libelliste.
En , il publie anonymement la carnavalesque série des Petits Carêmes de l'abbé Maury où il classe la noblesse en , et . Il en profite également pour égratigner cet ecclésiastique contre-révolutionnaire qui apparaît à cette date comme la cible privilégiée des brochures patriotesOuzi Elyada, « La mise au pilori de l'abbé Maury : imaginaire comique et mythe de l'antihéros pendant la révolution française », Annales historiques de la Révolution française, n° 341, 2005, p 8-11.. Ce journal, rédigé sous forme de sermons de carême, rencontre un certain succès et atteint dix numéros. Il livre ensuite les quatre numéros de l'éphémère Le Chien et le Chat, qui met en scène l'opposition entre un député patriote et un partisan de la monarchie absolue.
Les premières armes du Père Duchesne
vignette|Ancien militaire, marchand de fourneaux, Le Père Duchesne est .
La publication du Père Duchesne ouvre une nouvelle période dans la vie d’Hébert.
En moins de deux ans, .
Le personnage du Père Duchesne, issu des baraques de foire, est bien connu des Parisiens et plusieurs brochures circulent déjà sous ce nomAinsi, dès 1789, Antoine-François Lemaire dont les Lettres bougrement patriotique du véritable Père Duchesne ou les Vitres cassées, par le véritable Père Duchêne sont publiés dès 1789. Claude Perroud, « Quelques notes sur les missions de l'automne de 1792 », La Révolution française, t. 45, 1903, p. 34-35. quand Hébert crée son journal au cours de l’été 1790. Il en fait un organe de propagande révolutionnaire, usant d’un style burlesque mêlant argot, jurons et outrances pour séduire un lectorat populaire. Car à l’instar de Marat, il croit en la capacité des classes laborieuses – artisans, ouvriers et sans-culottes des faubourgs – à affronter les forces réactionnaires et contre-révolutionnaires.
Il veut Procès-verbal de l’interrogatoire d’Hébert par le juge de paix (3 mars 1792).. Un style qui, selon Desgenettes, .
Sensible aux revendications des plus démunis, Hébert insiste sur la nécessité d’écouter un peuple qui souffre. Toutefois, il développe peu de réflexions économiques et ne défend pas un programme égalitariste. Son combat porte avant tout sur l’égalité politique et la défense de la « vertu », entendue comme le civisme, le patriotisme et l’attachement à la Constitution.
Parallèlement à la publication de son journal, Hébert s’initie à la vie politique. Faute de notoriété et de moyens financiers suffisants pour rejoindre le club des jacobins, il fréquente les cordeliers à partir de , un espace plus populaireSi Jacques Soboul dans son Introduction au Père Duchesne (Paris, 1969, p. 10) affirme qu'il était déjà membre des Cordeliers, Jacques De Cock doute d'une activité aussi précoce d'Hébert au sein de la société politique. Il faut, selon cet auteur, attendre le mois de mars 1792 pour le voir se rapprocher de la Société et le premier document le mentionnant comme présent aux séances date de cette période. Voir J. De Cock, Les Cordeliers dans la Révolution française, v. 1, 2001, p. 671.. Il assiste également aux séances de la Société fraternelle de l'un et l'autre sexe, où la participation des femmes est encouragée. C’est là qu’il rencontre Françoise Goupil, fille de commerçant et ancienne religieuse du couvent de la Conception-Saint-Honoré, admiratrice de l'évêque révolutionnaire FauchetJean Tulard, Marie-José Tulard, Les Égéries de la Révolution, 2019. Les auteurs en font même une inspiratrice du radicalisme de son mari.. Séduit, il écrit à sa sœur : .
Il devait l'épouser en à l’église et il respecte sa piété. .. Le couple s’installe plus tard rue Saint-Antoine dans un petit appartement au troisième étage. Son ami Desgenettes rapporte avoir remarqué chez eux une gravure représentant le Christ à Emmaüs, sous laquelle Hébert avait inscrit : .
D’abord favorable à l’Assemblée nationale, il évolue rapidement vers une critique des députés, nourrie par son rapprochement avec les Cordeliers dont il suit les campagnes. Dès le début de 1791, il défend le droit de vote des citoyens passifs et s’inquiète des compromissions du pouvoir"Contre la loi du Marc d'Argent", Le Père Duchesne (88) 1791..
Hébert se distingue surtout par sa dénonciation obsessionnelle des ennemis de la Révolution. Convaincu qu'elle est menacée par des éléments réactionnaires cherchant à entraver l’avènement de la vertu républicaine, Hébert adopte une posture intransigeante. Il se donne pour mission de « dévoiler les traîtres », « arracher les masques » et « dénoncer les complots ». . Selon lui, la presse patriote, la garde nationale et les sociétés populaires doivent garantir la vigilance révolutionnaire et protéger la Constitution contre toute tentative de restauration de l'Ancien Régime.
Signe du succès de son périodique, des contrefaçons font leur apparition au début de l'année 1791, sous la plume d'Antoine Lemaire, de l'abbé Jean-Charles Jumel puis dans la librairie des frères Dufour, rue du Vieux-Colombier. Au début de , Hébert qualifie d’impostures ces digne de . Deux semaines plus tard, il opère un revirement stratégique en contrefaisant la vignette de Jumel pour se présenter comme le véritable Père Duchesne, emblème qui devait orner la couverture de son journal jusqu’à sa disparition en Frédéric Braesch, Le Père Duchesne d'Hébert, Paris, 1938, 99-106 et 129-131..
Du tournant de Varennes (juin 1791) à la prise des Tuileries (août 1792)