thumb|Paysage photographique aux multiples couleurs de la Serranía de Hornocal, massif montagneux situé près de la ville d'Humahuaca, province de Jujuy, Argentine. thumb|Paysage photographique brumeux près d'Arnhem, aux Pays-Bas. Les étendues naturelles sont protégées par décret et des capteurs de vérification du niveau des eaux sont installés. thumb|Le sud du massif des Coyote Buttes (Arizona), vu depuis le lieu-dit de Cottonwood Cove.
Un paysage est une étendue spatiale couverte par un point de vue. C'est un ensemble interdépendant au fonctionnement, à la mécanique, autonome formé d'une continuité d'éléments sédimentés et dont l'on ne perçoit qu'une globalité. Son caractère selon la convention européenne du paysage du Conseil de l'EuropeGlossaire du Conseil de l'Europe sur les paysages (Glossary of the Information System of the Council of Europe |Landscape Convention Spatial planning and landscape| n°106), voir chapitre 11, p. 31.
La notion de paysage a une dimension esthétique forte, voire picturale ou littéraire en tant que représentation, mais elle recouvre de nombreuses acceptionsPour parcourir les nombreuses définitions que recouvrent le terme, on consultera utilement les définitions proposées en note de lecture par Madeleine Griselin, Serge Ormauxet, Jean-Claude Wieber, Unité de recherche THéMA, Université de Franche-Comté. et le paysage manifeste aussi les politiques d'aménagement du territoire, voire la géopolitiqueLACOSTE Y., De la géopolitique aux paysages, dictionnaire de la géographie, Paris, Armand Colin, 2003, 413p.
Un paysage est d'abord appréhendé visuellement, mais les parfums et ambiances sonores en modifient aussi la perception (on parle parfois de paysage sonore).
Par extension, comme le terme panorama, dans des expressions comme « paysage politique » ou « paysage médiatique », il peut désigner un ensemble contextuel, la vision des choses à un temps donné, le paysage étant en constante évolution.
Notion riche, complexe et en évolution
Étymologiquement, le paysage est l'agencement des traits, des caractères, des formes d'un espace limité, d'un « pays ». Il s'agit donc bien d'une portion d'un territoire qu'un observateur, les pieds au sol, peut voir dans son ensemble depuis sa position d'observation Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, CNRS, en ligne.
Renaissance La notion de paysage apparaît au en Europe du Nord et en particulier dans les littoraux des Frises hollandaises, allemandes et danoises. La première occurrence du terme attestée date de 1462, dans trois textes flamands où l’équivalent au terme français est Lantscap, proche de l’allemand Landschaft (1480) et du danois Landskab, plus tardif. Ce terme signifie à la fois le tableau qu’offre le pays au regard, les alentours d’une ville ou d’un village en associant le territoire aux habitants et enfin le « pays d’abondance » à travers l’expression de vette lantscap, c'est-à-dire le pays « gras », à un moment de l’histoire où les Pays-Bas s’engagent dans l’édification des polders qui permettent non seulement d’étendre la superficie du pays, mais surtout de développer l’élevage. Les polders font suite à une particularité de cette partie du littoral de la mer du Nord, les « terpènes », monticules construits par l’accumulation de terre dans les marais littoraux permettant aux populations paysannes d’échapper aux grandes marées et de former une cellule sociale relativement indépendante par rapport aux pouvoirs contraignants des seigneurs. Le terme lantscap renvoie donc non seulement au pays, mais aussi à la société qui le gère et au mode de gouvernance territoriale que la microsociété qui vit sur les terpènes exerce collectivement. Ce sens est corroboré par le terme allemand Landschaft qui associe le Land, c'est-à-dire le pays à Schaft, la société. Le terme germanique trouve son origine sémantique dans le domaine de l’aménagement du territoire et non de la représentation picturale comme l’ont affirmé longtemps les adeptes de la signification culturelle du paysage.
Langues latinesLangues germaniquesPortugais : paisagem : 1548Néerlandais : lantscap (landschap) : 1462Français : paysage : 1549Allemand : Landschaft : 1480Italien : paesaggio : 1552Anglais : Landscape ou Landskipe : 1598Espagnol : paisaje : 1552 ?, 1708
Mais il n’est pas certain que les langues d’origine latine aient adopté ce sens dès le départ. La première occurrence connue du terme français paysage est de 1549, celle du portugais paisagem de 1548, et de l’italien paesaggio de 1552 et il semble bien que ces termes associent davantage la vue d’un tableau au terme plutôt que le sens de l’aménagement du territoire. Mais si la représentation picturale des paysages n’est pas immédiatement associée aux termes en Europe, elle joue un rôle essentiel dans la valorisation des territoires et tout particulièrement par les pouvoirs politiques qui y voient un moyen de représenter l’espace sur lequel ils règnent et en conséquence leur propre image face à la société qu’ils gouvernent.
Avant d'être l'objet de représentations artistiques ou d'études, le paysage était donc un pays au sens originel du terme, c’est-à-dire une portion du territoire offrant des perspectives plus ou moins importantes avec une identité bien marquée, le cas échéant un lieu de vie et de travail pour les habitants locaux qui font partie de ce pays.
La période d’émergence des termes équivalents à paysage, le , constitue un moment décisif dans l’évolution des rapports sociaux à la nature, pour plusieurs raisons : l’Europe médiévale a connu une phase de croissance démographique exceptionnelle depuis le et surtout pendant les durant lesquels les populations ont bénéficié de conditions climatiques favorables et de récoltes abondantes. Mais en même temps, la production agricole privilégiait les cultures céréalières panifiables telles que le blé, le seigle ou le méteil (mélange des deux dernières) alors que l’élevage était fortement déficitaire. L’élevage occupait une superficie nettement inférieure à celle des cultures et était fortement dépendant de la règle de la vaine pâture et des terres collectives ou de l’interdiction de clore son champ. Cette dernière interdisait aux animaux domestiques d’entrer dans les champs avant la récolte, mais souffrait de nombreuses dérogations ; lorsqu’il était permis d’enclore son champ, c’était davantage pour empêcher le bétail d’y entrer et de protéger les cultures. Les animaux devaient se contenter des rares pâturages naturels et des résidus des récoltes. En conséquence, l’alimentation humaine était principalement glucidique, à base de pain, de bouillies ou de soupes dans lesquelles on mettait parfois un morceau de lard de porc, animal dont la viande pouvait être conservée salée alors que le bœuf, surtout réservé à la traction, et le mouton ne pouvaient se garder longtemps.
La part protéique et lipidique de l’alimentation était donc faible, expliquant les forts taux de rachitisme et de faible durée moyenne de vie. Par ailleurs, la viande était réservée aux classes sociales les plus riches, seigneurs en particulier et l’aristocratie auxquels les diététiciens de l’époque recommandaient de consommer de la viande. D’où les nombreux conflits entre l’aristocratie et les paysans sur les herbages et sur la chasse, le gibier constituant une forme essentielle d’accès aux protéines. Les archives regorgent de procès sur ces espaces susceptibles d’offrir une nourriture plus riche. Cette situation se compliquait du fait de l’absence de propriété individuelle du sol pour la paysannerie, les parcelles leur étant concédées par les seigneurs ou le clergé, seuls propriétaires du sol.
La situation climatique qui avait profité aux populations européennes a commencé à se dégrader au début du lorsque, à partir de 1320, les étés deviennent humides et froids, les récoltes étant alors plus faibles ; d’autant plus que la période antérieure de forte croissance démographique a incité la paysannerie à essarter les terres qui pouvaient accueillir le bétail ; l’élevage a alors pâti de cette diminution des herbages et les populations déjà affaiblies par le déficit de récolte ont eu encore moins accès à une alimentation protéique. C’est à ce moment-là que la peste s’abat sur l’Europe, en 1348, arrivant à Pise et à Marseille et se répandant dans tous les pays. La peste arrive sur des populations affaiblies par les conditions défavorables d’alimentation et provoque une saignée démographique dramatique, la plupart des grandes villes perdent 50 % de leur population, des villages étant rayés de la carte comme en Angleterre où 200 villages disparaissent. En outre, c’est le début de la guerre de Cent Ans qui ravage les campagnes françaises, les soldats se livrant au pillage des fermes. Il faudra presque un siècle pour que la situation redevienne à peu près normale et les populations pouvant retrouver des conditions de paix – toute relative cependant – et d’alimentation plus riche. C’est donc à ce moment historique, la Renaissance, que les termes équivalents à paysage apparaissent dans les langues européennes. C’est aussi le moment de la découverte de l’Amérique d’où les explorateurs comme Christophe Colomb rapportent des récits de paysages idylliques qu’ils décrivent comme le Paradis terrestre, modifiant par là les représentations sociales des paysages chez les Européens.
La Renaissance fait apparaître une nouvelle conception des paysages et du monde, faisant resurgir une vision utopique et paradisiaque du cadre de vie, fortement amplifiée par la peinture qui commence à se distancier de la représentation religieuse exclusive jusqu’alors des paysages. C’est ce qu’Alain Roger nomme l’artialisation du pays, instauration du spectacle de la nature en objet de contemplation qui se laïcise et perd ses attributs religieux. Le philosophe de l’esthétique du paysage emprunte à Montaigne ce concept d’artialisation, même s’il l’interprète à sa manière, Montaigne affirmant que les artistes dénaturent la nature en la peignant. Ils la travestissent en la rendant plus belle que la nature elle-même.
Cette période clé de l’histoire européenne instaure donc une nouvelle conception du paysage et modifie les formes de gouvernance, même si la monarchie reste le pouvoir politique principal. C’est notamment à ce moment que les agronomes de plusieurs pays commencent à critiquer les pratiques féodales et proposer le développement de l’élevage pour satisfaire une alimentation plus riche. Cet objectif repose sur l’instauration de la propriété individuelle du sol et la suppression du statut des terres collectives, les communaux, commons en Angleterre. C’est aussi le moment où les pouvoirs politiques envisagent un aménagement du territoire fondé sur l’assainissement des terres humides et des marais, comme le marais poitevin, en faisant venir des ingénieurs hollandais pour creuser des canaux et mettre en culture ou en herbages des terrains jusqu’alors immergés dans la mer.
Mais si ces objectifs sont souvent affirmés par les ministres, tels Colbert qui engage la Royauté dans la création des réserves forestières pour construire notamment des navires, par exemple la forêt de Fontainebleau ou de Tronçay, l’aristocratie féodale résiste et compte bien préserver ses privilèges. Même la suppression des communaux ne la satisfait pas, parce qu’elle leur enlève un moyen de soumettre les populations paysannes sur lesquelles elle règne.