Hélène Rytmann, dite Hélène Legotien ou Hélène Legotien Rytmann, née le à et morte étranglée par son mari Louis Althusser le à , est une résistante et sociologue française.
Elle est militante au Parti communiste français à partir de 1932 et participe pendant la Seconde Guerre mondiale à la résistance française contre le nazisme. Elle est exclue du PCF en 1944. En 1950, elle est exclue du Mouvement de la paix après avoir été accusée de trotskysme et de participation à des exécutions sommaires d'anciens collaborateurs au moment de la Libération de Lyon.
Le meurtre d'Hélène Rytmann par son mari fait l'objet d'une large couverture médiatique qui s’intéresse essentiellement à la figure du meurtrier. L'abolition du discernement au moment des faits établie par les experts psychiatriques aboutissant à un non-lieu suscite une vive polémique, le réseau des amis et des anciens élèves du philosophe étant accusé d'avoir cherché à le soustraire à la justice.
Biographie Jeunesse Hélène Rytmann est née à Paris le dans une famille juive d'origine russe et lituanienne qui a fui les pogroms de l'Empire russe et s'est installée à Paris en 1907.. Ses parents sont Benjamin Rytmann et Rebecca Mlatkine.
Elle est la dernière née d'une fratrie de quatre : Anna née en 1900, Joseph né en 1903 et Moïse né à Paris en 1908.
L'un des frères d'Hélène, Joseph Rytmann, est propriétaire de plusieurs salles de cinéma dans le Quartier du Montparnasse à Paris ou à proximité, notamment Le Bretagne et le Mistral à partir de 1933.
Selon Louis Althusser, Hélène Rytmann, dans son enfance, a été agressée sexuellement par le médecin de famille. Alors qu'elle avait , le médecin l'a forcée à administrer une dose mortelle de morphine à son père, qui souffrait d'un cancer en phase terminale, et l'année suivante, à administrer une autre dose mortelle à sa mère en phase terminale. Cette histoire a pu être inventée par Althusser, qui a admis avoir incorporé des dans sa ..
Hélène Rytmann rejoint le Parti communiste français dans les années 1930 et participe au tournage des films de Jean Renoir, La vie est à nous et La Marseillaise. Elle est l'amie de Eugène Hénaff, secrétaire général de l'Union des syndicats de la Seine à la Confédération générale du travail (CGT), et de Jean-Pierre Timbaud, secrétaire du syndicat des métallurgistes parisiens affilié à la CGT ..
Activités au sein de la Résistance Pendant l'occupation allemande de la France, Hélène Rytmann rejoint la résistance françaiseLucie Rondeau du Noyer, « Sur le parcours d'Hélène Legotien Rytmann », L’Archicube bis, numéro spécial, février 2025. En tant que militante, affiliée à la division « Périclès », elle est une camarade de Jean Beaufret. Accusée d'avoir participé à des exécutions sommaires d'anciens collaborateurs nazis à Lyon, elle est exclue après guerre du Parti communiste français pour et . En réalité, les raisons de son exclusion restent très obscures. Malgré son insistance et celle de Louis Althusser, personne parmi les membres du Parti communiste français, même au plus haut niveau, ne consentira à fournir des explications. Le livre de Yann Moulier Boutang, Louis Althusser. Une biographie, publié en 1992 consacre tout un chapitre à cette affaire et malgré une longue enquête, ne parvient pas à trouver la vraie raison de cette exclusion.
Après la guerre, Hélène Rytmann est plus connue sous le nom d'Hélène Legotien (son nom de couverture dans la Résistance lyonnaise) ou d'Hélène Legotien-Rytmann..
En , elle est exclue du Mouvement de la paix car, dans le cadre de la Résistance lyonnaise, elle est accusée d'être à la fois liée à la collaboration et aux excès de l'épuration. Althusser lui-même vote son exclusion.
Carrière en sociologie Entrée à l'Organisation européenne de coopération économique comme varitypiste en 1950., Hélène Rytmann en ressort chargée d'études en 1954. En 1955, elle rejoint une équipe d'une cinquantaine d'enquêteurs qui, sous la direction d'Alain Touraine, réalise une enquête de grande ampleur sur « la conscience ouvrière ». Dans ce cadre, elle réalise une enquête par questionnaire auprès des mineurs de Montceau-les-Mines. Elle collabore ensuite à l'enquête que Pierre Naville consacre, entre 1957 et 1959, à l'automation et au travail humain. Seule femme envoyée sur le terrain, elle étudie les modifications de l'organisation du travail à l'Imprimerie nationale et co-rédige le chapitre 3 de la partie monographique du rapport d'enquête dirigé par Naville..
En 1959, Hélène Legotien est embauchée par la SÉDÉS (Société d'études pour le développement économique et social). Au sein de cette filiale privée de la Caisse des dépôts et consignations, elle effectue des tâches de documentation avant d'être chargée d'études et de rédiger plusieurs rapports de sociologie rurale d'inspiration marxiste. Elle y examine de manière critique les conséquences du développement de l'agriculture commerciale, en France comme dans les anciennes colonies françaises d'Afrique subsaharienne. Avec ses supérieurs et ses collègues économistes, elle plaide pour la conception d'opérations de développement rural plus légères et prenant davantage appui sur le savoir agraire des populations locales. Sur le plan méthodologique, elle préconise également l'adoption de méthodes d'enquête légères et s'inspire de la démarche du sociologie d'intervention italien Danilo DolciHélène Legotien, « Note de méthode sur une activité sociologique à la SÉDÉS ». Paris, Secteur Recherche de la SÉDÉS, février 1964, 25 pages ronéotypées..
En , elle prend sa retraite et quitte la SÉDÉS. Cette retraite ne l'empêche pas de continuer de mener des enquêtes sociologiques. Au moment de sa mort, elle est impliquée dans une enquête collective sur la mémoire ouvrière et le changement social à Port-de-Bouc.
Meurtre Le dimanche à , Hélène Rytmann Althusser est retrouvée morte. dans l'appartement de service de l'École normale supérieure qu'elle occupe avec son mari Louis Althusser. Il s'accuse du meurtre par strangulation avant d'entrer dans un état de prostration et être hospitalisé par le médecin de l'ENS dans le service du professeur Pierre Deniker, à l'hôpital Sainte-Anne à Paris. Le décès par strangulation est confirmé par l'autopsie, le premier examen n'ayant pas décelé les lésions ayant causé la mort..
Une information judiciaire est ouverte par le juge d'instruction à Paris qui se rend à l'hôpital pour notifier l'inculpation d'homicide volontaire à Althusser. Il doit cependant y renoncer en raison de l'état de santé de celui-ci et délivre un mandat d'amener.. Le rapport d'expertise psychiatrique conclut que le meurtrier se trouvait en état de démence au moment des faits, amenant le juge à prononcer le une ordonnance de non-lieu en application de l'article 64 du code pénal selon lequel « il n'y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au moment de l'action. »..
Hélène Rytmann est enterrée dans la section juive du cimetière parisien de Bagneux..
Le meurtre, qui suscite une grande attention des médias, ne fera jamais l'objet d'une enquête approfondie. Dès le lendemain, il fait la une des journaux, du Monde à France Soir. Les médias s’intéressent aux circonstances du crime et essentiellement à la figure du meurtrier, auquel ils consacrent de longs portraits. Les avis sont contrastés. À gauche, on met en avant la souffrance de Louis Althusser par le fait que la victime, Hélène Rytmann, aurait été suicidaire, les chroniqueurs de droite considérant qu'il aurait bénéficié d'une protection de l’ENS et des milieux intellectuels marxistes dans le traitement de l'affaire..
L'expertise d'abolition du discernement ayant entraîné un non-lieu fait l'objet d'une vive polémique, le réseau des amis et des anciens élèves du philosophe sont accusés d'avoir cherché à le soustraire à la justice, l'internement pyschiatrique lui ayant évité l'arrestation, les menottes, l'interrogatoire policier et une probable condamnation.
La procédure d'hospitalisation d'Althusser pour état mental incompatible avec un interrogatoire de première comparution et la détention en milieu pénitentiaire, donne lieu à la publication d'un communiqué du procureur de la République pour démentir les propos selon lesquels Althusser aurait, immédiatement après le crime, bénéficié d'un « traitement de faveur ».
Louis Althusser reste hospitalisé à Sainte-Anne quelques mois puis est transféré dans un établissement de soins à Soisy-sur-Seine jusqu'en 1983, date à laquelle il s'établit jusqu'à sa mort en 1990 dans l'appartement du vingtième arrondissement de Paris acheté par Hélène en prévision de la retraite..
Postérité Dans Femmes publié en 1983, Philippe Sollers met en scène l'enterrement de Legotien (qu'il renomme « Anne » dans son roman à clefs).
Le roman de 2002 de John Banville, Shroud, est en partie inspiré par le scandale du meurtre d'Hélène Rytmann..
En 2005, Antoine Rault crée Le Caïman, une pièce de théâtre qui met en scène la dernière nuit de "Juliette", militante communiste qui meurt étranglée par "Henri", son mari philosophe marxiste. Ce drame est directement inspiré par le meurtre de Legotien par AlthusserJérôme Garcin, « Le Chemin de croix de Louis Althusser » in Antoine Rault, Le Caïman, L'Avant-scène théâtre, , 15 novembre 2005.
Le journal américain The Forward cite Hélène Rytmann comme exemple de femme juive qui a « changé la France » et suggère qu'il est « grand temps que l'on se souvienne d'Hélène Rytmann avec dignité en tant qu'individu » pour son rôle dans la Résistance française..
Réflexions rétrospectives sur le féminicide Dans Le Monde du , Claude Sarraute met en perspective la libération conditionnelle pour démence dont a bénéficié le cannibale japonais Issei Sagawa, qui avait tué et mangé une jeune néerlandaise, avec le traitement judiciaire et médiatique de Louis Althusser après le meurtre d'Hélène. Elle pointe le déséquilibre du traitement dans les médias qui apporte l'essentiel de sa couverture au meurtrier dès lors qu'il est une figure connue : « Nous, dans les médias, dès qu'on voit un nom prestigieux mêlé à un procès juteux, Althusser, Thibault d'Orléans, on en fait tout un plat. La victime ? Elle ne mérite pas trois lignes. La vedette, c'est le coupable. On tartine sur sa famille, sur son passé de pauvre petit garçon trop riche ou trop intelligent. On explique son geste. On lui trouve toutes sortes de bonnes raisons. Et comme les jurés lisent les journaux... ».
Dans un article scientifique paru en , Francis Dupuis-Déri écrit que « tout de suite s’impose dans l’espace public la thèse de la folie pour expliquer ce cas. Toute analyse sociologique ou politique, pour ne pas dire féministe, est évacuée ». Les arguments psychologiques permettent à Louis Althusser de se disculper dès l’instruction - il n’est d’ailleurs pas placé en garde à vue - et dans les médias. « Althusser a déployé beaucoup d’énergie pour se présenter comme fou, et donc irresponsable du meurtre, alors qu’il était reconnu comme un érudit rationnel » ajoute Francis Dupuis-Déri, précisant que « dans les minutes et les heures qui ont suivi le meurtre, Althusser a bénéficié de l’appui indéfectible de la direction de l’École normale supérieure, de ses thérapeutes, de ses amis et de ses disciples, qui ont constitué une ligne de défense avant que les autorités judiciaires ne se saisissent de l’affaire ». Francis Dupuis-Déri observe enfin que le meurtre d’Hélène Rytmann présente les caractéristiques d’un féminicide, même si cette notion n’existait pas en tant que telle à cette époque.