La crise moderniste, ou controverse moderniste, est un conflit d'idées au sein de l'Église catholique entre la Tradition avec son épistémologie scolastique et les tenants d'un modernisme.
Au sens strict.., elle commence en 1902 avec la publication de L'Évangile et l'Église d'Alfred Loisy et est tranchée le sur le plan magistériel par l'encyclique du pape Pie X Pascendi Dominici gregis qui accuse le modernisme d'être le carrefour de toutes les hérésies.
Toutefois, la majorité des historiens fait remonter les ferments de la crise à la seconde moitié du et estime qu'elle perdure jusqu'au début de la Première Guerre mondiale. Une série de mesures de répression frappe à cette époque les théologiens accusés de modernisme, par exemple l'excommunication de George Tyrrell en 1907 et de Loisy en 1908, la mise à l'index de publications jugées progressistes, l'éviction d'enseignants considérés comme proches du libéralisme et enfin l'obligation de prêter le « serment antimoderniste ». Les questions soulevées par cette controverse ont continué d'animer plus ou moins ouvertement les débats théologiques jusqu'au concile Vatican II (1962-1965).
La crise affecte principalement trois pays européens en présentant chaque fois une .
Origines de la crise Avant la crise Durant le pontificat de Pie IX, la bulle pontificale Ineffabilis Deus de 1854 sur l'Immaculée Conception porte sur le péché originel. Celui-ci n'avait jusqu'alors pas fait l'objet d'une quelconque dogmatisation., même si la doctrine du péché originel avait, elle, une influence importante. Dix ans plus tard, dans le Syllabus accompagnant l'encyclique Quanta cura, Pie IX s'insurge contre la liberté des sciences et de la philosophie. Le Syllabus condamne la proposition suivant laquelle « tous les dogmes de la religion chrétienne sans distinction sont l'objet de la science naturelle ou philosophie » (proposition IX).
La publication de L'Origine des espèces (1859) par Charles Darwin a de son côté eu un fort retentissement sur l'intelligentsia mondiale et ruine les théories créationnistes qui datent la création du monde à environ par une lecture littérale de la Bible..
En 1893, l'encyclique Providentissimus Deus de Léon XIII exprime une condamnation du rationalisme et de la critique radicale.
Contexte politique thumb| Le , les troupes piémontaises prennent Rome en y pénétrant par la brèche de la Porta Pia. vignette|Les Corbeaux, revue satirique anticléricale (1904-1909). Les bouleversements politiques en Europe au et au début du s'ajoutent à l'évolution des sciences pour former l'arrière-plan de la crise.
À la suite du Ralliement tenté par Léon XIII, se créent en France (avec Albert de Mun) des « partis religieux » à la fois catholiques et républicains, mais ceux-ci sont un échec. Pie IX avait renforcé la congrégation de l'Index, qui jouera un grand rôle dans sa lutte contre le libéralisme et le modernisme. En France, les lois sur les congrégations religieuses en 1901 ont pour effet d'éloigner un peu plus le clergé de l'enseignement général et la plupart d'entre elles sont expulsées de France. Enfin, en 1905, l'Assemblée nationale vote la loi de séparation des Églises et de l'État.
Or, remarque Pierre Colin, l'Église catholique « a peine à abandonner l'idée d'une alliance de l'État et de l'Église, ou d'une position privilégiée du catholicisme religion vraie, dans l'État. Mais d'autre part, elle a également peine à accepter les règles du débat public. Surtout quand le débat porte sur les réalités mêmes de la foi, comme c'est le cas pour les sciences religieuses ». C'est donc une Église fragilisée et traumatisée qui va devoir affronter « la mise en question de son passé et des textes fondateurs par une histoire et une exégèse, qui semblent pactiser avec l'adversaire extérieur ».
Lectures de la Bible L'activité des exégètes protestants ne permet plus de considérer les évangiles canoniques comme une source unique non plus que comme un témoignage historique. Une partie d'entre eux s'interrogent sur le point de savoir si la divinité de Jésus de Nazareth doit être prise littéralement ou renvoyée à une dimension symbolique.
Cette querelle résulte notamment de l'évolution de la lecture de la Bible au et des premiers développements de la recherche sur le Pentateuque. Ces débuts sont matérialisés d'une part par la publication de l'hypothèse documentaire de Julius Wellhausen et, d'autre part, par une série de recherches, regroupées sous le nom de quête du Jésus historique, qui sont une conséquence des nombreux travaux inaugurés au sur le problème synoptique.
Acteurs de la crise Le terme de « modernisme » apparaît en 1904 dans la presse italienne, tout en existant de fait dans les milieux catholiques depuis plusieurs années.. Il regroupe des initiatives individuelles et des courants différents qui visent tous à combler le fossé entre l'enseignement traditionnel de l'Église et les sciences profanes aussi bien que religieuses, en particulier l'exégèse historico-critique. Le mot figure dans l'encyclique Pascendi Dominici gregis (), où Pie X dénonce le « modernisme » en tant que « synthèse de toutes les hérésies ».
Même si la crise moderniste est d'une ampleur européenne, elle se manifeste différemment selon les pays : elle revêt en Italie un caractère social et politique, tandis qu'en France, son foyer d'origine, elle s'exerce dans le domaine de l'exégèse biblique; avec son principal représentant, Alfred Loisy (1857-1940), mais aussi de la théologie, de la philosophie…
Lui font écho en Angleterre George Tyrrell (1861-1909), anglican converti au catholicisme et devenu jésuite, ou encore Maude Petre (1863-1942), religieuse catholique, auteur moderniste.
Maurice Blondel (1861-1949), bien que n'étant pas exégète, est avec Loisy l'un des acteurs les plus importants de cette crise où il intervient comme laïc engagé.
Friedrich von Hügel (1852-1925), exégète et philosophe catholique influent dans le courant moderniste, est un Britannique d'origine autrichienne, polyglotte, ce qui lui permet de discuter avec des acteurs de toutes nationalités. Lui aussi est un laïc engagé.
En Italie, Ernesto Buonaiuti (1861-1946), prêtre catholique, historien du christianisme, philosophe de la religion et théologien, est considéré comme la figure de proue du modernisme, ainsi que Umberto Fracassini (1862-1950) et Antonio Fogazzaro (1842-1911), dont le roman moderniste Le Saint remporta un grand succès en Italie et en France.
Affaire Loisy Alfred Loisy, prêtre et professeur d'exégèse biblique à l'Institut catholique de Paris, perd sa chaire à la suite de la publication de sa leçon de clôture de l'année 1891-1892, qui s'intitule La composition et l'interprétation historique des livres saints. Il y affirme notamment que « les premiers chapitres de la Genèse ne contiennent pas une histoire exacte et réelle des origines de l'humanité », que « le Pentateuque, en l'état où il nous est parvenu, ne peut pas être l'œuvre de Moïse », que « tous les livres de l'Ancien Testament et les diverses parties de chaque livre n'ont pas le même caractère historique »..
Adolf von Harnack vignette|L'original allemand de L'Essence du christianisme. Un livre, L'Essence du christianisme (1901), d'Adolf von Harnack (1851-1930), professeur protestant à l’université de Tübingen, connaît une notoriété qui dépasse le cercle des lecteurs allemands. C'est un phénomène éditorial : vendus en 1903 pour une traduction en .
Harnack considère que, pour saisir l'essence du christianisme, il faut en étudier les origines. Mais celui-ci pour perdurer a dû s'installer dans le temps et « Une religion ne peut vivre sans corps » estime HarnackCité par .. Il y a une dérive à partir de l'Évangile, une hellénisation du christianisme tant dans sa forme catholique qu'orthodoxe, qui rend ces deux Églises infidèles à l'Évangile, ce que Loisy va contester. Cette essence, c'est une expérience que chaque chrétien doit refaire, à l'exemple de Jésus. Celui-ci n'annonce pas le Fils mais le Père, sa filiation divine réside dans sa proximité avec Dieu.
Pour Harnack, l'erreur du catholicisme a été de transformer le christianisme en doctrine, en introduisant une « nature humaine-divine du Christ complètement étrangère à l'Évangile ». Pour Harnack, toujours, « Jésus est profondément convaincu de connaître Dieu comme personne ne l'a connu »Harnack, cité par ..
Élément déclencheur : L'Évangile et l'Église
Loisy répond à Harnack dans L'Évangile et l'Église (1902), avec deux objectifs : l'envie de contredire le professeur Harnack et la défense de l'Église catholique.
Polémique sur L'Essence du christianisme En historien, Loisy oppose à l'historien allemand ce qu'il voit dans les textes des évangiles : « Jésus n'a prêché rien d'autre que l'imminence de la venue du Royaume — pour cette génération ». Ensuite, est venue l'Église. Faute de le voir, Harnack est incapable de poser l'idée d'un véritable développement de l'Église.
L'Évangile et l'Église (réédité quatre fois entre 1902 et 1919Réédité en 2001 sous la direction de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, L'Évangile et l'Église - Autour d'un petit livre - Jésus et la tradition évangélique, éd. Noésis .), est essentiellement connu par la phrase : « Jésus annonçait le Royaume et c'est l'Église qui est venue. » Par là, Loisy veut signifier que le Christ était convaincu que la fin des temps était imminente et était donc « éloigné de tout projet de former une communauté, de fonder une Église ». Mais cette attente de la fin des temps s'est révélée vaine et ses disciples ont bien été obligés d'en tirer les conclusions, soit « se donner une organisation, fonder une Église avec des dogmes, des rites, des structures qui ne sont rien d'autre que la tentative d'adapter l'Évangile aux circonstances ».
Loisy distingue les synoptiques et l'Évangile selon Jean. Il considère ce dernier comme : « une interprétation théologique et mystique de l'Évangile ». Il y a d'abord une première couche, une fable simple et claire concernant la venue du Royaume, proche d'un récit. Puis s'ajoute une première interprétation des synoptiques. Enfin, avec Jean, l'allégorisation va plus loin en vue d'« exprimer une doctrine mystique où la prédication du royaume est entièrement transposée, transformée, réalisée »Citation dÉtudes évangéliques par .. Loisy pense aussi que Jean prend le contrepied de Philon d'Alexandrie : « Il diffère essentiellement de la gnose, qui substituait à l'Évangile un système philosophique où la vie et la mort du Sauveur s'évanouissait en un rêve transcendant »Félix Buffière , Les Mythes d'Homère et la pensée grecque, Paris, Les Belles lettres, 1956, ..
De l'opposition à Harnack à la mise en cause des dogmes La difficulté vient du fait que Loisy, en réduisant Jésus au Messie, met en cause la divinité du Christ dans la mesure où il est encore difficile de parler de lui comme le Fils de Dieu puisqu'il n'a pas une conscience claire de sa mission et place toute son annonce « sous le signe d'un événement qui ne s'est pas vérifié ».
vignette|Autour d'un petit livre (octobre 1903).
Devant les réactions, et sur les conseils de ses amis l'évêque d'Albi Eudoxe Mignot et Friedrich von Hügel, Loisy publie l'année suivante Autour d'un petit livre, quelques réflexions sous forme de lettres pour expliquer la visée de L'Évangile et l'Église. L'ouvrage est à nouveau un succès de librairie mais accentue encore le décalage avec la théologie de l'Église catholique.