thumb|right|350px|Drapeau de l'Espagne, tel qu’il est établi dans l'article 4.1 de la Constitution espagnole de 1978 et dans le décret royal 2964/1981, sur la place Colomb de Madrid. L’histoire du nationalisme espagnol commence au début du avec la dénommée guerre d'indépendance espagnole, au cours de laquelle se produit l’apparition d’une conscience nationale au sens moderne du terme . Elle trouve néanmoins des antécédents dans l’Époque moderne, avec la définition d’une espagnole et d’un . Depuis ses origines, le nationalisme espagnol est passé par une série d’étapes qui coïncident avec l’histoire politique de l’Espagne à l’époque contemporaine.

Antécédents

L’« identité prénationale » dans la monarchie hispanique () thumb|Armoiries des Rois catholiques après la conquête du royaume de Grenade en 1492. De l’union dynastique de la couronne de Castille et de la couronne d'Aragon surgit la Monarchie hispanique, una . La Monarchie hispanique, apparue à la fin du comme conséquence de l’union dynastique de la couronne de Castille et de la couronne d'Aragon, était une constituée de divers États qui maintenaient des lois, coutumes et institutions différenciées formées au Moyen Âge .. Comme dans toutes les monarchies composites, l'allégeance envers le monarque était essentielle car elle constituait le seul lien garantissant l’unité entre les différentes provinces.

Le monarque s’identifiait à sa dynastie : . Ce sentiment de loyauté, d’adhésion, voire de dévotion envers le monarque et sa dynastie n’était pas le seul appanage des élites mais s’étendait dans toutes les couches de la société, particulièrement dans les centres urbains.

Dans la monarchie hispanique, comme dans le reste des monarchies européennes des , on ne peut pas parler . Dans celle-ci, il n’y avait pas une nature espagnole ni une nation légale espagnole unique, la nature de chaque sujet du roi était celle du royaume auquel il appartenait. , c’est ainsi que l’historien (membre de l’Académie royale d’histoire) définit la Monarchie espagnole des . .

Le terme de « nation » n’avait pas le sens qu’on lui donne dans l’époque contemporaine et pouvait s’appliquer aussi bien à l’« Espagne » qu’à ses régions ou de façon interchangeable avec le terme de « province ». De même, le terme d’« Espagne » n’avait pas de signification politique mais seulement géographique, équivalant à l’ensemble de la péninsule Ibérique. Il était employé spécialement par les étrangers, surtout ceux qui appliquaient à ses habitants une série de stéréotypes, souvent négatifs, comme dans le cas de la Légende noire.

La tentative du comte-duc d’Olivares de mener à son terme l’unification politique, dont la première étape serait l'Union des Armes, échoua à la suite de la rébellion de la Catalogne dans la guerre des faucheurs et de celle du Portugal dans la guerre de Restauration, la première échouant finalement et la seconde triomphant .

Toutefois, après deux siècles d’existence de la Monarchie hispanique, une identité que l’on peut qualifier de « prénationale » commença à apparaître : un sentiment de , incarnée dans les institutions de la Monarchie, qui dépassait , et par les constants affrontements de la Monarchie avec ses voisins européens. On ignore toutefois quelle est la portée sociale et territoriale de cette identité.

thumb|left|Portrait du roi Philippe II : fils aîné de Charles Quint et d'Isabelle de Portugal, il est roi d'Espagne, de Naples et de Sicile, archiduc d'Autriche, duc de Milan, duc de Brabant, comte de Hainaut, comte de Flandre, etc., roi de Portugal après l'extinction de la maison d'Aviz, en 1580, roi consort d'Angleterre de 1554 à 1558 du fait de son mariage avec Marie Tudor. L’union dynastique des rois catholiques était de plus dominée par la Castille, démographiquement et économiquement, et il y eut un certain centralisme dans la pratique du pouvoir. Sous la Monarchie des Habsbourgs d’Espagne se produisit un processus de « castillanisation » qui affecta particulièrement les élites des autres royaumes péninsulaires, qui adoptèrent le castillan comme langue littéraire commune, de Barcelone à Lisbonne : le castillan, à l’origine un petit dialecte d’origine cantabrique parlé seulement autour de Burgos, devint la langue commune de l’ensemble de la couronne de Castille et, dès le , les élites de toutes les autres régions d’Espagne furent bilingues. Simultanément le concept d’« Espagnol », compris comme sujet de la monarchie dans les royaumes hispaniques, commença à apparaître, pas seulement défini selon le lieu de naissance mais susceptible d’être acquis par l’intégration dans la communauté. On observe la définition de l'idée d’une communauté plus étroite, bien que non homogène, entre la couronne de Castille et celle d’Aragon, nommée « Espagne ». Ainsi, à la fin du , la communauté ibérique installée à Rome, au sein de laquelle on avait jusque là distingué les nations castillane, aragonaise et portugaise, fut appelée la « nation espagnole ».

L’indépendance du Portugal de la Monarchie hispanique en 1688 circonscrivit la notion d’« Espagne » à l’ensemble formé par les Couronnes de Castille et d’Aragon, mais des ambigüités subsistèrent . L’identité prénationale espagnole était entremêlée d’autres idées (et d'allégeances) prénationales sous-étatiques (catalane, galicienne, valencienne, majorquine, biscayenne, navarraise, etc.), très enracinées et antérieures à l’identité commune espagnole, spécialement dans les territoires non castillans. Ce fait était particulièrement apparent dans la principauté de Catalogne, au royaume de Valence, celui du royaume d'Aragon ou de Majorque (les États de la couronne d'Aragon), dans le royaume de Navarre dans les provinces vascondes (Biscaye, Guipuscoa et Alava) et dans le royaume de Galice.

thumb|Fragment des fors de la province du Guipuscoa (1696), où l’on affirmait que ses habitants avaient conservé « leurs propriétés, langage et bonnes mœurs depuis de longs siècles, pour le plus grand honneur de la nation Espagnolem service de ses Rois et Seigneurs, et grand estime de sa Patrie ».. Ainsi, au cours des se développa une identité prénationale « centrifuge », basée sur la fidélité aux divers royaumes et provinces qui composaient la monarchie, et une autre « centripète », basée sur la fidélité à la dynastie et à l’unité catholique, les deux sources fondamentales de légitimité du pouvoir monarchique.

thumb|Armoiries de la Monarchie hispanique entre 1580 et 1668 avec l’incorporation du royaume de Portugal. Dans le cas de la principauté de Catalogne, par exemple, « être ou devenir catalan signifiait, avant tout, vivre sous la juridiction des lois de portée catalane » et bénéficier des privilèges ou prérogatives que cela pouvait représenter. La véritable différence entre les Catalans et les habitants de n’importe quels autres royaumes ou provinces de la Monarchie hispanique n'était pas la langue, un caractère ou un quelconque autre trait « protonationaliste ». L’identité catalane de l’époque moderne résidait avant tout dans le Droit appliqué dans la principauté plutôt que dans les particularités ethniques de la nation catalane. Le véritable « patriote » catalan était celui qui était prêt à mourir en défense des lois ou constitutions catalanes.

Ces identité prénationales sous-étatiques furent également présentes dans la guerre de succession espagnole, au début du . .

La naissance du « protonationalisme » espagnol sous la dynastie des Bourbons () La victoire de la maison de Bourbon dans la guerre de succession espagnole mit fin à la des Habsbourg d’Espagne à la suite de l’application des décrets de Nueva Planta (1707-1716) aux États qui formaient la couronne d'Aragon, qui supprimèrent ses lois et institutions propres. La nouvelle dynastie mit en place un État centralisé qui suivait dans une large mesure le modèle de la monarchie absolue française de Louis XIV, accompagnée de la création d’institutions de portée étatique comme l’Académie royale espagnole (1713) ou l’Académie royale d’histoire (1738). On prétendait ainsi affermir l'autorité du roi et renforcer un « patriotisme intellectuel » basé sur l’identification avec la dynastie régnante et l'État absolutiste.

Ainsi, les réformes bourboniennes renforcèrent l’identité prénationale en atteignant un important degré d’homogénéité institutionnelle, marquant le passage d’« un roi, une foi et de nombreuses nations » de la monarchie des Habsbourg à « un roi, une foi et une loi et une unique nation légale ».. Simultanément, les identités prénationales « sous-étatiques » s’affaiblirent, loin de disparaître néanmoins, fondamentalement en raison de l’adoption par les élites de ces territoires de l’identité prénationale espagnole dans une certaine mesure, qui tirèrent bénéfice des changements économiques et intellectuels promus par la Monarchie et du commerce avec l'empire espagnol d’Amérique, notamment en Catalogne.

thumb|Couverture de la première edition de Fundación y estatutos de la Real Academia Española (Fondations et statuts de l’Académie royale espagnole, 1715). Cependant, la conception « austrophile » de la Monarchie, selon laquelle les différents territoires maintenaient leurs usages et institutions, survécut dans certains territoires comme les provinces basques et le royaume de Navarre, dans lesquels ne furent pas appliqués les Décrets de Nueva Planta car ils s’étaient montrés partisans des Bourbon dans la guerre de Succession, mais aussi dans les anciens États de la couronne d’Aragon, bien que de façon minoritaire.

Tout au long du , avec la diffusion des idées des Lumières, les termes de « nation » et « patrie » acquirent une valeur de plus en plus rationaliste et contractuelle, et l’expression « nation politique », utilisée depuis le milieu du siècle, devint quelque peu redondante. Vers la même période, on commença à opposer le « droit de la patrie » ou « droit national » au droit romain ou « étranger ». thumb|left|Détail du tableauLa Famille de Philippe V de Van Loo (1743).

Les termes de « patrie », « patriote » et apparentés devinrent des éléments essentiels du langage de l’Espagne des Lumières. écrivit dans son essai Amor de la patria (« Amour de la patrie ») que l’amour pour la patrie signifiait « aimer son propre bonheur dans le bonheur de cette portion des hommes avec qui l’on vit, l’on communique, et avec qui l’on est lié par les mêmes lois, les mêmes coutumes, les mêmes intérêts et un lien de dépendance mutuelle, sans laquelle il ne serait pas possible d’exister ». Dans cette même œuvre, il définit la patrie comme « ce corps de l'État où, sous un gouvernement civil, nous sommes unis dans les mêmes lois ». D’autre part il mena une claire défense de la dynastie des Bourbons face aux trois derniers Habsbourg, les premiers permettant à la nation de « renaître de ses décombres » et ouvrit le chemin « vers la prospérité ». Cette attitude, qualifiée de « patriotisme officialiste » ou « dynastique », explique sa participation active à la polémique suscitée en 1792 par l'entrée « Espagne » de L'Encyclopédie, dans laquelle son auteur, Nicolas Masson de Morvillers, nia toute apport de l'Espagne à la culture européenne des siècles précédents. Il répondit par une Oración apologética por la España y su mérito literario (« Oration apologétique de l’Espagne et de son mérite littéraire »), critiquée par le secteur ilustrado opposé , qui défendait la reconnaissance du retard de l’Espagne comme une condition préalable nécessaire pour y remédier . Cet épisode met en avant l'existence de deux conceptions opposées de l’Espagne à la fin du .

Avant Forner, d’autres ilustrados comme Gregorio Mayans, Juan Francisco Masdeu ou Benito Feijoo (Glorias de España, 1730) avaient répondu aux critiques faites à l'Espagne à l'étranger, donnant, dans les mots de Feijoo .