Lhistoire de l'Afrique du Sud de 1948 à 1994 est marquée par la mise en place puis par le démantèlement de la politique d'apartheid. Successivement nommée union d'Afrique du Sud puis république d'Afrique du Sud à partir de 1961, le pays connaît, durant cette période, un système de ségrégation raciale institutionnalisée. Trois ans de négociations constitutionnelles, à partir de 1991, entre le gouvernement sud-africain du parti national dominé par les Afrikaners et les Partis anti-apartheid sont nécessaires pour que la démocratie représentative, que connaissait la minorité blanche soit étendue, en 1994, à la majorité noire de la population sud-africaine et que le premier président noir d'Afrique du Sud soit élu via des élections au suffrage universel.

Contexte thumb|left|L'Afrique du Sud vue par les sud-africains en 1948 : Le Sud-Ouest africain (actuelle Namibie) est considéré comme une cinquième province sud-africaine jusqu'à la fin des années 1970. En 1948, l'union d'Afrique du Sud est un dominion britannique situé à la pointe sud de l'Afrique. Constituée en 1910 à partir de quatre colonies britanniques d'Afrique australe, le pays se caractérise par une importante population de souche européenne (20 %) qui domine la vie politique et contrôle l'économie du pays. L'Afrique du Sud se caractérise aussi par d'importantes richesses minières (or, diamant, charbon, etc.) qui la rende indispensable aux pays occidentaux durant la Seconde Guerre mondiale et durant les débuts de la guerre froide. La vie politique de l'Union avait d'abord été dominée par les conflits politiques entre Afrikaners et Anglophones avant de l'être entre blancs et hommes de couleurs (noirs, métis, indiens). Les problèmes économiques et sociaux auxquels le nouveau dominion avait dû faire face étaient multiples et complexes. La politique raciale et indigène du gouvernement Louis Botha s'était, notamment inscrite dans la continuité des lois coloniales britanniques appliquées en fonction du Colour bar, qui réglementaient les relations interraciales. Mais pour assurer du travail au nombre croissant de chômeurs blancs, le gouvernement de Louis Botha avait fait voter des lois spécifiant que certains emplois du secteur minier étaient réservés aux seuls blancs et en 1913, une loi sur la propriété foncière indigène avait, également, limité à 7,8 % du territoire les régions où les bantous pouvaient acquérir des terresPaul Coquerel, L'Afrique du Sud des Afrikaners, Complexe, 1992, p 101 et s. (la superficie des réserves indigènes existantes fut par la suite portée à 13 % de la surface du pays en 1936). À la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Afrique du Sud contribue activement à la formation de l’ONU pour laquelle le premier ministre Jan Smuts rédige le préambule de sa charte, n’y voyant pas de contradiction fondamentale entre les principes universels mentionnés et la politique de ségrégation qu’il défend en Afrique du Sud et qu’il entend d’ailleurs réformer. Il énonce en effet le principe des « droits civils pour tous les peuples "devenus civilisés" sans distinction de race » et mandate une commission chargée de faire des propositions en la matière. À cette époque, la totalité de la population urbaine noire vient de dépasser pour la première fois celle de la population urbaine blanche pour atteindre de personnesPaul Coquerel, ibid, p 155-156. Dans ce cadre, Jan Smuts donne son approbation aux conclusions du rapport de la commission Fagan qui préconise une libéralisation du système racial en commençant par l’abolition des réserves ethniques ainsi que la fin du contrôle rigoureux des travailleurs migrantsPaul Coquerel, ibid, 174.. De son côté, le Parti national réunifié, en se référant au nouveau concept d’apartheid, fait des propositions exactement inverses de celles de la commission FaganPaul Coquerel, ibid, .. À partir de 1948, les liens avec la Couronne britannique se distendent. Le Parti national arrivé au pouvoir avec Daniel François Malan est un parti républicain afrikaner, qui ne voit dans les liens avec la Couronne britannique qu'un anachronisme et une relique de la colonisation.

La victoire des nationalistes afrikaners (1948) thumb|Le nationaliste en 1948, dirigé par DF Malan au premier rang:JG Strijdom, Nicolaas Havenga, D.F. Malan (Premier ministre), E.G. Jansen, Charles Swart Au second rang: A.J. Stals, P.O. Sauer, Eric Louw, S.P. le Roux, Theophilus Dönges, François Christiaan Erasmus et Ben Schoeman En mai 1948, le Parti National réunifié, allié au Parti afrikaner, gagne les élections générales contre le Parti uni de Smuts en proposant l'instauration de l'apartheid, une politique opposée au concept d'égalité, et qui codifie et prolonge la Colour Bar. La victoire est étriquée. La coalition menée par le Parti national a remporté 53 % des du parlement (47 % au NP et 6 % à l'AP) contre 43 % au Parti uni de Smuts et 4 % au petit Parti travailliste. Mais la coalition nationaliste n'a remporté que 42 % des suffrages contre 49 % au Parti uni. la nouvelle majorité parlementaire ne dispose ainsi à la chambre basse que de de majorité et est minoritaire au Sénat. La sur-représentation en sièges des circonscriptions rurales a bénéficié aux nationalistes, minoritaires en voix, face à la coalition de Smuts. Quand D.F. Malan est nommé premier ministre le , il s'exclame Tom Hopkinson, Politique apparente et courant souterrain dans L'Afrique du Sud, Collection Life, 1965, p.131. Le gouvernement qu'il forme comprend exclusivement des Afrikaners, tous membres de l'Afrikaner Broederbond, à l'exception de deux d'entre eux.

Mise en place de la politique nationaliste et d'apartheid (1948-1958) Les cinq premières années de D.F. Malan en tant que premier ministre sont très conflictuelles, que ce soit au gouvernement, au parlement et hors du parlement. En plus de luttes intestines au sein du cabinet, il affronte une presse anglophone puissante et globalement acquise au Parti uni d'autant plus que ses premières mesures visent l'immigration anglophone par la restriction des conditions d'obtention de la nationalité sud-africaine, y compris pour les ressortissants du Commonwealth (South African Citizenship Act et Immigration Act)Paul Coquerel, . Sur le plan international, l'image internationale du pays se détériore. Aux Nations unies, son prédécesseur Jan Smuts, maréchal d'Empire et rédacteur du préambule de la charte des Nations unies a découvert avec stupéfaction être soudainement passé du statut de héros international à celui de nouveau "vilain"Lindie Koorts, An Ageing Anachronism: D.F. Malan as Prime Minister, 1948–1954, Department of Historical Studies, université de Johannesburg. Il doit ce renversement d'image à l'indépendance de l'Inde dont le poids politique ne cesse d'augmenter dans les relations internationales renforcée par le nombre des adhésions des anciens pays décolonisés aux Nations unies. Depuis plusieurs décennies, l'Afrique du Sud était considérée, autant par les sud-africains blancs que par les intellectuels occidentaux, comme un État européen situé, cependant, dans une région non occidentale. L'instauration de la politique d'apartheid par le nouveau gouvernement sud-africain fait perdre progressivement et assez rapidement à l'Afrique du Sud sa réputation dans l'élite occidentaleSamuel Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, New York, Simon & Schuster, 1996, et 95

En 1951, sur d'habitants en Afrique du Sud, sont d'origine européenne soit 25 % de la population. Il y a un Blanc pour quatre Noirs, Métis et Indiens. Par comparaison, à la même époque et, alors que le Kenya est à l’apogée de la colonisation, il n’y a qu’un Blanc pour 132 Noirs.

La mise en place de l'apartheid thumb|Carte d'Afrique du Sud avec bantoustans

D.F. Malan ne s'est jamais passionné pour les questions relatives aux Noirs<ref name="Coquerel188-189">Paul Coquerel, L'Afrique du Sud des Afrikaners, Ed. Complexe, 1992, p 188-189</ref>. Pour lui, la priorité était de pallier la pauvreté des petits blancs, qu'elle soit matérielle ou spirituelleKorf, thèse 2010, p 106 et s.. Pour Malan, l'équilibre racial reposait sur un accord tacite entre noirs et blancs basé sur le respect et l'exemplarité que les seconds devaient inspirer aux premiers. Or les comportements des blancs situés au plus bas de l'échelle sociale pouvaient remettre en cause cet équilibre et faire perdre au blanc sa position dominante. C'est pourquoi, pour Malan, régler le problème des blancs pauvres devait permettre de gérer la question autochtone.

Dans un premier temps, D.F. Malan, qui refuse par principe de s'impliquer dans le travail de ses ministres et ne fixe que le cap à suivre, confie le ministère des affaires indigènes à un pragmatique modéré, Ernest George Jansen, qui maintient la tradition libérale du Cap et se montre plus préoccupé par la réhabilitation des réserves ou la pénurie de logements dans les townshipsKorf, thèse 2010, p 434. L'arsenal législatif de l’apartheid se met donc concrètement et rapidement en place sous la responsabilité des ministres de l'intérieur et de la justice, Theophilus Dönges et Charles Swart et sont organisées autour d'un principe de cloisonnement : L'''Immorality Act ajoute à l'interdiction des mariages interraciaux (1949) celle de toute relation sexuelle entre populations de groupes raciaux différents. Mise à part Margaret Ballinger, la représentante au parlement des populations de couleur du Cap, cette législation ne rencontre guère d'opposition et laisse indifférente la grande majorité de la population blanchePaul Coquerel, p. 184; Le Population Registration Act institutionnalise la classification raciale pour chaque habitant du pays âgé de plus de 16 ans. La population est dorénavant départagée en quatre groupes : Blancs, Noirs, Indiens, Métis. De l'appartenance à tel ou tel groupe dépend pour un individu tous les registres de sa vie : résidence, études, transports, relations sociales, sexuelles ou amicales. L'ancien laissez-passer dont devait être titulaires les populations bantoues est aboli en 1952 pour laisser place à un reference book (une sorte de passeport intérieur) mentionnant pour le groupe racial, la mention des employeurs et les autorisations de circulation en zone blancheFrançois Xavier Fauvelle-Aymar, infra, p 362 et.. En pratique, environ par an allaient être interpellées par la police pour défaut de présentation ou de non-respect de ce titre de séjour ; Le Group Areas Act (la loi fondamentale de l'apartheid) renforce la ségrégation résidentielle en fixant par avance le lieu de résidence des populations. Il s'agit pour les nationalistes de freiner le processus d'urbanisation des noirs et de contrôler les transactions immobilières et l'occupation des solsPaul Coquerel, p. 187. Soweto et les Cape Flats constituent, notamment les prototypes de ces localités réservées aux non-blancs, sans centre ni quartier, alignant par race et ethnie, sur des dizaines de kilomètres carrés, des maisons préfabriquées. Cette loi, qui durcit le Natives Land Act de 1913 et le Native Trust and Land Act de 1936, cumulée avec le Prevention of Illegal Squatting Act (1951), permet de faire des réserves un lieu de . On entreprend ainsi d'expulser des « terres blanches » les « excédents » de population noire. Ainsi en 25 ans, environ Noirs sont chassés des zones rurales « blanches » et renvoyés dans les réserves où le Bantu Self-Government Act de 1959 préparet l'institution des bantoustans; Le Suppression of Communism Act réprime lourdement toute forme de propagande ou d'action anticapitaliste mais assimile aussi les luttes contre l'apartheid à des combats capables de subvertir l'ensemble de l'organisation économique et sociale du pays. Cette dernière loi sera le principal instrument répressif contre les combattants des droits de l'homme et permet, dans les années 1960, la condamnation à perpétuité de Nelson Mandela.